Le vrombissement des moteurs na dégal que les battements affolés du cœur du garçon. Alors que le soleil plonge derrière les toits de Lyon, jetant de longues ombres cuivrées sur lasphalte, un petit garçon surgit au milieu de la rue. Il seffondre sur ses genoux, le visage pétrifié par leffroi.
Une grosse moto noire glisse jusquà larrêt, sarrêtant à quelques centimètres de lui. Le chef des motards, un homme vêtu de cuir râpé, saute aussitôt de sa bécane, pas le temps denclencher la béquille. Le garçon hurle à travers ses larmes : « Sil vous plaît ! Venez aider ma maman ! »
Le regard du motard va de lenfant à la maison modeste un peu plus loin. Sur le pas de la porte, un homme se tient, un verre à la main, la mine provocante, prêt à en découdre. Le motard nhésite pas. Dun pas lourd, ses bottes résonnent contre le trottoir.
« Reste derrière moi », ordonne-t-il au garçon.
Il monte les marches du perron ; lhomme dans lentrée savance en beuglant : « Quest-ce que tu veux, connard ? » Mais le motard continue davancer. Dun coup de botte magistral, il fait céder la porte dentrée, faisant voler les éclats de verre.
Dans le couloir plongé dans la pénombre, il se dirige vers la plainte étouffée dune femme. Ce quil découvre au bout du corridor change tout
Lair sent la bière éventée, la transpiration et la terreur.
Le verre pilé craque sous les semelles du motard. Le petit lui agrippe fermement le dos du blouson, haletant de panique.
Lhomme du pas de la porte retrouve ses esprits en premier.
« Espèce de malade ! »
Le motard se retourne à peine, juste ce quil faut pour quil voie clairement son visage.
Et tout sarrête.
Ce nest pas un inconnu.
Cest Gabriel « Faucheur » Lefèvre.
Un mètre quatre-vingt-dix, des mèches grises dans la barbe, une grande cicatrice sur le cou.
De ceux dont on murmure le nom sur les aires dautoroute et derrière les barreaux.
Un homme qui règle les comptes à jamais.
La superbe de lhomme ivre sévapore aussitôt.
Faucheur lignore et avance plus loin.
Vers les sanglots.
Vers la chambre du fond.
Le garçon tire désespérément sur le blouson du motard.
« Elle est là-dedans. »
Un fracas étouffé retentit derrière la dernière porte.
Puis, le silence.
Le visage de Faucheur se crispe.
En trois enjambées, il atteint la porte et la repousse violemment.
Tout le monde retient son souffle.
Au sol, une femme est assise à côté dune chaise renversée.
Un hématome marque sa joue.
Son poignet est noué maladroitement avec un fil électrique.
Mais ce nest pas cela qui fige Gabriel Lefèvre.
Cest la petite fille blottie contre la femme.
À peine quatre ans.
Serrant un vieux lapin en peluche.
Et autour de son cou
une pièce dargent.
Faucheur ne bouge plus.
La femme lève les yeux, le reconnaissant aussitôt.
Son visage blêmit.
« Non »
Sa voix nest quun souffle.
Lhomme ivre apparaît enfin dans le couloir derrière eux.
« Barre-toi de chez moi tout de suite. »
Faucheur ne cille pas.
Son regard reste rivé à la pièce dargent autour du cou de lenfant.
Ronde, argentée.
Un loup noir gravé dessus.
Lemblème des Loups dAcier, le club de motards.
Seuls les membres à part entière portent ces médailles.
Et une seule personne en avait fait faire en version miniature pour les enfants.
Son frère.
Daniel Lefèvre.
Mort il y a huit ans.
La fillette lève sur Faucheur des yeux pleins deffroi.
Et alors, lirréel se produit.
Elle soulève un peu le lapin et murmure :
« Tonton Gabriel ? »
La pièce bascule.
Lhomme ivre simmobilise.
La femme secoue la tête, dévastée.
« Non, non, non »
Faucheur sagenouille lentement devant la petite.
Sa voix sadoucit jusquà briser toutes les défenses.
« Quest-ce que tu as dit, ma puce ? »
Les petits doigts de la fille se crispent sur la peluche.
« Maman disait si jamais il arrivait quelque chose » Sa lèvre frémit. « Il faut trouver lhomme au loup. »
Le garçon derrière Lefèvre fronce les sourcils.
« Maman ? »
La femme éclate en sanglots.
Car le petit, celui qui est sorti dans la rue affolé
nest pas son fils.
Cest le meilleur ami de sa fille, venu chercher de laide quand tout le monde détournait la tête.
Faucheur se penche au niveau de la fillette.
Soudain, toutes ses cicatrices nont plus dimportance.
« Comment tu tappelles, princesse ? »
« Élise. »
Le prénom le frappe en plein cœur.
La fille de Daniel était censée avoir péri dans lincendie.
Cétait la version officielle.
La femme nest plus quun visage en miettes.
« Il a menti », souffle-t-elle.
Doucement, Faucheur se tourne vers lhomme dans le couloir.
Il comprend enfin.
Pas le père.
Le beau-père.
Le genre de prédateur qui sattaque aux femmes isolées, sans défense.
Lhomme tente de regagner contenance.
« Elle raconte nimporte quoi. »
Faucheur se redresse.
Tout dun coup, le couloir paraît trop étroit pour lui.
Lhomme recule aussitôt.
« Écoute, mec »
« Tu les as frappées ? »
La question tombe froide.
Cest pire.
Lhomme ravale sa salive.
« Cest ma femme »
Mauvaise réponse.
Faucheur bondit, arrachant un cri au garçon.
Un instant lhomme est debout, linstant daprès, il traverse la table du couloir, les échardes volant contre les murs.
Toute la maison tremble.
Faucheur lattrape par le col, le soulève à moitié du sol.
« Daniel était mon frère. »
Le visage de lhomme se vide de sens.
Il comprend enfin à quel point il sest trompé ce soir.
Derrière Faucheur, la petite éclate en sanglots plus fort.
Pas de peur.
Mais de reconnaissance.
Car pour la première fois depuis lincendie
quelquun de sa vraie famille vient enfin la retrouver.