Je te raconte, lautre jour, cest ma copine Élodie, tu sais, celle qui travaille comme couturière à latelier du coin, qui débarque au village avec son fiancé. Le petit Hugo, son fils, est en train de jouer au foot près de la route en gravier quand il aperçoit le car qui approche. Il laisse son ballon rouler et fonce comme un fou vers larrêt, sa chemise à carreaux toute ouverte, ses cheveux blonds ébouriffés par le vent.
Dans sa tête, il na quune idée : « Maman, maman est là ! » Mais Élodie descend du car avec un homme à ses côtésun gars bien en chair, en costume gris clair. Il marche près dÉlodie, une mallette à la main, lair dun véritable directeur de supermarché. Hugo arrive en courant, attrape la main de sa mère, les yeux pétillants de bonheur.
– Salut, mon trésor, lui glisse tendrement Élodie en se penchant pour lembrasser sur le front.
– Salut, champion ! lance lhomme dune grosse voix en ébouriffant les cheveux du gamin dune main lourde.
Hugo chancelle encore sous les tapes chaleureuses de ce type quil ne connaît pas vraiment.
– Venez donc à table, je vous en prie, les accueille tout gentiment Mamie Martine, la maman dÉlodie.
– Merci bien, merci, maman, répond gravement Gérard Lefèvre, en lorgnant la table débordante de victuailles.
– Ah, la campagne, cest quelque chose ! ajoute-t-il en montrant la nappe remplie. À Paris, on fait la queue pour rien, tout est rationné, la crise et tout, alors quici, on bouffe du vrai, de la ferme !
– Et notre lait maison, la crème fraîche, les légumes du potager…, chante presque Mamie Martine.
– Tant quon peut, on tient à nos produits, ajoute Papy Paul, le père dÉlodie, un homme sec et taiseux qui a passé sa vie à faire tourner la moissonneuse-batteuse des fermes du coin.
– Nous aussi, on se débrouilleok, ya des tickets de rationnement, mais jai une sœur à la centrale dachats, alors parfois je récupère des trucs sympas, des petits secrets entre nous…, fanfaronne Gérard, lissant sa calvitie, et cest pour ça quÉlodie a de bons produits chez elle.
Hugo observe ce « tonton », cherchant un prétexte pour lui parler. Depuis quil vit à Lyon avec sa mère, il regarde souvent les autres papas à la sortie de lécole et se dit que le sien pourrait ressembler à celui de Lucas ou de Clément, ou être tout autre
Alors, quand il voit ce monsieur à côté de sa maman, il se demande dun coup si ce serait pas son nouveau papa, juste parce quil est venu à la campagne avec eux.
Hugo attrape son avion en bois, un jouet sculpté avec amour par Papy Paul, les ailes bien taillées pour faire vrai, et sapproche tout timide de Gérard :
– Regardez mon avion ! lui propose-t-il.
– Waouh, lance Gérard, en tapant dun coup sec sur lhélice, que Papy avait rendu mobile. Mais lhélice saute et vole à lautre bout. Pas solide ton truc, réplique-t-il en rendant lavion à Hugo.
Hugo ramasse lhélice, un peu perdu, regarde Papy qui lui fait un clin dœil : – On réparera, mon bonhomme.
– Et puis, Gérard Lefèvre, il est chef datelier à la fabrique, ajoute Élodie pour changer de sujet.
Gérard bombe fièrement le torse, jetant un regard supérieur à Élodie : – Cest ça, cest ça.
Élodie, la trentaine, toute ravie davoir enfin un prétendant sérieux, plus âgé, un peu sage, déplaçait sans cesse des plats pour les mettre devant luifilets de poisson, crêpes, crème fraîche maison Elle rayonnait, contente de penser à ce mariage.
Dehors, sur le perron, Gérard écarte les bras en respirant bien fort : – Ah, ça, cest la belle vie, hein ! Ce bon air, incroyable !
– Ça te plaît, mon Gérard ?
– Ah, je te le dis pas ! Plus quagréable.
– Tu verras, on se repose et demain, retour à Lyon, on emmènera Hugo, faut lui acheter ses affaires décole.
– Dis donc, pourquoi tu veux lemmener à Lyon, ton fils ? Y a pas décole ici ?
– Si, mais cest quune primaire…
– Et alors, il peut bien passer encore un an ici, non ? Nous, on sinstalle, on retape lappart, on achète des meubles, parce que chez toi, franchement, y a que des trucs dun autre âge !
À cette phrase, Mamie Martine a échangé un regard inquiet avec Papy Paul qui, selon lexpression dHugo, « a fait trembler sa moustache »signe quil nest pas content.
