Sylvain, mais enfin, elle vient avec un enfant ! Ou alors, ça te va, ça ? Mireille sappuie contre la clôture du jardin et esquisse un sourire en coin en jetant un coup dœil à sa voisine. Tu nas rien trouvé de mieux ? Il est bien ce garçon, droit comme tout, ni bossu, ni louche ! Et avec toutes les filles quil y a dans le village faut-il que ce soit elle !
Solange soupire. Elle nose pas savouer que le choix de son fils la dérange un peu. Entendre sa meilleure ennemie le dire tout haut la blesse encore plus.
Les enfants, cest la joie, Mireille ! Tu comprends ? Quest-ce quelle a de si mauvais, Valentine ? Jeune, jolie, posée, et, surtout, honnête ! Je peux tassurer. Et puis, un fils, ça se prend comme il vient ! Elle l’a eu en étant mariée, elle n’a rien à se reprocher. Cest le destin, on ne commande pas à la vie On lélèvera ce petit, on laimera, ce sera encore un petit-fils pour moi. Alors, cesse donc de médire dans le vide !
Solange pince les lèvres, tout en chassant le gros chat tigré du voisin qui avance, tout tranquillement, sur la barrière.
Zut alors ! Il ma déjà piqué trois poussins, ce sacripant ! Mireille, occupe-toi de ton félin, ou bien je lâche Artus, tu viendras pas te plaindre après !
Tu parles ! Mireille repousse le chat rondouillard qui trottine le long de la palissade On verra bien qui chasse qui ! Je vais enfermer le chenapan, il a poursuivi mes poussins lan dernier. Si seulement il nétait pas si bon rongeur, je men serais débarrassée depuis longtemps ! Mais bon, on ne change pas la nature
Eh bien, quil garde sa nature à la maison !
Ah Solange ! Jy pense, tu as des bocaux ? Ma confiture doit déjà être prête !
Toi, tu bavardes ici, et cest qui qui surveille la casserole ?
Cest Pauline, qui est venue hier donner un coup de main au potager.
Mais, elle est enceinte, non ?
Justement, elle ne supporte pas de rester à rien faire ! Pas une belle-fille, cest de lor !
Alors, pourquoi tu la félicites derrière son dos et lui donnes des ordres en face ?
Cest pour la forme ! Mireille éclate dun rire bref. Tu verras, le jour où tu seras belle-mère à ton tour. Sois trop gentille, et les jeunes ten profitent comme pas possible !
On verra bien ! Solange hoche la tête. Je tapporte les bocaux ou tu feras sans ? Jai du pain sur la planche, moi, pas le temps de bavarder.
Enfin débarrassée de son encombrante voisine, Solange sattelle à la pâte. Demain, son fils arrive, il présente sa fiancée. Sa future belle-fille Solange abandonne le saladier, sappuie au plan de travail, et regarde dehors, songeuse. Quest-ce qui les attend ?
Elle ne connaît que peu Valentine. Elle ne la vue que de loin, chez sa sœur à Espéraza, une ou deux fois. Juste une grande, blonde, jolies yeux clairs Rien dexceptionnel une jeune femme, tout simplement. Enfin, une femme jeune : elle a été mariée, elle a un garçon, trois ans peut-être. Le sort ne la pas épargnée. Orpheline très jeune, élevée par ses grands-parents, qui lont sortie de là, formée, mariée. Ils ont à peine pu profiter de leur arrière-petit-fils que le mari de Valentine meurt dans un accident. Et voilà la gamine veuve, un bébé dans les bras. Comment ne pas la plaindre ? Bien sûr, de loin cest facile Solange aurait préféré la plaindre de plus loin. À cause de son fils, elle a le cœur serré depuis la mort de son mari. Depuis, Matthieu est devenu son pilier, sa lumière. Elle se réjouit quil soit toujours proche, mais elle sinquiète aussi, il est temps de penser à sa vie Chaque fois, il riait, disait attendre le grand amour. Et maintenant, il annonce : « Jai trouvé Valentine. »
Solange a aussitôt filé chez sa sœur, il fallait bien se renseigner. Mais Lucie la rabrouée, elle, laînée, bien sûr.
Eh bien, pourquoi tout ce raffut ?
Mais Cest qui, cette fille ? Il va la ramener ! Et après ?
Chez toi, oui, mais pas pour longtemps.
Quest-ce que tu veux dire ? Solange, déconcertée.
Tu ne savais pas ? Matthieu, je lui ai cédé la maison des grands-parents. Elle nest pas habitable, mais le terrain est vaste, ils construiront.
