Le Venin de la Jalousie

Le venin de la jalousie

Paul, tu sais, jai vraiment la trouille murmura Élise, tortillant nerveusement sa serviette entre ses doigts, sa voix trahissant son malaise sur le dernier mot. Elle planta son regard dans celui de lhomme en face delle, une véritable angoisse flottant dans ses yeux. Ces messages recommencent

Dune main tremblante, elle fouilla dans son sac à main pour en sortir son téléphone, déverrouilla lécran et le tendit à Paul sans parvenir à cacher le léger tremblement de ses gestes. Il sempara de lappareil, balaya dun œil attentif la série de textos : « Merci pour cette soirée divine », « Tu me manques déjà », « Quand est-ce quon se revoit ? », « On se retrouve bientôt », « Je tattends à notre endroit après ton boulot ». Ses sourcils sarquèrent, et une ride soucieuse vint creuser la ligne entre eux.

Tu as reçu ça quand ? demanda-t-il, dun ton incroyablement calme, presque administratif, en lui rendant le portable.

Le dernier ? Il y a à peine cinq minutes. Juste au moment où on a passé commande souffla Élise, déglutissant mais narrivant pas à se détendre pour autant. Et cest chaque fois pareil, chaque fois quon est ensemble ! On dirait quil y a quelquun qui nous piste minute par minute, qui sait TOUT ce quon fait

Paul sadossa à sa chaise, se frotta le menton dun air concentré, le regard soudain aussi acéré quun interrogatoire devant un juge dinstruction il semblait décortiquer en silence tous les scénarios possibles.

Montre-moi toute la conversation. Avec les dates et heures denvoi, ordonna-t-il dune voix ferme, détachée, à mille lieues de la panique.

Élise retourna à lécran, ses mains peu assurées défilaient vers le haut. Paul passait chaque message au crible, notait pour lui-même lheure, les tournures, le nombre de points de suspension (cela aussi a son importance, nest-ce pas ?). Son visage restait impassible mais dans ses yeux, on lisait une sorte de concentration davocat, la traque du moindre indice laissé par un invisible adversaire. Entre les textos, on tombait aussi sur : « Je narrive pas à teffacer de mes pensées », « Tu te souviens de notre dernière discussion ? Jattends la suite », « Tu sais où me trouver, si jamais ». Chaque nouveau message renforçait la drôle dimpression quune main sombre voulait sincruster dans leur histoire, en diluer la magie, casser leur bulle.

Cest tout de même étrange, finit par souffler Paul, désormais aussi tranchant que la lame dun Opinel. Tout est fait pour donner lillusion que tu as une liaison dans mon dos Et pile, à chaque fois quon se retrouve ensemble. Cest presque trop bien orchestré, tu ne trouves pas ?

Élise soupira, ses épaules glissèrent un peu comme si un invisible boulet les tirait vers le carrelage. À vingt-cinq ans, elle naviguait dans sa petite carrière de designer dans un studio proche de République, rêvait dune histoire qui aurait la chaleur dun four à baguettes un jour dhiver, lécoute, la confiance pas la compétition pour un niveau de vie. Paul, trente-cinq ans, avocat chez Lefèvre & Associés, cochait toutes les cases de lhomme solide, posé, attentif, drôle mais point lourd, et (chose rare dans le genre masculin) il savait VRAIMENT écouter. À côté de lui, elle se sentait en sécurité ce truc de conte de fée qui, croyez-le ou non, frôle lextinction à Paris.

Ils étaient ensemble depuis six mois, assez pour quÉlise ait pris la mesure de son sens du timing dans la résolution des embrouilles, de son humour pince-sans-rire, de lintérêt sincère quil portait à ses projets. Il naccélérait pas le tempo, mais il ne cachait pas non plus quil la voyait bien un jour, à la mairie à ses côtés en blanc, fleurs et tutti quanti. Élise, prudente, commençait tout de même à simaginer le pas à franchir coûte que coûte.

Mais enfin, qui ferait ça ? balbutia-t-elle, la voix fêlée. Je nai pas de soupirants secrets, aucune histoire obscure cachée. Et puis ces formulations : « notre endroit », « dernière conversation » Comme si quelquun samusait à inventer un grand amour imaginaire entre moi et on-ne-sait-qui. On dirait quon est les marionnettes dun manipulateur anonyme.

Laisse-moi men charger, coupa Paul, le regard soudain chargé de cette détermination façon Capitaine Marleau, version juriste. Jai des amis, tu sais. On va tirer tout ça au clair, vérifier les portables, on remontera à la source. Je ne crois pas au hasard, tout ça cest du cousu main.

Durant les jours suivants, Paul multiplia les démarches, tandis quÉlise senfonçait dans le boulot, enchaînait les apéros entre copines, saccrochait au moindre éclat de rire, à la moindre raison pour distraire son cerveau la peur suintait doucement, façon parfum de vieille cave, impossible à chasser. La crainte rampait, un serpent froid qui senroulait autour de sa cage thoracique dès que son téléphone vibrait ; rien de louche ? Soupir de soulagement mais ça ne durait jamais plus de deux minutes.

