Le Supplément
Paulette, mais elle vient avec un supplément! Ou ça te dérange pas, ça? Mireille sadossa à la clôture et ricana en lorgnant sa voisine. Fallait pas trouver mieux, vraiment? On te connaît, tes pas manchot ni borgne, au contraire, tu vaux le détour. Tu pourrais choisir, tu vois. Pourtant, cest celle-là que tu ramènes!
Un soupir échappa à Paulette. Savouer à elle-même quelle nétait pas ravie du choix de son fils, elle évitait soigneusement. Surtout quand ça venait de la bouche de son amie-némésis, là, ça piquait doublement.
Tu sais, le bonheur davoir des enfants, Mireille Tu piges? Quest-ce quelle a de mauvais, ta nouvelle venue, franchement? Elle est jeune, mignonne, polie je tassure et pas une embrouilleuse. Et puis, un gamin, cest pas la fin du monde, non? Il a été fait dans les règles, en plus: mariée, honnête. Si elle est veuve à son âge, cest pas parce quelle la cherché, on est tous à la merci du destin. Ce sera un autre petit-fils pour moi, et voilà tout. Alors, arrête donc ton cinéma!
Paulette pinça les lèvres et claqua des doigts vers le chat du voisin, qui savançait impunément sur la barrière.
Je te jure, il recommence! La semaine dernière, il ma piqué trois poussins, Mireille. Surveille ton bestiau à moustaches ou jenvoie Athos, je veux pas de plaintes ensuite.
Ouh, la menace! Mireille repoussa dun geste son gros chat tigré qui tentait la percée. On verra qui attrape qui. Il fait plus peur à personne! Lan passé, il sest offert une course-poursuite aussi, et franchement, si cétait pas le roi des chasseurs de rats, il serait déjà parti. Que veux-tu, cest ses instincts.
Que ses instincts restent chez lui, alors!
Oh Paulette, ça me fait penser Les bocaux! Tas fini tes confitures, dis?
Pendant que tu papotes ici, tu crois que ça se fait tout seul là-bas?
Cest Olga qui surveille, va. Elle est arrivée hier pour un coup de main au jardin.
Elle est pas enceinte jusquaux dents, ton Olga?
Justement! On la laisse pas toucher une bêche, alors elle prépare les confitures, histoire de pas sennuyer. Cette bru, cest de lor en barre!
Tu la complimentes de loin, mais quand elle est là, tu la houspilles. Belle-mère dans toute sa splendeur!
Cest la bonne vieille technique! Mireille eut ce demi-sourire narquois. Prends-en de la graine: une belle-mère trop douce, tu la retrouves avec la tribu sur le dos.
Oui, oui, occupe-toi de tes bocaux et fiche-moi la paix. Jai mieux à faire que bavasser toute la matinée.
Après avoir congédié Mireille, Paulette retroussa ses manches pour sattaquer à la pâte. Demain, son fils arrivait avec la fiancée. Voilà le grand moment. “Fiancée”, pensa Paulette en se stoppant au-dessus de la table, regardant le jardin par la fenêtre. Que réservait lavenir?
Elle ne connaissait pas vraiment cette fameuse Anne-Sophie, juste de réputation ou entrevue de loin quand elle rendait visite à sa sœur dans le village voisin. Rien dextravagant chez elle. Blondes, grands yeux, grande taille au moins, elle ne dépassait pas son Michel. Mais bon, “fille”, tout est relatif quand on a déjà été mariée, et un fils! Il devait avoir trois ans, ce petit. Le destin navait pas gâté Anne-Sophie: orpheline très jeune, élevée par ses grands-parents. Ils lont hissée tant bien que mal, offert un toit, une éducation, un mariage. À peine le premier arrière-petit-fils arrivé, boum, le mari dAnne-Sophie se fait renverser par la vie. Veuve à vingt-cinq ans, le bébé sous le bras. Paulette aurait préféré la plaindre de loin, pas de si près. Son fils, cétait tout ce qui lui restait depuis le décès de son mari. Il était sa fierté, son soutien. Elle sen réjouissait et sen inquiétait. Ce garçon charmant, qui aurait dû fonder une famille depuis belle lurette, traînait en répondant de ses sempiternelles blagues: “Jattends le grand amour, maman.” Et le voilà qui annonce dun coup: “Jai trouvé. Anne-Sophie.” Panique! Direction, la sœur Lydie pour une mise au point.
Bah alors, cest le branle-bas de combat chez la poule affolée?
Mais tu comprends, que va-t-il se passer ensuite? Sil me lamène à la maison, et ensuite quoi?
Il va lamener, oui, mais il va pas squatter à vie.
Quoi, comment ça?