Les idées de Solange laissent place à langoisse. Il va partir, son fils, la laisser. Ce nest pas loin, le village tout proche, mais ce nest plus pareil : ce nest plus son quotidien, sa maison. Elle ne sera plus la bienvenue que pour les grandes occasions.
Pourquoi cette tête ? Lucie adoucit sa voix et sassied près delle. Il faut les laisser partir, Solange. Matthieu est un homme, maintenant. Il est temps.
Tu as raison. Mais si ça ne marche pas ? Et lenfant aussi
Je vais te dire : des filles, il y en a, mais pas une sur qui je pourrais autant compter que Valentine.
Cest ça qui minquiète Trop parfaite, cest louche !
Tu nes jamais satisfaite ! Lucie sagace. Si elle était mauvaise, tu râlerais aussi ! Solange, arrête, laisse-les vivre. Et ne va pas gâcher ton bonheur avec ton fils.
Et si je ne laccepte pas, je perds mon fils, cest ça ?
Exactement. Je lai vu, cet amour-là, ça ne ment pas.
Solange repense souvent à cette conversation la nuit. Un petit caillou dans sa poitrine la gêne sans cesse. Mais elle se redresse, masse ses mains, et retourne au pétrissage. Il faut accueillir comme il se doit, que Valentine sente quon lattend à bras ouverts. Lucie a raison, ce nest pas le moment de montrer ses doutes. On verra bien après.
Solange façonne de minuscules petits choux salés, comme son mari les aimait.
On dirait des graines de tournesol, disait-il. Ten mangerais sans jamais te lasser !
Il saisissait la main de Solange et lembrassait. Elle pouffait, le repoussant tout en le cajolant. Elle soupire. Ivan lui manque tant. Il saurait la rassurer, la conseiller.
La nuit est blanche. Solange ne ferme pas lœil. Vivement demain
Valentine se tient derrière Matthieu, osant à peine lever le regard vers sa future belle-mère. Le petit Louis gigote sur son bras, découvrant le jardin. Tout lintéresse ! Là-bas, un gros chien attaché ne grogne même pas. Étrange. Chez Mamie Violette, ça aboyait toujours. Voici un chat qui sen va la queue haute. Louis tente de le suivre, regarde sa mère.
Reste tranquille, mon ange.
Laisse-le faire, quil aille jouer, je vais enfermer Artus, ici il na pas de quoi craindre ! Tu le vois de toute façon. Solange observe sa future belle-fille.
Quelle drôle dallure, cette fille. Toute menue, presque maladive. On dirait pas quun gamin aussi costaud est son fils. Quelque chose remue en Solange, comme un nœud de ronce au creux du ventre. Louis, libéré, trottine jusquaux pieds de Solange, la regarde du bas.
Il est où, le chat ?
Quel chat ? Solange sursaute. Jai pas de chat. Où tu las vu ?
Louis pointe du doigt, vers lautre bout du perron. Solange saffole.
Viens, on va vite le rattraper, quil ne recommence pas avec mes poussins !
Louis file à la suite de cette adulte étrange quil ne sait comment appeler. Ils rattrapent le chat juste avant lenclos.
Vilain, va ! Ouste ! Solange décoche sa pantoufle et la lance sur le chat.
Quand elle voit Louis éclater de rire, elle sourit malgré elle. Sacré gamin. Vif, mais doux. Elle lui tend un poussin, pour voir, il nose pas le saisir, se contente de le caresser.
Il est petit
Solange entraîne le garçon. Dix minutes plus tard, Louis est sur ses genoux, engloutit les petits choux. Solange croise le regard de Valentine vers Matthieu, elle lance :
Tu as un sacré garçon Valentine ! Malin, gourmand, un rêve pour nimporte quelle grand-mère.
Valentine laisse échapper un soupir, soulagée. Solange sent le nœud dans sa poitrine se desserrer un peu Elle tremble toujours, mais cest plus supportable.
Matthieu plaisante en parlant du mariage, Valentine garde le nez dans son assiette. Quand il sort, Solange aborde la jeune femme :
Et toi, pourquoi si silencieuse ? Elle lisse la mèche de Louis, avance le saladier de cerises. Sers-toi, mon chou.
Que dire ? Jai avoué à Matthieu quun mariage bruyant, non, je nen veux pas. Je préférerais un passage en mairie, en toute discrétion.
Il nécoute pas ça ?
Il trouve ça pas correct. La famille attend, dit-il, pas question de décevoir.
Il na pas tort. Toi non plus, ne te laisse pas faire. Pourquoi cette peur du grand mariage ?
