LE VOLEUR DE SAUCISSES
Écoute, il fallait vraiment le voir pour le croire, ce chat ! Le gars qui tenait lépicerie na pas pu faire autrement que de le remarquer. Imagine, un voleur à quatre pattes, tout poilu, qui venait piocher dans sa petite boutique de quartier à Paris, mais alors, impossible de lui en vouloir. Cétait trop mignon.
À vrai dire, ça finissait par devenir le petit moment de plaisir du propriétaire : il attendait chaque jour, le téléphone prêt à filmer. Le soir, il montrait tout ça à sa femme, et ils riaient ensemble en regardant les dernières aventures du chat filou. Cétait presque devenu un rituel familial.
Bon, laisse-moi te raconter. Le chat que le monsieur avait baptisé Gustave, va savoir pourquoi se postait toujours devant la porte ouverte, lair de rien, genre je fais juste une pause ici, pas touche. Il jetait un coup dœil à droite, à gauche, sassurait que personne ne le regardait. Sauf que le commerçant, lui, était planqué derrière le grand frigo, caméra dégainée.
Ensuite, Gustave entrait tout doucement, marchait direct jusquà létal des saucissons. Là, il accélérait comme une fusée, chopait une saucisse ou une petite andouillette et senfuyait aussi sec.
Mais voilà, Gustave avait toujours trop faim pour séloigner. À peine deux mètres plus loin, il sarrêtait et se régalait sur le trottoir. Et là, le commerçant sortait, sans trop sapprocher, et lançait :
Alors, cest bon ?
Le chat levait la tête, miaulait comme pour dire merci, cest parfait !
Ten as de la chance, hein, Gustave. Reviens quand tu veux !
Et cétait reparti pour un tour.
Tu dois te demander, comment cest possible ? Des saucisses qui traînent sans réfrigération et en pleine vue, découpées en morceaux comme ça. Eh bien, cest juste que le patron avait un bon cœur. Gustave, au début, était arrivé tout maigre, le poil sale, et il refusait catégoriquement dapprocher des humains, encore moins de manger dans la main. Alors, le monsieur a trouvé lastuce : il mettait les saucisses juste à lentrée, exprès pour Gustave. Histoire quil gagne sa pitance honnêtement, en volant.
Petit à petit, il a déplacé les bouts de plus en plus loin, jusquà la vraie étagère, en bas, près du sol, où Gustave devait vraiment saventurer pour piocher son casse-croûte. Cétait devenu LE snack-bar du quartier pour chats affamés.
Mais tu sais quoi ? Depuis un moment, Gustave avait pris du poids, il était beau comme un cœur, et honnêtement, il navait plus besoin de voler. Pourtant, il continuait. Deux fois par jour, il venait, volait sa saucisse et filait derrière limmeuble. Le commerçant était bien intrigué. Il a tenté de suivre Gustave, en vain. Jamais moyen de savoir où il se planquait.
Finalement, il a installé une petite caméra qui retransmettait tout sur son ordi dans larrière-boutique. Et un soir, il a percé le mystère : dun soupirail, juste à côté, a surgi un minuscule chaton roux. Le petit balançait sa queue et se jetait avec gourmandise sur la saucisse que Gustave lui rapportait.
Tu timagines, le soir, la femme du commerçant, les larmes aux yeux, qui lui dit :
Demain ! Tu lentends, demain tu ramènes ces deux-là à la maison, hein !
Sauf que cétait plus facile à dire quà faire. Gustave dormait déjà au chaud dans la boutique, mais le petit rouquin Impossible à approcher, il filait à la moindre tentative.
Les jours passaient, et à travers la caméra, lépicier voyait le chaton venir boire à la gamelle deau, sinstaller dans la petite niche que le commerçant avait installée avec une vieille couverture, mais impossible de lattraper. Il était méfiant comme pas deux.
Et un jour, ça a tout changé. Le commerçant a entendu un drôle de bruit devant sa boutique. Pas un client à lhorizon. Il sort, et devine qui est là ? Le chaton roux, assis devant la porte, miaulant si fort quon aurait dit quil appelait au secours.
Quest-ce qui tarrive, mon ptit ?
Le chaton sest approché, la regardé droit dans les yeux, puis est parti en courant vers le coin de la rue. Le commerçant a suivi. Et là, il découvre Gustave allongé, couinant, la patte arrière en sang, une vilaine morsure de chien. Le chaton se colle à lui, miaule plus fort.
Oh, mon pauvre vieux
Le commerçant a enroulé Gustave dans sa veste, a glissé le chaton quil a aussitôt surnommé Flamme dans sa poche, a fermé la boutique en vitesse et a filé chez le vétérinaire.
Cinq heures sur place, le temps que le vétérinaire soigne Gustave, nettoie la blessure, fasse quelques points de suture Le commerçant, en attendant, a apprivoisé Flamme, qui est devenu tout joueur, tout câlin.
Ce soir-là, il a ramené les deux compères à la maison. Sa femme nen pouvait plus de bonheur. Et tu sais bien, quand une femme est heureuse, elle téléphone à toutes ses copines, histoire de raconter, déchanger sur les chats, de prendre les conseils Ça dure des heures !
Quand elle a enfin raccroché, lépicier, Gustave et Flamme dormaient déjà, tous les trois affalés sur le lit. Sa femme les a regardés en riant :
Ben alors, et moi, je dors où ?
Mais Flamme na pas hésité, il sest poussé, sest blotti contre elle, la tapotant de ses petites pattes. Voilà comment ils ont tous trouvé leur famille.
Aujourdhui, Gustave et Flamme se sont transformés en deux magnifiques matous tranquilles, les rois de la maison, rien à voir avec les chats de gouttière faméliques davant. Parfois, Gustave lèche affectueusement Flamme, et celui-ci ne dit rien, bien au contraire.
Juste en face, au coin de la rue, devant un magasin de chaussures, une petite chatte grise a élu domicile. La vendeuse vient régulièrement chercher à manger pour elle chez notre célèbre épicier. Peut-être que, qui sait, elle aura aussi droit à son foyer un jour
Et si, au fond, un jour, les chats devenaient si rares quil faudrait sinscrire sur liste dattente et suivre des cours spéciaux pour espérer en adopter un ? Ten penses quoi, toi ? Tu imagines, des chats en rupture de stock ?