Il ta pas dit que jai laissé le pavillon à Michel? Bon, cest un vrai taudis, mais le terrain est grand. Ils construiront.
Les pensées de Paulette galopaient dans tous les sens. Ça y est, son fils allait décoller! Même si le village voisin était à deux arrêts de bus, ce nétait plus la même chose. Le voir rentrer chaque soir, aider à la ferme, ou le savoir chez lui, cétait pas la même limonade.
Tas lair pincée, quest-ce qui va pas? Lydie lavait deviné. Il faut bien les laisser partir un jour, Paulette. Il est temps quil élève sa smala.
Ce nest pas faux. Mais si ça tourne mal, hein? Le gamin et tout
Écoute-moi: chez nous, des filles, il y en a un wagon et pas une où je pourrais dire autant de bien que de cette Anne-Sophie.
Justement, cest ça qui minquiète. Un peu trop parfaite à mon goût.
Tes jamais contente! Tu râlerais même si tavais la reine dAngleterre comme bru. Ce qui compte, cest quils saiment. Fais pas de bêtise, tu pourrais y perdre ton fils.
Bêtise? Quelle bêtise?
Si tu ne lacceptes pas, cest foutu. Jai vu comment il la regarde, ya de lamour là-dedans.
Après cette conversation, Paulette se sentit encore plus chamboulée, le stress en vrac dans sa poitrine. Toutefois, elle se remit à la préparation: il fallait que tout soit impeccable. Pas question que la future bru croie quon la recevait à contrecœur. On ferait bonne figure et après, on verrait bien.
Les petits chaussons dorés salignaient sagement sur lassiette. Paulette repensa à son mari, qui raffolait de ces bouchées.
Cest comme les graines de tournesol, disait-il. Ten manges des kilos, tas jamais assez!
Il lui attrapait la main, lembrassait, elle riait, faisait semblant de râler. Paulette sentit sa gorge se serrer: Jean lui manquait terriblement.
La nuit fut dune longueur épouvantable. Tourner, se retourner, impossible de trouver le sommeil. Vivement le matin!
Anne-Sophie se tenait raide dans le dos de Michel, osant à peine lever les yeux face à sa future belle-mère. Le petit Clément gigotait dans ses bras, curieux de tout. Dans la cour, un grand chien attaché, muet chez Mamie Yvonne, ils aboyaient tout le temps, eux. Un chat passait fièrement la queue en lair. Clément se tortillait, un œil sur sa mère.
Assieds-toi, chéri.
Laisse-le explorer, je vais enfermer Athos, il ne risque rien. Tu le verras dici. Paulette détaillait la jeune femme.
Mais cest quoi, cette gamine? On aurait pleuré rien quà la voir. Maigre, pâle, et dire que ce costaud de Clément, cest son fils! Paulette sentit son inquiétude céder un peu. Le gosse trottina jusquà elle, la regardant den bas.
Le chat, il est où, madame?
Quel chat? Jai pas de chat. Tu viens den voir un?
Clément pointa vers la cour. Paulette comprit immédiatement.
Vite, à la chasse, sinon il va encore me boulotter les poussins!
Clément suivit en riant cette drôle de dame, qui sarma dune pantoufle pour faire fuir le félin. Ils réussirent leur mission: poussins sauvés, chat expulsé.
Malin, va! Paulette lança sa pantoufle, Clément riait aux éclats. Un bon ptit gars, vif et gentil. Elle lui tendit un poussin, il nosa que le caresser.
Il est tout petit!
Rapidement, Clément était installé sur ses genoux, engloutissant les mini-chaussons à la cerise. Paulette intercepta le regard dAnne-Sophie, qui observait la scène entre crainte et espoir.
Il est bien ce petit, Anne-Sophie. Intelligent, et avec bon appétit. Le rêve pour une grand-mère.
Légèrement soulagée, Anne-Sophie reprit des couleurs. Paulette comprit vaguement que son angoisse rétrécissait.
Michel blaguait sur la fête à venir; Anne-Sophie tritura sa cuillère sans piper mot. Dès que Michel sortit, Paulette attaqua:
Tu ne dis rien? Elle glissa une assiette de cerises entre Clément et elle. Sers-toi, mon grand.
Que veux-tu que je dise? Jai déjà dit à Michel que je ne veux pas de grandes noces. On pourrait faire ça discrètement à la mairie.
Et lui ne veut pas, hein?
Non, il insiste. Il dit que tout le monde lattend et ce serait mal de snober la famille.
Il na pas tort Mais tu devrais te faire entendre aussi. Pourquoi tu ne veux pas de fête?
