Le Venin de la Jalousie

Le venin de la jalousie

Paul, jai la chair de poule… murmura Lucienne, crispant une serviette en papier entre ses doigts fins. Sa voix s’égara sur la dernière syllabe, trahissant sa nervosité. Elle leva les yeux vers lhomme dans son regard, on lisait une peur sincère. Encore ces messages…

Dun geste fébrile, elle sortit son portable du sac à main, le déverrouilla, mains tremblantes, et le tendit à Paul. Il le saisit, le regard sombre, et lu les textos : « Merci pour cette magnifique soirée », « Tu me manques déjà », « Dis, on se revoit quand ? », « Vivement notre prochaine rencontre », « Jattends impatiemment que tu sortes du bureau, sur NOTRE banc » et il fronça les sourcils, lair du mec qui se retrouve face à son pire dossier.

Et ils sont arrivés quand, ces petits chefs-dœuvre ? demanda-t-il, calme, presque clinique, en lui rendant le portable.

Le dernier… il y a cinq minutes, précisément quand on a commandé nos plats Lucienne avala sa salive, le cœur dans les bottes. Et ça recommence à chaque fois quon est ensemble. Comme si quelquun savait tout : où on est, ce quon fait, qui paie laddition. Tu trouves pas ça flippant ?

Paul se renversa sur sa chaise, tapotant son menton dun air pensif, tout à fait avocat sur le point dassassiner un code civil. Son regard se fit perçant, façon Sherlock survitaminé il calculait manifestement déjà plusieurs coups davance.

Fais-moi voir toute la conversation. Et les dates sa voix navait plus une once démotion, le mec sur son terrain.

Lucienne ouvrit le fil de messages, peinant à masquer ses tremblements. Paul scruta les textos, notant silencieusement heure et contenu. Son visage resta impassible, mais ses yeux… cétait ceux dun chasseur flairant la proie. Parmi les messages : « Je pense tout le temps à toi », « Rappelle-toi notre dernier échange Hâte quon reprenne », « Tu sais où me trouver si tu changes davis ». Chaque notification était comme un élastique tendu, prêt à éclater le fragile équilibre de leur duo on sentait la main invisible, moqueuse, qui tentait de leur pourrir la vie.

Franchement, cest gros finit-il par lâcher, une pointe dacier dans le ton. Cest tout sauf le hasard. Ça sent lintox savamment orchestrée, histoire que je te soupçonne d’avoir un amant caché, pile quand on passe un bon moment. Trop cousu de fil blanc, beaucoup trop.

Lucienne soupira profondément ; ses épaules saffaissèrent, comme si on y avait posé tout le fromage de France. Vingt-cinq ans, designer dans une petite agence à Lyon, rêvant depuis toujours de trouver enfin quelquun pour construire une vraie histoire sans calcul, sans trophée, juste de la tendresse à lancienne, un peu de soutien. Paul, trente-cinq ans et juriste au tempérament de granit, semblait justement ce roc dont on a toujours rêvé : fiable, lucide, capable de parler… et surtout, découter. Avec lui, Lucienne se sentait à labri du monde un bonheur rare, aussi précieux quun coupon de pain au chocolat pendant le rationnement.

Ils fréquentaient depuis six mois. Assez pour apprécier ses talents de négociateur de crise, savourer son humour pince-sans-rire, et sa façon d’être vraiment là pas juste physiquement, mais de tout cœur. Il ne forçait pas, nexpédiait jamais les choses, mais ne faisait pas mystère de ses envies dengagement. Lucienne, sans courir à la mairie, se surprenait à envisager, de plus en plus souvent, de sauter le pas.

Mais qui pourrait être assez tordu pour faire ça ? murmura-t-elle, la gorge prise. Je nai pas de fans secrets, personne dassez inspiré pour écrire tout ça… Ces allusions « notre banc », « notre dernier échange » on jurerait une ex de série Netflix, mais ce n’est pas mon registre ! Jen viens à me demander si quelquun ne se croit pas en plein reality show…

Laisse-moi gérer coupa Paul, la détermination dans lœil. Jai des contacts à la Brigade. On va remonter ces numéros. Jai le pressentiment que ce nest pas juste quelquun dennuyé. Il y a de la préméditation façon Cluedo.