– Enfin Gérard, faut voir avec lécole, préparer les affaires…
– Oh, ça va, pour un petit, il en faut pas tant ! Et puis regarde lair ici, le lait, les fruits, il va pousser comme un haricot ! Tes parents veilleront sur lui, à Lyon on na jamais le temps. Un an de primaire, cest pas rien ! Pendant, on se marie, on organise tout. Allez, Élodie, tes daccord ?
– Cest pas une proposition, cest une condition, murmura alors Papy Paul, la moustache frémissante.
Le lendemain, pendant quÉlodie tentait de convaincre Hugo du bien-fondé de rester au village, il acquiesçait, tête baissée, sans un mot. Mais au moment de monter en car, impossible de le trouver. Mamie Martine fouille la grange, latelier de Papyrien.
– Mais il était là ! Le vélo est toujours là !
– Il est parti jouer avec ses copains, ce nest rien, rassure Gérard dun geste.
Élodie lance encore un regard inquiet vers la cour, puis franchit le portail. Pendant ce temps, le petit Hugo, caché derrière le tas de bois, observe en silence. Il voudrait tellement surgir, attraper la main de sa mère… Mais il se retient, sentant au fond de lui quil est devenu de trop depuis que ce monsieur chauve est arrivé.
Les larmes coulent sur ses joues alors quil serre son avion cassé. Hugo nest pas du genre à pleurnichermême quand Papy lui avait donné une bonne tape pour avoir voulu partir seul sur la Saône en barque. Il sait que son Papy est juste, mais là, il na été grondé par personne et se retrouve noyé de chagrin, essuyant vite ses larmes du revers de la main.
– On ta trouvé ! sexclame sa grand-mère, quelques minutes après le départ dÉlodie et Gérard. – Te fais pas de souci mon grand, ta maman reviendra dans un mois, comme elle la promis. Dici là, on tachètera ton uniforme décole au bourg, tu verras, tu aimes bien être ici avec nous, non ?
Hugo baisse la tête, ses cheveux blonds cachant ses yeux. Il songe à ses copains de classe, aux jeux dans la cour dimmeuble à Lyon, et tout dun coup il aimerait tant y retourner. Il aime ses grands-parents, mais pour lui, lété, cest la campagne, et à lautomne, retour en ville.
La semaine file à toute allure. Les jeux, les rires avec les petits du village, font oublier à Hugo que sa mère ne la pas ramené avec elle.
Un matin, Mamie Martine manque de renverser son seau : Élodie est là, derrière la barrière.
– Oh ma fille, on ne tattendait pas avant deux semaines !
Élodie se laisse tomber sur le banc, lair éreintée : – Jai dit un mois, mais je suis revenue en avance. Je repars avec Hugo.
– Mais… On avait convenu quil reste, cest Gérard qui nest plus daccord ?
– Non maman, cest moi qui ai changé davis, jai pas envie quon décide à ma place pour mon fils. Et puis Gérard, figure-toi quil vadrouille déjà avec Simone, la comptable de la fabrique ! Ses bons produits, il les ramène chez elle maintenant Forcément, elle na pas denfant. Tandis que moi, comme il disait, je venais avec un « bagage » : Hugo. Cétait son ultimatum : il fallait que je laisse Hugo ici !
Le visage de Martine sassombrit. Elle voudrait tant voir sa fille heureuse, mais pas à nimporte quel prix.
– Tu sais, ma fille, cest sans doute mieux ainsi.
– Tas raison maman ! Moi, cest pas les provisions de Gérard qui mimportaient. Je voulais une famille pour Hugo, un père, un mari pour moi, pas un marchandage
Soudain, Hugo surgit au coin du jardin, sarrête net en voyant sa mère. Il hésitepuis la précipite dans ses bras sans penser à sa rancœur passée : – Mamannn !
– Mon petit bonhomme ! Tu mas manqué ! Jsuis venue pour toi, cest bientôt la rentrée.
Il la dévisage, interloqué.
– On va vivre ensemble, comme avant. Tu iras à l’école, je taiderai pour les devoirs, et cette année je tinscris à latelier de dessin et au foot, comme tu voulais.
Hugo, tout feu tout flamme, essaie de bourrer sa propre valise pour que celle de sa mère ne soit pas trop lourde.
– Mais mon cœur, ça va être trop lourd pour toi, non ?
– Mais non ! Jsuis fort !
Papy Paul et Mamie Martine les accompagnent jusquà larrêt du car. Le chauffeur fait clignoter ses phares, la porte souvre en grinçant. Hugo sassoit près de la fenêtre, et fait coucou jusque dans le dernier virage.
Dans ses mains, il serre très fort son avion en bois réparé par Papy. Le car bondit sur la route et, à côté de sa maman, Hugo sent éclater au fond de lui une vraie joie. Il rentre à la maison, et cette fois, il sait que, pour de bon, il est là où est vraiment sa famille.