L’enfant indésiré — Comment souhaitez-vous appeler votre petite fille ? — demanda le vieux docteur,…

Lenfant de trop

Comment souhaitez-vous nommer votre petite fille ? Le vieux médecin, arborant un sourire professionnel, se pencha vers sa jeune patiente.

Nous navons pas encore choisi de prénom, intervint Françoise, assise près du lit. Ce nest pas une chose à prendre à la légère. Camille doit y réfléchir sérieusement.

Je nai envie de lui donner aucun prénom. À la surprise générale, la toute jeune maman prit la parole. De toute façon, je ne veux pas la garder. Je compte signer un abandon.

Quest-ce que tu racontes là ?! Françoise bondit de sa chaise, lançant un regard meurtrier à la jeune fille, avant de sadresser au médecin. Elle ne se rend pas compte de ce quelle dit. Bien sûr que nous allons ramener ce bébé à la maison !

Je repasserai plus tard, reposez-vous, coupa sèchement le docteur, pas du tout désireux dassister à une dispute familiale.

Dès que la porte se referma derrière lhomme, Françoise se tourna vers Camille, les yeux noirs de reproches.

Comment oses-tu dire ça ?! Que penseront les gens ? On a déjà dû déménager à Lyon pour éviter les ragots. Cet enfant doit rester dans notre famille.

Tu veux savoir pourquoi on a tout ça ? Camille croisa son regard avec une froideur glaciale. Si seulement tu mavais écoutée à temps Jaurais pu finir mon bac tranquille, entrer à la fac. Alors si tu veux ce bébé, prends-le donc toi-même !

La jeune fille se retourna contre le mur, mettant fin dun coup sec à la conversation. Françoise insista encore deux minutes avant quune infirmière nentre et la prie de sortir : la patiente a besoin de repos.

Camille resta seule dans sa chambre. En silence, elle sanglotait dans son oreiller, priant Dieu ou quiconque puisse mettre vite un terme à cette histoire.

Un léger toc à la porte la fit essuyer ses larmes. Elle inspira profondément, tâchant de reprendre contenance.

Entrez, souffla-t-elle dune voix rauque.

Elle sattendait à voir une infirmière ou, à la rigueur, son père. Mais cest une inconnue qui entra.

Puis-je faire quelque chose pour vous ? Personne ne saurait à quel point il lui était difficile de garder cette façade de calme !

Jai entendu des choses, sans faire exprès Les médecins discutaient près de ma chambre La femme sagitait, nosant aller droit au but.

Oui, cest vrai. Je veux labandonner. Cest bien ça qui vous intéresse ?

Jai vu votre mère tout à lheure

Ce nest pas ma mère ! coupa Camille dune voix sèche, faisant voler en éclats sa carapace. Rien quune belle-mère qui se croit tout permis. Ma vraie mère travaille à létranger.

Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser La femme était maintenant très gênée. Jai mes trois enfants et jessaie de comprendre ce que tu ressens. Mais, tu sais, jai grandi toute mon enfance à lorphelinat, et jai si peur pour ta petite. Elle ny est pour rien, tu comprends ?

À cet âge-là, elles sont vite adoptées, cest ce quon ma dit Camille haussa les épaules. Je narrive même pas à la prendre dans mes bras. Si Françoise ne mavait pas surveillée, je ne serais pas ici aujourdhui.

Tu es grande pourtant, et tu pouvais décider seule. Tu as bien plus de quinze ans, non ?

La honte, tu comprends ! Camille singea la voix de sa belle-mère. Comment allons-nous regarder les gens dans les yeux ?

Je ne comprends pas

Je vais tout te raconter, lâcha Camille, un sourire amer aux lèvres. Tu arrêteras peut-être, alors, de me juger.

**************************************

La dernière année de lycée fut cauchemardesque pour Camille. Déjà, son amoureux, Paul, venait dêtre appelé à faire son service militaire, et en plus ils eurent un nouvel élève dans la classe. Un fils à papa parisien, envoyé à Lyon comme punition pour ses frasques, commença à draguer toutes les filles. Il ne voulait ni amour ni relation, juste additionner les conquêtes, tout comme il lavait toujours fait.

Aurélien offrait des cadeaux chers, emmenait au restaurant et en boîtes de nuit. Les filles succombaient tour à tour, chacune rêvant dêtre la fiancée du “prince”.

Camille fut la seule à lui résister : amoureuse de Paul, elle ne voyait personne dautre. Un jour, Aurélien sembla comprendre quil navait aucune chance et reporta son attention ailleurs. Enfin, cest ce quelle crut.

Quelle erreur !

Fin décembre, une amie de Camille fêtait son anniversaire. Toute la classe fut invitée, Aurélien aussi. Mais sa véritable intention nétait pas de faire la fête

Au milieu de la soirée, Camille sabsenta pour prendre un appel. À son retour, Aurélien était assis à côté de sa chaise. Elle ny prêta pas attention, jusquà ce quelle se sente soudain très mal

Au matin, Camille émergea difficilement. Allongé près delle, Aurélien souriait avec arrogance.

Tu vois, tu faisais ta difficile, lâcha-t-il comme si de rien nétait. Cest une compensation. Franchement, je my attendais pas. Ton Paul nest vraiment quun idiot.

