Le Venin de la Jalousie

Le Venin de la Jalousie

Pierre, jai peur murmura Camille, pressant nerveusement une serviette entre ses mains, sa voix tremblante sur le dernier mot. Elle releva les yeux vers lhomme en face delle : une crainte sincère brillait dans son regard. Encore ces messages

Dune main fébrile, elle sortit son téléphone de son sac, déverrouilla lécran en tremblant et le tendit à Pierre. Il lut attentivement les textos : « Merci pour la soirée inoubliable », « Tu me manques déjà », « On se revoit quand ? », « À très vite, jespère », « Je tattendrai après le boulot à notre endroit ». Il fronça les sourcils, une ride profonde se creusant entre ses yeux.

Ils arrivent depuis quand, exactement ? interrogea-t-il dun ton calme, presque détaché, en lui rendant le téléphone.

Le dernier, il y a cinq minutes. Juste au moment où lon passait commande, expliqua Camille, la gorge serrée, sentant la peur lui contracter lestomac. Et cest pas la première fois : ça tombe à chaque fois quon est ensemble. On dirait que quelquun nous épie, connaît nos faits et gestes

Pierre se renversa sur le dossier de sa chaise, caressant son menton dun geste pensif ; ses yeux furent dune intensité glacée, prêts à anticiper chaque option.

Montre-moi toute la conversation, avec les dates et heures, dit-il, ferme.

Camille fit défiler la discussion, tremblante. Pierre examinait le fil, notant les moments, le contenu précis. Son visage resta impassible, mais son regard, concentré, presque prédateur, semblait pister un adversaire invisible. Parmi les textos, dautres plus dérangeants : « Je pense sans cesse à toi », « Tu te souviens de notre dernière conversation ? Jattends la suite », « Tu sais où me trouver, si tu changes davis ». À chaque message, limpression dune présence envahissante saccentuait, comme si une main invisible cherchait à briser leur couple.

Cest étrange, finit-il par articuler, la voix froide. On dirait quon cherche à te compromettre, à laisser penser que tu me trompes. Tout est chorégraphié, savamment orchestré.

Camille soupira, les épaules affaissées comme sous une charge invisible. À vingt-cinq ans, elle était graphiste dans un studio créatif à Lyon, rêvant depuis longtemps dune vraie relation, construite sur la confiance, la tendresse et lentraide, loin de la superficialité. Pierre, trente-cinq ans, avocat, incarnait tout cela : fiable, attentif, doué découte. Avec lui, Camille se sentait protégée, ressentant combien cétait précieux.

Ils sétaient rencontrés depuis six mois. Durant ce temps, Camille avait appris à aimer son calme face aux difficultés, son humour, son implication sincère dans sa vie. Il ne forçait jamais les choses, mais ne cachait pas quil la voyait comme la femme de sa vie. Peu à peu, elle-même simaginait franchir ce cap important.

Je ne comprends pas qui pourrait faire ça souffla Camille, la voix tremblante. Je nai pas dadmirateurs secrets, je nai donné mon numéro à personne Ces phrases « notre endroit », « notre conversation » on croirait que quelquun veut fabriquer de toutes pièces une romance qui na jamais existé. Comme sil jouait à la poupée, nous manipulant à distance

Je menerai lenquête, coupa Pierre dun ton décidé. Jai des contacts qui sauront faire parler ces numéros. Il y a forcément une explication. Tout cela est trop bien préparé pour être accidentel.

Les jours suivants, Pierre fut absorbé par ses recherches. Camille tenta de sétourdir de travail et de rendez-vous avec ses amies, mais la peur pénétrait chacun de ses gestes, rampant dans son cœur comme un serpent froid. Elle redoutait que quelquun veuille délibérément saboter ce bonheur naissant quelle construisait. À chaque notification, un frisson la parcourait ; quand il ny avait rien, ce nétait quun soulagement fugitif, aussitôt étouffé par la crainte.

Le cinquième soir, Pierre lappela, un ton grave au téléphone.

Camille, jai découvert la vérité. Les messages venaient de plusieurs cartes SIM achetées anonymement. Mais on a remonté la trace Cest Lucie.