Valentine relève de grands yeux gris sur Solange, hésite, puis souffle :
Jai peur. Le bonheur aime la discrétion. Jai déjà eu un mariage joyeux Au final
Tu te trompes, Valentine. Ton mari qui nest plus là, il voudrait que tu aimes à nouveau, que tu sois heureuse. Le destin est capricieux, la vie donne et reprend. Il faut juste accepter, avec le sourire parfois, parfois avec des larmes. Mais limportant, cest davancer.
Javais peur
De quoi ?
Que vous me jugiez.
Pourquoi donc ?
Parce que je me remarie, et avec un homme comme Matthieu. Il aurait pu choisir nimporte qui, je le sais. J’ai eu de la chance
Louis gigote dans les bras de Solange, elle le pose à terre.
Et toi, comment tu tappelles ? Les yeux gris, même regard que sa mère.
Je serai ta mamie maintenant, Louis. Dis Mamie Solange.
Daccord ! répond-il, sérieux.
Le mariage sest fait comme le voulait Matthieu. Les commérages allaient bon train, mais un regard de Solange suffisait à calmer les langues.
Voila bientôt un an que les jeunes vivent sous son toit. Le nœud de ronces, il a disparu. Laffection de Valentine pour Matthieu apaise tout. Solange lutte contre ses instincts de mère poule, mais la jeune femme arrondit les angles, calme les tensions. Elle na jamais répondu à un reproche par une pique ; elle sappliquait à rassurer.
Pourquoi tu ne te plains jamais, Valentine ? Tu devrais pleurer un bon coup, vider ton sac, lance Mireille en chassant sa vache du jardin.
Moins on en dit, mieux on se porte ! Tu voudrais que mon mari se brouille avec sa mère ? Super conseil !
Tes trop fière, Valentine ! Pas bon dans la vie.
Faut vivre de sa tête et écouter moins les bons conseils, tranche Valentine avant de rentrer, laissant une nouvelle rumeur séparpiller.
La maison que Matthieu construit depuis le mariage est enfin finie. Le couple sinstalle. Les tâches, la ferme Le temps file. Valentine sent bien que quelque chose cloche, elle va chez le médecin.
Enceinte ? Valentine, incrédule.
Ça vous surprend tant ? Ce nest pas un accident, jespère ?
Mais non, cest bien ! Mais la première grossesse, rien à voir.
Des soucis, il y en a, donc on va vous surveiller hospitalisée. On prendra soin de vous et du bébé.
Solange débarque aussitôt pour prendre soin de Louis. À peine franchit-elle le seuil que Valentine sursaute.
Quest-ce quil y a ? Solange lobserve.
Rien, rien La jeune femme esquisse un sourire, observant Solange ranger les paquets pour Louis.
Merci, mamie Solange ! Louis joue déjà avec une petite voiture neuve.
Avec plaisir ! Valentine, pourquoi tu as cru que jétais en colère ?
Solange se rappelle pourquoi elle sest levée fâchée. À cause de Mireille, encore elle, qui lavait agacée le matin.
Tant quà faire, en plus davoir un enfant, elle est malade ! On se demande ce quelle va donner, cette Valentine ! Peut-être quon peut encore revenir en arrière
Mais tes qui, Mireille ? Ta mère ta oubliée dans ta jeunesse ? Pourquoi tant de venom ?
Ça suffit ! Prends-le pas mal, je rigole ! Quils soient heureux !
Solange fait la route, incertaine. Valentine comprend tout de suite que le cœur ny est pas.
Ne fais pas attention, Valentine, ce matin j’ai vu deux commères sempoigner dans le bus ça ma énervée, on vit dans un drôle de monde parfois.
Valentine hoche la tête, voyant bien que sa belle-mère ment.
Tu as besoin dun coup de main pour lhôpital ?
Non, tout est prêt. Mais je préférerais rester ici !
Mais sil sagit de la santé du bébé, la question ne se pose pas. Pour Louis, ne ten fais pas, je veille au grain !
Matthieu accompagne Valentine. Les jours dattente commencent. Bientôt, les médecins rassurent : tout va bien, vous pouvez rentrer, mais sous surveillance. Quelquun pour vous aider ?
Ma belle-mère, elle habite à la maison, elle prend soin de mon fils.
Une belle-mère, dites donc sûr que ça se passe bien ?
Oh, ne vous inquiétez pas, elle nest pas comme dans les blagues. Elle est formidable.
Une perle !
Pendant quelle prépare le retour, Solange sillonne le village, morte dinquiétude.