Rentrer chez elle lui demanda un effort considérable. Elle titubait, sa tête tournait, les passants détournaient les yeux, la gratifiant de regards méprisants.

Elle ne chercha même pas ses clés, sonna directement. Elle savait parfaitement que Françoise serait là.

Où étais-tu passée ?! semporta Françoise dès quelle laperçut. Tu nes pas rentrée, tu ne réponds pas au téléphone Et dans quel état tu es ! Si ton père te voyait

Appelle un médecin. Et la police aussi, coupa Camille, la voix tremblante. Je veux porter plainte. Quil soit enfin puni.

Françoise se tendit. Elle joignit les points et comprit immédiatement.

Qui ?

Aurélien, qui dautre ? Camille peinait à parler. Personne dautre naurait osé. Appelle, sinon je le ferai.

Attends un peu, Françoise réfléchissait vite, calculatrice. Il va sen sortir, tu sais bien. Trouvons une autre solution Je vais joindre son père, quil paie pour ça.

Tu es folle, ou quoi ? Quelle indemnisation ? Je vais à la police, tout de suite !

Non, tu ne vas nulle part ! Françoise lempoigna brutalement, la traînant jusquà la chambre. Camille navait plus la force de résister. Ce sera toi, la fautive, tout le monde te montrera du doigt. Je vais régler ça.

Camille navait plus de téléphone, perdu ou oublié chez son amie. Impossible de sortir, la clé avait disparu. Sa tête tournait, le lit lengloutit

Quelques jours plus tard, Camille fut envoyée chez sa grand-mère, à cent kilomètres de Lyon, dans une petite ville. Elle ne voulait pas inquiéter sa mamie adorée, déjà bien âgée, alors elle prétendit que tout allait bien.

Un mois plus tard, limpensable nouvelle tomba. Cette fameuse nuit avait eu des conséquences : elle était enceinte.

Françoise jubilait. Ce bébé leur assurerait à toutes deux un avenir confortable ! Le grand-père paierait généreusement encore une fois pour les frasques de son fils. Il suffisait de garder le secret jusquau cinquième mois.

Personne ne demanda jamais lavis de Camille. Dès quelle parla davorter, Françoise piqua une crise et la surveilla sans relâche, ne la laissant jamais seule plus dune heure.

Le grand-père nétait guère ravi par la situation, mais il donna largent. Et promit de verser une pension conséquente.

**************************************

Maintenant, vous comprenez ? demanda Camille dune voix tremblante. À cause de ce bébé jai tout perdu. Paul ma quittée, il ne ma pas crue. Mes amies mont tourné le dos, on a dû déménager Jai même pas eu mon bac !

Désolée de tavoir jugée, je ne connaissais rien de ton histoire murmura la femme, bouleversée. Mais ton bébé na rien fait, elle

Camille, il faut quon parle ! Françoise entra, traînant son mari derrière elle. Les étrangers dehors, cest une affaire de famille.

La visiteuse lança un regard compatissant à Camille, ferma doucement la porte derrière elle et séclipsa.

Tu ne vas pas ruiner mes projets ! Françoise crachait presque ses mots maintenant. Si tu abandonnes ce bébé, tu peux oublier la maison ! Où iras-tu ? Ta chère mamie est morte, lappartement est à ton oncle. Tu finiras à la rue !

Non, elle partira avec moi, coupa une voix élégante, alors quune femme habillée avec raffinement entrait. Les yeux de Camille silluminèrent despoir.

Maman ! Tu es venue !

Evidemment, jallais pas te laisser tomber. Albane enlaça sa fille avec tendresse. Si tu mavais tout dit, je taurais emmenée depuis longtemps. Je pensais juste que ce serait plus simple pour ton bac ici

Je croyais que tu ne voulais plus de moi sanglota Camille, redevenue une enfant, malgré tout.

Quelquun ma dit que tu refusais mes appels. Tous mes colis me revenaient, jamais ouverts Je pensais que tu me détestais. Cest fini maintenant, dit-elle en essuyant les larmes de Camille, tu viendras avec moi, tu oublieras tout ça

************************************************

Camille est partie. Françoise a gardé lenfant, rêvant dun train de vie doré. Mais Le jour où le puissant grand-père apprit la vérité, il vint lui-même chercher la petite, lemmena à Paris. Aurélien neut dautre choix que de reconnaître lenfant, malgré ses réticences.

Camille, elle, retrouve enfin le bonheur. Elle est auprès de celle qui laime vraiment et qui ne la jamais trahieMais le bonheur, pour Camille, nest plus celui dhier. Elle marche dans les rues dune nouvelle ville, à lautre bout de la France, main dans la main avec sa mère retrouvée. Les souvenirs douloureux demeurent, mais ils nont plus la même emprise sur elle. Parfois, dans la lumière douce du soir, elle pense à lenfant, à celle quon lui a volée à la fois par la force et le silence. Un jour, peut-être, elles se croiseront quelque part quimporte où, quimporte comment et alors, Camille trouvera les mots qui apaisent et relient.

En attendant, elle sautorise à rêver de son avenir des études quelle reprendra, des matins sans peur, de lamour sans condition dune mère qui, elle, na jamais cessé dattendre. Tout nest pas oublié, mais tout est désormais possible. Camille relève la tête, avance vers le soleil, et sourit à la vie, pour la première fois depuis longtemps.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: