Votre mari est le père de mon enfant.
Ces mots résonnèrent tandis quune inconnue, à lallure rigide, sinstallait sans gêne face à Amandine, qui savourait paisiblement un café au cœur de Paris. La femme fixait Amandine, attendant des éclats, une tempête peut-être.
Quel âge a votre fils ? répondit calmement Amandine, la voix égale, comme si de telles annonces faisaient leur quotidien entre le fromage et le dessert.
Huit ans, grogna létrangère en pinçant la bouche. Elle attendait de la colère, ou au moins un peu de jalousie. Où étaient les éclairs dindignation ? Livresse du soupçon ? Le venin du mépris ?
Parfait, murmura Amandine avec un léger sourire, reposant sa cuillère sur la porcelaine, à côté dune part de clafoutis aux cerises que lon ne sert que dans ce bistrot lové près du Pont des Arts. Nous sommes mariés depuis trois ans. Ce qui précède mon arrivée ne mintéresse pas. Mais dites-moi seulement, fit-elle mine de sintéresser, Alexandre est-il au courant ?
Non, semporta la femme, senfonçant dans sa chaise. Mais cela na aucun importance ! Je vais saisir le tribunal, il paiera la pension, cest compris ?
Bien sûr, concéda Amandine dun air détaché. Mon mari adore les enfants. Il aurait assumé bien plus tôt, sil avait su. Comment sappelle-t-il, déjà, votre fils ?
Florent, marmonna la femme, qui sappelait en vérité Solange, avant de se tarir. Tu ten fiches, peut-être, dapprendre que ton cher époux a un fils caché ?
Encore une fois, ce qui sest passé avant notre mariage ne me concerne pas, répondit Amandine sans se départir de son sourire. Croyez-moi, je savais parfaitement quAlexandre nétait pas un ange tombé du ciel. Un homme de trente ans a forcément vécu. Lessentiel, cest que je sois la seule aujourdhui.
Parfait, on se voit au tribunal. Prépare-toi à casquer, je prendrai tout ce qui revient à mon fils de droit !
Solange sévapora, laissant un parfum envahissant, débordant, qui rappellerait presque une luxueuse vitrine avenue Montaigne soudainement inondée deau de toilette. Amandine eut du mal à ne pas froncer le nez. Lodeur semblait coller à la lumière.
Tente ta chance, murmura Amandine en terminant son clafoutis. Je me demande quelle mine tu feras en découvrant quAlexandre ne touche officiellement que deux mille euros par mois, tout le reste est au nom de son père Sans compter sa mère malade dont il soccupe. Tu ne toucheras que des miettes.
Amandine éprouva tout à coup une pointe de peine pour ce garçon innocent. Peut-être fallait-il se déplacer, voir comment ils vivent, discuter dune pension convenable Si tant est que Florent était vraiment le fils dAlexandre. Après tout, elle en avait vu dautres, des histoires tordues.
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Le test ADN fut expédié rapidement largent, à Paris, résout tout à coups de baguettes magiques. Le résultat ne laissa aucun doute : Florent était bien le fils dAlexandre.
Pourtant, ce garçon troubla Amandine. Une sérénité trop froide émanait de lui. Un enfant de huit ans ne peut pas rester assis, immobile, dans un bureau davocat, à fixer une tache sur le mur pendant une heure et demie, sans rien demander : pas de dessins animés, pas de caprices, pas de courses folles dans les couloirs Rien. Rien du tout. Le temps coulait autour de lui, sans leffleurer.
Cétait étrange. Plus étrange encore que ce rêve lointain où le réel vacille. Amandine sentit la nécessité de lui rendre visite, dentrer dans leur quotidien et comprendre.
Un appartement cossu dans le XVIIe arrondissement, un concierge à lentrée à la moustache aussi précise quun horloger suisse, deux pièces refaites à neuf et des fenêtres baignées de lumière Un confort certain.
Amandine nota mentalement ces détails, ne comprenant pas comment une femme qui jouit de tels privilèges pouvait gémir dun manque dargent.
Le tribunal, cest dans une semaine, grommela Solange en ouvrant à contre-cœur, on en parlera là-bas.
Je voudrais connaître Florent. Alexandre veut lintégrer dans sa vie, peut-être lemmener certains week-ends, une fois quil aura pris ses marques.
Ny songez pas ! explosa Solange.
Ce sera au juge den décider, répondit Amandine tranquillement. Je ne vois aucune trace de jouets, ici
Je nai pas dargent à jeter là-dedans, cracha Solange, déjà que je peine à lhabiller, alors des jouets !
Sérieusement ? demanda Amandine, scrutant la table où reposait un sac Chanel, les vêtements griffés abandonnés sur le dossier du fauteuil, le maquillage Guerlain qui attendait près du miroir. Il vous manque de largent, vraiment ?
Jai encore lâge de refaire ma vie, lâcha Solange entre ses dents. Elle naimait guère le ton dAmandine. De toute façon, cela ne vous regarde pas !
Et où est votre fils quand vous partez en rendez-vous ? insista Amandine, qui commençait à comprendre pourquoi lenfant semblait aussi lisse et absent.
Il nest plus un bébé, il sait rester seul. Cest tout ? Rendez-vous au tribunal, sinon !
Je demanderai que chaque sou destiné à Florent soit justifié. Il nest pas question que ce soit différent, assura Amandine, déjà pressée de quitter ces lieux saturés dindifférence maternelle. Je crains que le verdict ne vous réjouisse pas
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le tribunal déclare recevable en partie la requête de Solange Dubois. Reconnaît quAlexandre Lefèvre est le père de Florent Dubois; ordonne linscription au registre de létat civil. Rejette la demande initiale de pension alimentaire, mais fait droit à la requête reconventionnelle dAlexandre Lefèvre pour fixer la résidence de Florent chez lui
Le sourire dAmandine fleurit. Elle avait atteint son but : Florent vivrait désormais chez eux. Peut-être, quelque part, certains la jugeraient arracher un fils à sa mère, quelle folie ! mais cétait la meilleure décision. Les voisins de Solange lavaient tous confié : Florent nétait quun fardeau pour sa mère, qui criait sans raison, levait la main sur lui, en toute indifférence des regards. Même la psychologue scolaire avait plaidé la nécessité dôter lenfant à sa mère. Les instituteurs, les éducatrices, tous avaient abondé dans ce sens.
Dorénavant, Florent aurait sa chambre, un univers de jouets, un ordinateur Mais surtout, lamour de deux parents. Un amour dont il manquait tant. Alexandre et Amandine, irrésistiblement, sattachaient déjà à ce merveilleux petit rêveur aux yeux profonds, sortis tout droit dun conte absurde, au cœur dune ville où les histoires de famille glissent parfois dans létrange.