Le cinquième jour, Paul lappela le soir, la voix inhabituellement grave :

Élise, jai trouvé. Les messages venaient de plusieurs numéros prépayés, achetés en cash la totale du film despionnage à la française mais lenquête a remonté à lacheteuse. Cest Claire.

Claire. Élise faillit lâcher le téléphone. Claire, cétait sa meilleure amie de la fac, vingt-huit ans, divorcée avec deux petits. Des années à se serrer les coudes, à tout se raconter, à sépauler dans les pires naufrages de la vie. Pourtant, depuis quelque temps, ça sonnait de travers entre elles, une petite fissure dans la vitre Claire râlait souvent en mode remix de « Le blues du parent solo » : hommes absents, galère à boucler le mois, la routine façon « chaque jour le même calvaire ».

Claire ? souffla Élise, le cœur en miette. Mais pourquoi ? Comment tas su ?

Avoue, tu avais un petit doute cest de la jalousie, expliqua Paul, toujours glacial. Tu es libre, tu réussis bien, tu viens de rencontrer un type normal. Pour elle, cest injuste. Elle pensait te monter la tête, que tu viendrais te justifier, et que moi je douterais. Cétait lobjectif.

Quelques semaines avant, Élise, Paul et Claire sétaient croisés chez Léo lors dun apéro à Belleville, ambiance tapenade, bulles et musiques indés. Élise, dans une robe bleu-vert pile la couleur qui allume son regard, faisait fureur. Paul ne la quittait pas dune semelle un verre de champagne tendu par ci, une mini-saucisse cocktail par là, une vanne bien placée au détour des conversations. Claire les observait de loin, croisant les bras sur son vieux cardigan beige, lair soucieuse : Ah, vous êtes le couple Instagram en vrai, lança-t-elle, sourire aussi naturel quun filtre Snapchat. Tout est parfait, la robe, le prince charmant, la vie.

Merci, sempressa de répondre Élise, heureuse du compliment. Franchement, je nen reviens pas, cette robe cest le coup de bol Vinted du siècle.

Ouais, ben moi, avec deux mômes, jai dautres priorités que les dernières tendances Tout part dans le goûter des ptits et les baskets ! marmonna Claire.

Arrête, tes canon en pull aussi, cest ton look qui fait tout le charme, sessaya Élise pour rattraper la balle.

Ouais, cest ça Tas juste tout ce que je naurai jamais. Moi cest robe pour la rentrée, nounou ou coiffeur, faut choisir, répondit Claire le dos déjà tourné.

Plus tard, lors dun café sous la pluie automnale à Montmartre, Élise relatait sa dernière sortie à la campagne avec Paul : promenade dans les feuilles dorées, petits marrons grillés au feu, le tout dans un bain deuphorie bien tempérée.

Non mais cest magique, votre truc, ironisait Claire, touillant son sucre avec la vigueur de quelquun qui ferait de la préparation psychologique pour Roland-Garros. Romantique, authentique, la totale Moi, mon programme, cest crèche, médecin, devoirs, goûter, machine à laver. En dehors de ça, rien.

Une autre amie, Camille, tenta la carte diplomatie : Oh Claire, cest bon, Élise ne se la pète pas ! Elle partage juste. Chacun son moment, ça remet du baume au cœur, non ?

Je constate juste que chez certaines, la vie cest Les Demoiselles de Rochefort, chez dautres, cest Monstres et Compagnie en boucle. Toi, tas la liberté, moi, lemploi du temps Tetris de mère de famille. Même pour partir un week-end faut embaucher la logistique de la SNCF

Élise sentit un froid sinstaller. Elle voulut lui glisser une parole sympa mais les mots restèrent coincés. À la place, elle hasarda : Si tu veux, on peut caler une sortie le dimanche, tous ensemble, les enfants, Paul, barbecue Ça peut détendre lambiance.

Claire eut une seconde démotion, mais secoua la tête : Non, franchement, tu ny gagneras quun mal de crâne, ils vont rouspéter tout le long Profite de ta liberté. Pour moi, cest mort.

Élise avait mis ça sur le compte de lépuisement et des humeurs passagères. Mais à repenser à leurs dernières discussions, elle comprenait : la jalousie couvait, plus comme une vieille brûlure que comme une blessure intentionnelle. Claire, dans ses regards en biais, ses sourires tirés, sa tendance à changer de sujet quand Élise parlait de Paul, envoyait depuis longtemps des signaux de détresse que, évidemment, personne navait vraiment décodés.

On fait quoi, maintenant ? finit par demander Élise, résignée mais plus décidée que jamais.

On va lui parler, tout de suite. Faut crever labcès, trancha Paul, sans détour.