La semaine suivante fut rythmée par les recherches de Paul. Lucienne s’efforça de ne pas devenir folle, se plongeant dans le boulot, les apéros, les bavardages entre collègues et même, par désespoir, dans la lecture des dernières astuces feng shui sur la déco d’entrée. Mais rien ny fit : langoisse, telle une vipère à la digestion lente, squattait son estomac. À chaque notification, son cœur faisait un triple axel. Et quand, enfin, rien détrange napparaissait à lécran, elle respirait… jusquau prochain frisson.

Le cinquième soir, Paul lappela.

Lucie, jai découvert lauteur des messages, sa voix, plus grave que dordinaire, ne laissait la place quau sérieux. Plusieurs portables, achetés sans facture. Mais jai réussi à tracer la manœuvre. Cest Camille.

Lucienne simmobilisa, son téléphone faillit sécraser au sol. Camille, sa vieille amie de fac, vingt-huit ans, deux enfants dans les jambes et les cheveux tout droits. Elles étaient inséparables depuis les bancs de la fac, à se prêter les énigmes de la vie et la recette des crêpes, à rire fort pour ne pas pleurer. Mais, ces derniers temps, un froid avait gagné du terrain pas le gros orage, non, plutôt ce courant dair qui finit par sinfiltrer dans la couette. Camille passait ses soirées à pester sur son célibat et surtout sur la difficulté de conjuguer “amour” avec “enfants”, “pension alimentaire” et “fin de mois”.

Camille ?… répéta Lucienne, un filet d’incrédulité et damertume dans la voix. Mais pourquoi ? Comment elle a pu faire ça ?

Je crois que tu as déjà la réponse Paul posa la phrase sur le ton du type qui préfère les clairs-obscurs. Jalousie, tout simplement. Tu es libre, tu réussis, et tu as trouvé quelquun qu’elle imaginait pour elle. Elle a tout misé sur la guerre psychologique, espérant que je te croirais infidèle et que ça finirait, aussi sec, comme une baguette trop cuite.

Deux semaines plus tôt, Lucienne, Paul et Camille sétaient retrouvés à la célèbre crémaillère de Charlotte, leur amie commune. Lappart’ résonnait de rires, lodeur du fromage + vin blanc était synonyme de fête, et les bouchons sautaient à la chaîne.

Dans sa robe bleu pétrole qui tombait pile, Lucienne avait fait tourner bien des têtes : le tissu glissait sur ses hanches, ses yeux marron brillaient façon nuit étoilée, et Paul la suivait à la trace entre deux toasts et trois apartés, il lui glissait un sourire ou proposait une gorgée de champagne veuve-clicquoté.

On croirait un shoot pour Gala ironisa Camille, l’air pincé, en venant vers eux. Elle resta à un mètre, bras croisés, tirant nerveusement sur la manche de son vieux pull en maille. Sérieux : robe parfaite, monsieur parfait.

Merci ! répondit Lucienne avec une sincère fierté. Une vraie trouvaille, cette robe.

Tu métonnes… soupira Camille, en lissant son pull. Faudrait déjà pouvoir aller en boutique, mais avec deux enfants, tout passe dans les goûters et les baskets. Pour le brushing aussi, il faudra vendre un rein Tu as de la chance, cest tout.

Eh, ça ne veut rien dire, tout ça, tenta Lucienne en posant doucement la main sur le bras de Camille. Ce style, ce look, tu las sans forcer. Même en pull, tu dégages quelque chose ! Franchement.

Oui, enfin Tu crèves le plafond pendant que dautres choisissent entre un Jeans neuf et le cirque pour les gosses… répliqua Camille, les yeux fuyants, avant de pivoter vers la fenêtre puis de s’éloigner, masquer sa mélancolie.

Paul, façon best-seller du tact, détourna la conversation vers un resto fraichement ouvert en centre-ville, promettant à tous une virée prochaine. Lucienne haussa les épaules, tout en remarquant du coin de lœil la mine morose de Camille quand elle et Paul ouvrirent le bal.

Second avertissement : une discussion entre éclairs et accoudoirs dans un petit café, alors quun crachin arrosait les quais de la Saône. Lucienne racontait sa dernière escapade en amoureux balade dans les forêts dorées du Beaujolais, pique-nique près des vignes, barbecue improvisé, rires et confidences sous les étoiles.