Mon Dieu ! Quest-ce que je vais dire à Valentine ?!
Louis a disparu tôt le matin. Il joue toujours devant la maison, jamais plus loin, alors Solange cuisine et de temps en temps jette un œil. Un instant dinattention, il a disparu. Elle sort, cherche, la porte est grande ouverte. Personne dans la rue. Combien de temps depuis le dernier coup dœil ? Très peu !
Louis, lui, a entendu du bruit derrière la palissade et sest précipité voir. Des gamins plus grands sen prennent à un chiot, lattachent à la corde, le poussent. Louis insiste.
Arrêtez, vous lui faites mal ! Il ouvre la barrière.
Rires gras. Ils le chahutent, ignorent ses protestations. Finalement, une femme intervient, grogne après les enfants, qui détalent. Louis se retrouve là, le chiot dans les bras, un peu perdu.
Tu vas le martyriser aussi, ce pauvre petit ?
Non, il a mal, il est petit !
La femme sen va, Louis sassoit sur un banc près dun portail.
Maman a dit quil faut rester sur place si on est perdu. Quelquun viendra.
Il ignore quil est à lautre bout du village, que Solange le cherche là où elle ne le crois pas capable daller.
Matthieu rentre, gare la voiture, trouve la barrière ouverte. Il demande à Valentine de rester là, va vérifier. Personne, sauf Solange, qui erre sur la rue dà côté.
Maman, Louis !
Disparu ! Je ne comprends pas, il était dans la cour et paf !
Calme-toi, où as-tu cherché ?
Les alentours, il ne peut pas être loin
On va voir recommence, près dici, je vais faire le tour plus large. Et pas un mot à Valentine, surtout maintenant.
Matthieu finit par trouver Louis, endormi sur le banc, le chiot pelotonné contre lui.
Tes un sacré gardien, toi, il caresse lanimal, secoue le garçon. Allez, réveille-toi, fiston.
Papa Jai pas bougé, comme vous avez dit ! Cest pour ça que tu mas retrouvé.
Bravo ! Et lui, cest qui ?
On dirait Artus, mais en petit
On dirait plutôt Portos, vu le ventre ! Tu veux le garder ?
Je peux ?
Une maison sans chien, cest pas une maison !
Ils reviennent, Solange les aperçoit, seffondre sur un banc, épuisée.
Tu mas fichu une de ces trouilles, mon grand !
Pardon, mamie, je recommencerai plus !
Solange pleure de soulagement, serre lenfant. Après tout, elle s’en fout bien de ce que pense Mireille.
Valentine découvre lhistoire plus tard. Louis ne pipera mot, se doutant que le moment nest pas aux inquiétudes. On lave le chiot, plein de puces, dans des fous rires.
Tu mas manqué !
Moi encore plus !
Quelques semaines, et Louis a une petite sœur. Une minuscule brunette tapageuse : ils lappellent Solange, pour la mamie. La grand-mère rayonne, accourt dès quelle peut à Espéraza. Elle craignait que Valentine nait jamais plus confiance, suite à lincident. Mais la jeune femme na jamais rien reproché.
Il aurait pu partir de la même façon avec moi. Pour lui, chaque créature compte. Il ramène jusque les coccinelles au bord de lherbe !
Il est gentil, cest bien.
Solange nenvahit pas Valentine de conseils, elle donne juste un coup de main quand il le faut. Valentine laccueille toujours avec reconnaissance, ce qui donne à la vieille femme une énergie nouvelle.
Merci, maman
Voir Louis venir lui sauter au cou, Valentine lui confier sa fille avec le sourire, Solange se sent à sa place. Tout est juste, tout est réussi.
Tu files encore voir ta petite-fille ? Mireille lapostrophe à la barrière. Tu les gâtes ces petits !
Et mes petits-enfants, Mireille. Jen ai deux.
Seulement une, la petite, tienne !
Deux, Mireille. Deux ! Le garçon, la fille, les deux sont à moi. Mais je ne texplique pas, tu ne peux pas comprendre Solange range ses clés dans son sac. Tu veux un secret, toi qui donnes des leçons à tout le monde ?
Vas-y, étonne-moi.
Lamour, Mireille, cest toujours à double sens. Pour être aimée, il faut aimer dabord. Mes enfants, mes petits-enfants maiment. Et toi ?
Moi, on me respecte !
Cest déjà ça. Mais, je crois, lamour, cest mieux ! Pas vrai ? Solange lui fait un clin dœil, regarde lheure, se hâte, le bus va bientôt partir, on lattend.