Son téléphone manqua de lui échapper. Lucie, son amie duniversité, vingt-huit ans, mère célibataire de deux enfants, celle avec qui elle partageait tant de souvenirs. Mais, ces derniers temps, une tension sétait installée, discrète, comme une fissure au verre, mais impossible à ignoré. Lucie se plaignait régulièrement de sa solitude, du regard des hommes sur une mère, du quotidien épuisant.

Lucie ? souffla Camille, le cœur broyé par la douleur et lincompréhension. Mais pourquoi ? Comment a-t-elle pu ?

Tu connais la réponse, Pierre parlait posément, une tristesse amère perçant dans sa voix. La jalousie. Tu es libre, tu réussis, tu as rencontré un homme bien. Elle voit tout cela, se sent blessée. Jimagine quelle espérait me semer le doute, te pousser à laveu, que je te soupçonne dinfidélité.

Deux semaines plus tôt, ils avaient croisé Lucie lors dune soirée chez des amis à la Croix-Rousse. La grande pièce résonnait de rires, de musique douce, de lodeur des amuse-bouches et du champagne. Les invités formaient des groupes mobiles, discutant, plaisantant.

Dans sa robe bleu canard, Camille était resplendissante le tissu caressait sa silhouette, faisant briller ses yeux bruns. Pierre veillait sur elle, lui tendant une coupe avec un sourire, la glissant dans les conversations, la proposant comme partenaire de danse.

Vous êtes comme sortis dun magazine, lança Lucie dune voix tendue, en sapprochant. Restant à distance, les bras croisés, réajustant nerveusement la manche de son pull crème, elle ajouta : Tout est parfait : la robe et lamoureux

Merci, répondit Camille, ravie du compliment. Javoue, cette robe, cest une super trouvaille.

Oui, bon, répondit Lucie, baissant les yeux sur son pull. Moi, avec deux gosses, fini les boutiques. Chaque euro est compté

Lucie, quest-ce que ça change ? sexclama Camille, sapprochant doucement, main au coude de son amie. Tu as un style fou, tu es magnifique même en pull !

Évidemment, ricana Lucie, regardant ailleurs. Certains ont tout, dautres doivent choisir : la robe pour soi ou les baskets pour les enfants. Ou entre un coiffeur et le judo de Léo

Sa voix se brisa sur le dernier mot ; elle détourna la tête, fixant un tableau. Pierre détourna pudiquement la conversation, parlant dun nouveau resto coté à Confluence, invitant tout le monde à découvrir un jour. Camille sourit, suivant le fil de discussion, mais elle vit Lucie regarder discrètement vers eux, une profonde tristesse ombrant sa jalousie, tandis que Camille et Pierre valsaient. Il y avait dans son regard plus quun simple pincement au cœur : de la nostalgie pour ce quelle navait pas la légèreté, la sécurité dêtre aimée, choyée.

Lalerte suivante eut lieu lors dun café dans un bistrot aux baies vitrées où la pluie glissait lentement sur lautomne lyonnais. Camille senthousiasmait, décrivant un week-end champêtre avec Pierre : balades en forêt blonde, barbecue sur lherbe, rires partagés, soirée au coin du feu à contempler les étoiles.

Ça fait rêver laissa tomber Lucie, brassant son café avec énergie, la cuillère cognant la porcelaine. La nature, la romance et le prince charmant

Cétait super, souffla Camille, serrant le mug chaud. On veut y retourner cet hiver, faire du ski de fond. Pierre va mapprendre, il parait quil assure ! Tu veux venir ?

Du ski ? Lucie arqua les sourcils, la moue amère. Faut voir si jai du temps Entre la crèche, la PMI, les devoirs, le judo de Léo, le goûter dInès, préparer le dîner, checker les cahiers Pour certains, vacances, pour dautres, chaînes.

Elle ne disait pas cela avec méchanceté, mais une lassitude telle que Camille en eut le souffle court. Leur amie Inès tenta dalléger latmosphère :

Lucie, Camille partage juste sa joie. Cest précieux de pouvoir encore profiter de la vie !