Ça fait rêver, votre film lâcha Camille, touillant son expresso trop fort. Nature, apéros, homme magicien… franchement, on nen demande pas plus !

Et Paul veut mapprendre le ski cet hiver, si ça te dit… minauda Lucienne. On pourrait emmener les enfants, grande bouffe, descente en luge…

Le ski ? Camille leva un sourcil, le sourire en berne. Jadorerais, mais ma vie, cest : nounou, boulot, devoirs, pédiatre, aller chercher Malo au poney, faire cuire les pâtes Faut caser le fun, entre la lessive et la cantine.

Son ton nétait pas venimeux, juste éreinté de quoi donner la migraine à une huître. Charlotte, toujours lamie au sourire prêt, intervint alors :

Oh, ça va, Lucienne ne frime pas, elle partage juste ses instants bonheur. Cest bien aussi. Ça arrive peu, faut savourer.

Je ne laccuse pas Camille lâcha sa tasse qui faillit déborder cest juste la vérité : certains vivent une série Netflix, dautres sont coincés dans “Jour sans fin”. Lucie improvise, moi je compte mes heures de baby-sitting Et même là, il y a toujours un imprévu.

Lucienne sentit un pincement. Elle voulut dire une gentillesse, mais les mots restaient bloqués. Elle se contenta de poser sa main sur celle de Camille :

Je devine que tout nest pas simple pour toi. Si tu veux, on organise un goûter dans un parc barbecue, enfants, gaufres, détente. On séclate.

Camille hésita, mouilla ses yeux, puis secoua la tête :

Non, laisse tomber. Profite. Moi, je gère mes tornades.

À l’époque, Lucienne avait interprété ces phrases comme de la fatigue pas comme un prémisse de poison relationnel. Mais, aujourdhui, en repensant aux regards, aux silences, aux sourires crispés, tout prenait un sens nouveau. La jalousie de Camille suintait depuis longtemps ; ce nétait ni malveillance, ni méchanceté. Juste une douleur, profonde, muette qui venait déclater façon tire-bouchon.

On fait quoi ? demanda Lucienne, dune voix partagée entre peine et détermination.

On y va. On règle ça une bonne fois pour toutes trancha Paul, prêt à en découdre comme devant les Prudhommes.

Ils débarquèrent chez Camille. Quand elle ouvrit la porte, elle blêmit. Dun coup, tout seffondra : le sourire se fit absent, les poings se serrèrent.

Vous ici ? Y a un soucis ? sa voix tremblait, la panique était palpable.

Inutile de jouer la comédie coupa Paul, ferme. Les messages, on sait tout. On a les preuves.

Camille recula, collée au mur comme si sa vie défilait devant ses pupilles rouges. Son visage passa dun violet rageur à une blancheur de lait. Les yeux luisants de larmes, elle craqua :

Oui, cétait moi ! Et alors ? Tas cru que jallais applaudir votre conte de fées pendant que je galère, moi ? Lucie, tas tout pour toi ! Belle, libre, zéro galère ! Moi, je fais tapisserie avec mes mioches !

Sa voix se brisait, la rancœur explosant après des années à ronger son frein.

Tu ne comprends rien à ce que je ressens, tous ces diners romantiques, tes week-ends parfaits jen pouvais plus. Je voulais que tu comprennes ce que cest, le goût de la solitude, du bleu à lâme. Que ton joli monde prenne leau, un peu.

Lucienne resta figée, la tête pleine de flashbacks : la fac, les confidences, les nuits blanches, les partages de tout et nimporte quoi et là, devant elle : une inconnue, brûlée de jalousie.

Donc tu as choisi de saboter ma vie, juste parce que tu souffres ? demanda-t-elle dun ton triste, pas fâché, juste tiraillé.

Quest-ce que je pouvais faire dautre ? pleura Camille, la voix cassée. Tu as toujours été létoile, moi, lombre. Même les hommes partent dès quils voient la poussette. Et toi, tu arrives à respirer, à choisir, à rêver.

Paul sinterposa, posant une main rassurante sur lépaule de Lucienne, dressé comme le Louvre entre la Joconde et un selfie de mauvais goût.

Ça suffit lâcha-t-il, le ton implacable. Tu as dépassé les bornes. Ce que tu as fait est grave, et tu devras en assumer les conséquences.