Anne-Sophie leva ses grands yeux gris sur Paulette, hésita, puis souffla:
Ça me fait peur. Le bonheur aime la discrétion. Jai fait un grand mariage déjà et ce fut
Faut pas raisonner comme ça, ma grande. Tas souffert, bien sûr, mais ton Jean aurait été content de te voir heureuse à nouveau, tu crois pas? La vie nous donne du pire et du meilleur, on ny peut pas grand-chose. Faut prendre ce qui vient, et le prendre du mieux possible.
Jappréhendais surtout
Quoi donc?
Ton jugement. Refaire sa vie avec un gars comme Michel, alors quil pourrait avoir mille autres filles. Je sais la chance que jai.
Clément se tortilla et Paulette le déposa au sol.
Et moi, je suis quoi alors? Les mêmes yeux gris fixaient Paulette, attendant la sentence.
Eh bien, je suis ta mamie maintenant, Clément. Tu peux mappeler Mamie Paulette.
Daccord! Il approuva dun air grave.
Finalement, le mariage eut lieu à la sauce Michel: famille en force, rumeurs, blagues grivoises stoppées net par la mine serrée de Paulette. Dès lors, Anne-Sophie et Michel vécurent chez Paulette, le temps déconomiser pour leur propre toit.
En un an, Paulette avait oublié son amertume : devant tant de douceur dans le couple, elle comprit quil fallait lâcher prise sur le fiston. Moins facile à faire quà dire. Il y avait bien quelques petites piques, mais Anne-Sophie avait un don: elle esquivait tout, apaisait les tensions.
Tu te tais toujours, Anne-Sophie. Tu devrais pleurer un bon coup devant Michel, croit-moi, Paulette se calmerait. Mireille, tirant une vache par sa cordelette, lâcha ce conseil dans la cour.
Histoire de griller tout le monde, la belle-mère et son fils? Très malin, vraiment. Anne-Sophie lança un sourire moqueur.
Tas de lorgueil, Anne-Sophie. Cest pas toujours bon dans la vie.
Mieux vaut avoir du caractère que découter les bruits de la cour, trancha Anne-Sophie en regagnant la maison.
Mireille soupira, lançant sur le marché la dernière rumeur du lotissement.
La maison promise fut finie un an plus tard. Dire que le temps filait était un doux euphémisme. Un beau jour, Anne-Sophie alla chez le médecin pour ce qui paraissait être un simple malaise.
Vous êtes enceinte, Madame.
Quoi? Sérieux? Eh bien, disons je my attendais pas. Cest pas mal, cest pas grave?
Pas inquiétant non, mais la situation demande prudence. Un peu de repos à lhôpital, et on surveille tout!
Le soir même, Paulette débarque garder Clément. Anne-Sophie, en ouvrant la porte, recule dun cran.
Ça va, toi? Paulette, lair interrogateur.
Si, si. Vous aviez une tête sévère, jai cru que vous étiez fâchée.
Tiens, tiens, Mireille lui avait collé la rage avant son départ. Cest toujours par elle que la tempête commence.
Après, on dira! Déjà quelle arrive avec des bagages, il manquait plus quelle soit malade. Quest-ce quelle va bien nous pondre, Paulette, hein? Tas le temps de les raisonner avant quil soit trop tard
Mais tes un vrai poison, Mireille, tu le sais? Tas jamais reçu assez de câlins dans ton enfance?
Bah, je men fiche hein, jai dit ça comme ça! Jespère que tout se passera bien.
Paulette partit, le cœur battant, tentant de masquer sa colère. Anne-Sophie ne fut pas dupe.
Tinquiète pas, je suis juste un peu stressée. Ils se sont disputés dans le bus, cela ma énervée, voilà.
Anne-Sophie hocha la tête. Pas une championne du mensonge, cette Paulette. Mais soit, elle voulait la rassurer.
Allez, prépare-toi. Je taide?
Jai tout bouclé, mais jai pas envie daller là-bas.
Il faut, Anne-Sophie. Si ça joue sur la santé du bébé, nhésite pas. Ne te fais pas de souci pour Clément, je men occupe mieux que personne. Tout ira bien !
Michel accompagna Anne-Sophie à lhôpital. Le temps fut long, très long. Une semaine, puis deux, avant que les médecins, rassurés, laissent repartir la future maman.
On va vous laisser rentrer un peu, sous surveillance. Vous avez quelquun pour vous seconder?
Bien sûr. Ma belle-mère est là, elle gère tout.
La belle-mère, vraiment? fit le médecin suspicieux.
Ne men parlez pas, la mienne est adorable, cest pas la dragonne des blagues!
Eh bien, ça fait plaisir à entendre, cest rare.
Pendant ce temps, la fameuse belle-mère tourbillonnait de rue en rue, au bord darracher les restes de sa chevelure.
Mon Dieu, mais quest-ce que je vais bien pouvoir dire à Anne-Sophie?!