Je ne lui reproche rien, coupa Lucie, posant sèchement la tasse, le café manquant de déborder. Mais voilà : pour vous, cest festival, pour moi, cest métro-boulot-dodo. Camille, tu peux partir sur un coup de tête. Moi, tout doit être planifié, la nounou, le budget Et ça finit en galère quand même.

Camille sentit un vide la traverser. Elle voulut consoler son amie, mais les mots coincèrent dans sa gorge. Au lieu de parler, elle posa doucement la main sur celle de Lucie.

Je comprends que tu sois à bout. On peut organiser une sortie tous ensemble ? On prend les enfants et on va griller des saucisses au parc. Ce sera chouette !

Lucie sembla hésiter, les yeux humides, puis se ressaisit :

Merci, mais pas la peine. Ils sont vite fatigués Profite tant que tu peux.

Camille navait, sur le moment, pas saisi la portée de cette fatigue ; elle navait pas perçu que la jalousie saccumulait comme une douleur muette en Lucie, une frustration menaçante. Elle se revit son amie détourner le regard à chaque anecdote sentimentale, ses sourires forcés, ses silences soudains. Ces signaux, Camille ne les avait pas compris à temps.

Quest-ce quon fait, maintenant ? demanda-t-elle à Pierre, dans un souffle mêlé dangoisse et de résolution.

On va chez elle. On affronte ça ensemble, tout de suite.

Ils arrivèrent à lappartement de Lucie à Villeurbanne. Elle ouvrit, pâle, les yeux rougis par la fatigue mais déjà terrorisés.

Vous venez de la part de qui ? Quest-ce qui se passe ?

Inutile de jouer la comédie, coupa sèchement Pierre. On sait tout. On a les preuves.

Lucie recula, sappuyant au mur, tordant ses doigts dans lourlet de son pull. Ses traits se crispèrent sous la colère, mais les larmes brillaient dans ses yeux.

Oui, cétait moi ! cria-t-elle, le ton brisé. Quest-ce que vous croyez ? Que je vais regarder sans bouger pendant que toi, Camille, tout te sourit et que moi, je dois me débattre avec deux enfants et rien dautre ? Tu as toujours tout eu ! Jolie, libre, épargnée par la vie Et moi, fardeau !

Dans sa voix se mêlaient douleur, désarroi et des années damertume.

Tu nimagines pas ce que ça fait chaque fois que tu racontais tes week-ends parfaits, vos sorties, jétouffais de jalousie. Tu ne comprends pas la chance que tu as ! Moi je voulais juste que tu ressentes, toi aussi, linjustice ; sentir ton monde seffriter, voir ce que ça fait dêtre à terre.

Camille écoutait, bouleversée. Devant elle, sa vieille amie, complice de tant dannées à la Fac de Lyon 2, se muait en une inconnue, brisée de lintérieur.

Alors, tu as voulu détruire ce quil me restait ? interrogea-t-elle, dune voix plus triste que dure. Juste parce que tu souffres ? Que tu voulais que Pierre croit à une liaison, quil me quitte ?

Que pouvais-je faire dautre ? Lucie laissa échapper un rire nerveux, blessé. Tu as toujours volé la vedette. Même quand on sortait, on oubliait que cétait MON anniversaire ! Tout le monde ne parlait que de toi, ta promotion, ta robe. Moi, jétais lombre.

Pierre se plaça devant Camille, la protégeant, coupant net la scène.

Ça suffit, lâcha-t-il, dune voix aussi tranchante quun coup de sabre. Ce que tu as fait est mal, et tu dois assumer.

Lucie sembla prise dun véritable remords, quelle camoufla vite derrière de nouveaux sarcasmes.

Vous comptez quoi, aller à la police ? Tout le monde sen fiche de vos histoires

Pas besoin de police, répondit Pierre, calme et ferme. On exige juste que tu la laisses tranquille. Plus aucun message.

Lucie croisa le regard de Camille, et un moment, on sentit chez elle le poids du regret, mais elle le dissimula aussitôt.

Tu voulais pas voir que je tenviais ? lança-t-elle dune voix cassée. Tétais toujours sous le feu des projecteurs. Moi, la copine à problèmes. Même ceux qui sintéressaient à moi finissaient par fuir. À cause des enfants, des galères, parce que je ne suis pas drôle ni légère

Camille revit soudain la soirée danniversaire, où ses rires et compliments avaient éclipsé la souffrance muette de Lucie.