Dans les yeux de Camille passa un éclair remords, puis défense.

Quest-ce que vous allez faire, foncer au commissariat ? Franchement, qui sen occupe du harcèlement par SMS amoureux ?!

On ne va pas voir les flics. On veut juste la paix. Que Lucienne puisse ouvrir ses messages sans tomber sur une tragédie en cinq actes.

Camille regarda Lucienne, et pendant une seconde, une vraie fatigue, une innocence cabossée traversa ses paupières. Puis elle ricana, acide :

Avoue, tu savais que je t’enviais ! A ton anniversaire, tout le monde te fêtait, personne ne remarquait que j’étais là. Je tenais ce fichu gâteau, et jétais invisible.

Ce souvenir, Lucienne lavait occulté, trop centrée sur son bonheur ce soir-là. Elle comprenait, à présent, pourquoi Camille navait pas osé sapprocher alors.

Camille Je ne voulais pas te voler la vedette. Jétais heureuse, cest tout. Je nai jamais vu notre amitié comme une compétition. Je tai toujours crue importante irremplaçable même.

Tu peux penser ce que tu veux, moi je vois ma vie. Deux enfants, un crédit qui métouffe, un ex qui file avec la nounou. Jai juste voulu que, toi aussi, tu sentes léchec.

Paul souffla, les bras croisés :

La jalousie, cest un choix. Mais tu as opté pour lautodestruction. Dommage.

Camille tressaillit, comme giflée. Elle voulut dire quelque chose, mais seule une longue plainte sortit, étouffée entre des larmes silencieuses.

Pardon finit-elle par chuchoter, la gorge serrée. Je naurais jamais dû Je suis juste fatiguée de tout. Cest lourd, dêtre tout le temps celle qui rame.

Lucienne sentit son propre cœur fondre. Cétait injuste, blessant, mais une immense compassion montait : devant elle, une femme usée, et non une manipulatrice de téléfilm.

Alors, sur un flash, elle revit la discussion dans le café, les mains enroulées autour des mugs de cappuccino.

Tu sais Lucie, toi tout te réussit. Moi je dors debout. Certains jours, je me demande ce que ça fait de respirer… avait lâché Camille.

Lucienne, ce jour-là, navait pas prêté attention à la détresse derrière les mots, trop occupée à vouloir rassurer. Un pincement la traversa.

Camille, si tu avais crié plus fort, jaurais compris. Mais là ce que tu as fait, cest trop. Je ne peux pas tout effacer en haussant les épaules. Il me faudra du temps.

Je comprends, dit Camille, essuyant ses yeux. Je ne réclame rien. Jétais juste perdue. Jai cru quen sabordant ton bonheur, ça me rendrait moins malheureuse. Cétait stupide.

Paul se tourna vers Lucienne :

Tu acceptes cette explication ?

Lucienne prit le temps de respirer. Tout en elle était embrouillé : la peine, l’attachement, lamer et le sucré.

Jaccepte ton manque de méchanceté ton désarroi, même reconnut-elle, le regard doux, mais je ne veux plus dune relation toxique. Je veux une amie, pas une ombre jalouse.

Camille approuva dun hochement de tête, les yeux ruisselants.

Merci davoir écouté. Et désolée, vraiment.

Lucienne et Paul quittèrent lappartement. Le soir tombait sur Lyon, les réverbères allumaient des flaques dor sur les trottoirs luisants. Lautomne sentait la feuille mouillée et les lendemains de pluie.

Je suis vidée confia Lucienne, la joue contre lépaule de Paul. Maintenant que tout est clair, jai limpression davoir perdu quelque chose de précieux.

Cest la norme murmura Paul en la serrant dans ses bras. Une trahison, ça picote lâme. Mais maintenant, tu sais à quoi ten tenir. Et puis tu nes pas seule. Je suis là.

Oui souffla Lucienne, esquissant enfin un vrai sourire, encore un peu humide, mais lumineux. On avance. Ensemble.

Ils descendirent la rue, la nuit tombée, la vie à reconstruire lentement, sûrement. Lucienne savait quil faudrait du temps, de la patience, mais elle nétait plus seule sur le quai. Et parfois, c’est suffisant pour recommencer à respirer.

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