Clément avait disparu. Normalement, il restait bien sage. Paulette lui avait juste dit daller jouer dehors, profitant de cet entracte pour cuisiner. Il fallait que tout soit parfait pour le retour dAnne-Sophie, fini la cantine de lhôpital, place à la vraie bouffe. Pendant quelle cuisinait près de la fenêtre, Clément bâtissait un chef-dœuvre de sable, mais quand elle regarda de nouveau, plus de gamin.
Mais où il est? Elle baissa le gaz, sessuya vite les mains.
La cour, rien. Le portail, grand ouvert. Rue déserte. Il ne pouvait pas être loin, raisonnait Paulette, en panique.
En réalité, Clément, entendant du bruit de lautre côté de la rue, était sorti: des jeunes samusaient à martyriser un petit chien noir et blanc, menotté par une corde.
Lâchez-le! Vous lui faites mal!
Ricanements. Clément luttait, essayait de sauver la pauvre bête, mais les plus grands riaient. Lorsquune voisine passa, repoussa les garnements et libéra le chiot, Clément se retrouva seul, perdu. Il navait jamais dépassé le bout du trottoir. Heureusement, il se rappela la règle de base:
Si tu te perds, reste là où tu es. On finira par te retrouver.
Il sassit sur un banc, le chiot lové dans les bras, plein de puces, mais bien content.
Paulette, elle, courait partout. Michel, de retour, réalisa vite la gravité.
Attends ici avec Anne-Sophie, je vais ouvrir le portail, dit-il, en dissimulant sa nervosité.
En cherchant, il croisa Paulette, effondrée.
Maman, faut pas taffoler! Mais explique, comment il a pu filer?
Je comprends pas Le portail Le temps de tourner la tête… Il ma filé sous le nez!
Ok, on va quadriller le quartier. Ne laisse surtout rien filtrer à Anne-Sophie, elle doit pas stresser!
Après une heure de recherches, Michel trouva Clément, dormant serré contre le chiot, qui aboya courageusement sur son sauveur.
Un vrai molosse, ça promet, ricana Michel. Allez, fiston, on rentre.
Je suis resté sur place, comme vous mavez appris!
Parfait, cest pour ça que je tai retrouvé. Et lui, cest ton copain, tu veux le garder?
Je peux? Comme Athos chez mamie Paulette?
Eh oui! Ça manque, un chien chez nous.
Ils revinrent, Clément serré dans les bras de Paulette.
Tu mas fait peur, mon trésor!
Désolé, mamie, promis, je recommencerai pas.
Paulette pleurait de soulagement. Quon vienne lui expliquer quil nétait pas des siens, tiens. À Mireille, elle pouvait dire ses quatre vérités.
Anne-Sophie ne connut la mésaventure quaprès coup, Clément se murant dans le silence, comprenant quil ne fallait pas inquiéter sa mère. On lava le chiot, tous au savon, dans la bonne humeur.
La petite sœur de Clément arriva pile à lheure prévue. Une petite criarde nommée Pauline, en hommage à la mamie. Paulette était sur un nuage, toujours fourrée dans le village voisin pour donner un coup de main. Elle craignait quAnne-Sophie lui en veuille ou lui retire sa confiance après lépisode Clément, mais rien de tel. Et Anne-Sophie, zen, lui disait:
Il aurait pu séchapper chez moi aussi, maman. Il aime tellement les animaux Il sauve même les coccinelles!
Doux comme un agneau, cest bien.
Paulette nen rajoutait jamais: elle aidait quand il fallait, avec bon cœur. Voyant la gratitude dAnne-Sophie, elle aurait déplacé des montagnes.
Merci, maman
Quand Clément cavalait vers elle pour une accolade, quand Anne-Sophie lui confiait la petite Pauline dans un sourire, Paulette se disait quelle avait tout fait comme il fallait.
Encore partie chez les gosses? Mireille, quota de sarcasme atteint, attendait au portail. Tu les gâtes, tu sais!
Je vais chez MES petits-enfants, Mireille. Deux!
Yen a quun de vraiment à toi pourtant.
Deux, Mireille, deux. Mon cœur a assez de place. Mais bon, faut avoir du fond pour comprendre ça Paulette rangea ses clés dans son sac. Tu veux savoir mon secret?
Dis toujours, étonne-moi.
Lamour, Mireille, cest jamais à sens unique. Pour être aimée, faut aimer dabord. Moi, je suis aimée de mes enfants, de mes petits-enfants. Et toi?
On me respecte, cest déjà ça.
Pas mal! Mais moi je préfère lamour. Pas toi? Et Paulette de lui adresser un clin dœil, avant de foncer attraper son bus. Ses petits lattendaient, et rien nétait plus important.