Ils débarquèrent chez Claire. Elle ouvrit la porte, pâlit, les mains tout de suite crispées.

Quest-ce qui se passe, pourquoi vous venez tous les deux ? bredouilla-t-elle, la voix tremblante.

Inutile de jouer la comédie, coupa Paul, sec comme une amende de stationnement. On sait que cest toi qui a envoyé ces messages. Les preuves sont accablantes.

Claire fit un pas en arrière, saffaissa contre le chambranle. La colère et la douleur se mêlaient sur son visage embué de larmes.

Oui, cétait moi. Et alors ? Je devrais juste regarder Élise collectionner les bonheurs, et moi rester là avec ma marmaille et ma vie de galère ? Tas toujours eu la vie facile, la beauté et tout ce qui va avec. Moi rien, cracha-t-elle, la gorge nouée.

Tu ne sais pas ce que cest dêtre invisible, de voir les autres réussir alors que toi, tu tenfonces, ajouta-t-elle, le regard fuyant. À chaque fois que tévoquais ta vie avec Paul, ça me bouffait denvie. Je voulais juste que tu sentes un peu de ce que je vis. Que ton monde sécroule un tout petit peu. Tu ne sais pas ce que cest de toujours ramer, Élise !

Élise écoutait, le cœur serré. Elle revoyait cette amie qui, autrefois, partageait son dernier ticket resto, qui essuyait ses larmes après une rupture, qui, là, semblait méconnaissable.

Tu voulais casser ma vie parce que tu allais mal ? souffla-t-elle, bouleversée. Pour que Paul doute de moi ? Pour me faire douter moi-même ?

Tu peux parler Toi, Élise la rayonnante ! Tout le monde rappliquait pour ta promotion, ta nouvelle robe. Même à mon anniversaire, jétais lombre plantée dans la cuisine, et cest toi quon venait féliciter Tu récoltes, tu récoltes, et moi, même mes espoirs marchent de guingois !

Paul sinterposa façon bodyguard des grands soirs.

Stop, dit-il fermement. Cest abject ce que tu as fait à ta soi-disant amie. Tu devrais avoir honte.

Claire vacilla sous la remarque, blême, mais laissa éclater sa détresse : Quest-ce que tu veux que je fasse, Paul ? Appelle la police ? Vas-y, ils sen fichent de mes textos.

On sen fiche, de la police, répondit Paul, imperturbable. Ce quon veut, cest que tu téloignes dÉlise. Plus jamais de manœuvres tordues.

Un silence étrange sabattit, seulement troublé par le bruit étouffé dun jouet denfant sortant du salon. Claire fondit en larmes, dune voix hachée : Excusez-moi Cest parti trop loin. Javais la rage, la solitude qui me collait à la peau. Je nai plus rien à quoi maccrocher.

Élise se sentit partagée entre colère, tristesse, un fond de pitié. Elle se rappela leur dernière pause-café, où Claire avait dit, les yeux dans la mousse : Toi, on dirait que tout tarrive facilement. Moi je piétine, je stagne. Parfois, je voudrais juste me réveiller et ne pas recommencer la même journée de galère

Élise navait pas entendu toute la détresse cachée derrière les mots, pas vu combien son amie glissait. Plus maintenant.

Claire, murmura Élise, bouleversée, jignorais à quel point tu souffrais. Mais ce que tu as fait, cest innommable. Je ne peux plus te faire confiance tant que tu ne trouveras pas la force dêtre heureuse pour les autres.

Je comprends je ne te demande pas de me pardonner tout de suite, soupira Claire, creusant son mouchoir dun revers. Jai cru, bêtement, quabîmer ce que tu avais me rendrait moins malheureuse. Mais cest idiot.

Paul posa une main rassurante sur lépaule dÉlise : On a mis la vérité sur la table. Tu es prête à tourner la page, toi ?

Élise prit le temps de répondre, pesant chaque mot. Je comprends que tu nes pas méchante, juste abîmée par la jalousie et la solitude Je veux bien avancer, mais pas tant que tu vois en moi une rivale et non une amie.

Merci souffla Claire, éreintée.

Ils quittèrent limmeuble dehors, la pluie avait cessé, les pavés brillaient sous le clair des réverbères. Élise, le regard éteint, sappuya contre Paul.

Je me sens vidée Tout est clair, mais au fond, jai limpression davoir perdu quelque chose dessentiel.

Cest normal, souffla Paul en la serrant contre lui. On ne sort jamais indemne dune trahison. Mais maintenant, on va de lavant, tous les deux.

Oui en avant. Ensemble, murmura Élise, laissant poindre un sourire fragile mais tenace.

Et les deux séloignèrent, rassurés lun par lautre, prêts à affronter la suite. Le venin de la jalousie ne viendrait plus pourrir leur histoire. Ici, on ne coupe pas le bonheur au beurre demi-sel, il se gagne sans coups bas, mais avec cœur.

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