Lucie, souffla-t-elle, sincèrement atteinte, je nai jamais voulu être en compétition. Je croyais notre amitié assez forte pour surpasser tout. Jadmirais ton courage, ton intelligence. Je tai toujours vue comme mon égale.

Facile à dire, Lucie serra les dents, secouée. Moi, jai deux enfants, un crédit à rembourser, ton ex ma laissée tomber. Toute cette félicité autour de toi, oui, jen ai eu marre. Jaurais voulu que tu comprennes, ne serait-ce quune fois, ce que cest : être invisible, voir les autres heureux.

Pierre, patient, acheva :

La jalousie est un venin qui ronge de lintérieur. Mais tu as choisi le mauvais chemin : nuire, plutôt quagir sur ta propre vie. Ce nest pas glorieux.

Lucie ravala ses mots, pleurant silencieusement, brisée sous le poids de son échec et de ses remords.

Je suis désolée souffla-t-elle, la voix brisée. Cétait trop Le divorce, la solitude, la routine Je nai pas su demander de laide.

Camille sentit son cœur se serrer. La peine, le chagrin, mais aussi la compassion montaient en elle. Lucie nétait plus la « méchante » mais une femme épuisée, blessée par lexistence.

Surgit alors un souvenir : il y a peu, Lucie, devant leur café refroidi, confiait : « Parfois, jai limpression que tu vis dans un monde parallèle. Tu réussis tout. Moi, jai perdu la clé. Chaque matin, recommencer ; rien ne change ». Camille avait essayé de lui remonter le moral, proposé de laider à chercher un travail mieux adapté. Mais Lucie navait pas voulu saisir la main tendue, abattue à lidée dêtre réduite au rang de « maman ».

Camille comprit, trop tard, que la détresse de Lucie était un appel à laide quelle navait pas su entendre.

Lucie, dit-elle enfin, très émue, jignorais ton mal-être. Si tu men avais parlé on aurait agi ensemble. Mais ce que tu as fait, je ne peux pas loublier. Tu as voulu nous nuire. Jai mal.

Je comprends. Je ne te demande pas de me pardonner tout de suite Cétait idiot de croire quen diminuant ton bonheur jaugmenterais le mien

Pierre posa doucement la main sur celle de Camille :

On arrête là. Camille, tu acceptes ses regrets ?

Camille réfléchit, pesant ses mots. Elle considéra Lucie les yeux rougis, les épaules voutées, la voix fêlée et sentit son ressentiment laisser place à la pitié.

Jaccepte de croire que ce nétait pas de la méchanceté, mais de la souffrance. Mais je ne peux plus être ton amie tant que tu ne trouveras pas la paix avec toi-même. Jai besoin dune amie heureuse pour moi, pas dune rivale.

Lucie hocha la tête, en larmes :

Merci davoir écouté et pardon de navoir pas su parler.

Ils quittèrent lappartement. Le soir tombait sur Lyon ; les lampadaires dessinaient des halos dorés sur les trottoirs lustrés par la pluie. Lair frais avait un goût léger de feuilles mortes.

Je me sens vide, admit Camille, sappuyant sur lépaule de Pierre. Tout est clair, mais jai limpression davoir perdu quelque chose dessentiel.

Cest normal, murmura Pierre en la serrant contre lui. La trahison blesse, mais la vérité toffre la liberté davancer. Je suis là.

Toi et moi, plus forts, chuchota-t-elle, une larme despoir accroché au coin de lœil.

Ils avancèrent dans la nuit, côte à côte, leurs pas les menant vers un avenir plus serein. Camille savait quelle aurait à travailler sur elle, à être plus attentive, à construire autrement ses relations, mais elle nétait plus seule. Près delle, un homme la voyait telle quelle était, et laimait, malgré tout.

Elle comprit alors : la jalousie ne détruit que si on la laisse agir dans lombre. Mais le dialogue, et la compassion, sont plus puissants que le venin le plus amer.

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