Le sosie de l’épouse

Le Double de lÉpouse

Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? demande Sylvie, debout sur le seuil avec son sac en bandoulière et ce sourire indécis que Clémence ne lui a jamais vu auparavant. Je comprends que cest gênant. Je comprends.

Sylvie, arrête. Entre, voyons. Clémence sécarte et retient la porte. La chambre damis est libre, Paul na rien contre. Tout va bien.

Paul na rien contre, répète Sylvie, et dans cette répétition, il y a quelque chose de presque étonné. Pas de lironie. Plutôt une surprise devant le poids du mot « rien contre ».

Il nest quasiment jamais contre quoi que ce soit, sourit Clémence en allant vers la cuisine. Enlève tes chaussures. Les chaussons sont à gauche.

Cest ainsi que tout commence.

Clémence a cinquante-deux ans, Sylvie, son amie depuis la fac, en a cinquante et un. Elles ne se voient plus régulièrement depuis environ cinq ans : elles sappellent, prennent parfois un café dans le centre de Nancy, et Clémence a toujours pensé quelle connaissait bien Sylvie. Assez pour lui ouvrir la porte sur le champ. Sylvie vient de divorcer. Elle doit quitter son appartement loué. Les papiers du nouvel appartement tardent. Il lui faut deux ou trois semaines, un mois tout au plus, pour patienter, se retourner, souffler un peu.

Elles vivent à Nancy, une ville ni trop grande ni trop petite, où chaque quartier finit toujours par ressembler au voisin, et où, dans les petites boulangeries, les clients habituels nont plus besoin de donner leur nom. Chez Clémence, cest un appartement de trois pièces, troisième étage, fenêtres sur une rue calme. Paul, son mari, est chef de chantier, pas vraiment sous les projecteurs, mais avec un bon poste. Clémence enseigne léconomie en BTS depuis vingt-trois ans. Leur fille a longtemps quitté la Lorraine. Lappartement est spacieux et familier, à limage dun foyer où tout est à sa place, et où lon na plus envie de rien changer.

Sylvie débarque avec une grosse valise et un carton. Elle défait tranquillement ses affaires, presque en seffaçant. Les trois premiers jours, Clémence oublie sa présence : Sylvie sort tôt, revient tard, grignote à peine, parle encore moins. Le premier soir, Paul demande :

Cest pour longtemps ?

Un mois, répond Clémence.

Un mois, répète-t-il, et son ton ressemble à celui de Sylvie sur le seuil.

Clémence ny prête pas attention. Elle fait partie de ces gens persuadés de vivre au-dessus des détails. Du moins, elle le croit.

Le premier signal dalerte vient à la deuxième semaine. Clémence entre le matin dans la salle de bains et trouve le flacon de son parfum préféré déplacé. Un flacon émeraude et argent, « Gardénia », quelle porte depuis trois ans, acheté chez Sephora place Stanislas. Dhabitude, il est sur létagère de gauche. Là, il trône sur le bord du lavabo. Elle se dit quelle la certainement déplacé elle-même. Elle le remet à sa place. Oublie.

La troisième semaine, un détail la frappe.

Pour une fois, elles déjeunent tous les trois. Clémence prépare son café comme elle aime : un peu deau froide, puis chaude, jamais bouillante pour ne pas gâcher larôme. Paul connaît la technique et la complimente toujours. Ce matin-là, cest Sylvie qui prépare le café, Clémence étant accrochée au téléphone. Paul goûte et commente :

Mhm. Pas mal.

Jai copié sur Clémence, dit Sylvie. Elle fait toujours comme ça.

Clémence la regarde. Sylvie sourit. Gentilement, sans arrière-pensée. Clémence sourit aussi.

Mais en elle, quelque chose accroche, sans mot, sans explication.

La semaine la happe, la routine emporte le malaise dans des corrections de copies et des emplois du temps. Clémence retrouve chaque soir son appartement propre et silencieux : Sylvie a le temps de nettoyer, de ranger deux ou trois bricoles. Paul sy habitue plus vite que prévu.

Elle a préparé le dîner, annonce-t-il un soir, comme sil annonçait une bonne nouvelle. Une soupe aux haricots. Cest bon.

Je fais moi-même la soupe aux haricots, note Clémence.

Oui, approuve-t-il. Ça lui ressemble.

Clémence ne demande pas laquelle est meilleure. Paul ne précise pas.

Sylvie travaille en télétravail, il est question dadministratif, Clémence ne sen mêle pas. Toute la journée, elle reste dans la chambre damis avec son ordinateur. À midi, elle sort, cuisine un petit plat rapide, puis, le soir venu, elle est coiffée, bien habillée. Pas en tenue dintérieur, mais comme pour sortir. Clémence remarque ce détail : elle, le soir, enfile direct un pantalon mou, un vieux pull. De fait, Sylvie paraît mieux apprêtée quelle, chez elle.

Un soir, Paul sassoit avec Sylvie et regarde la télé. Clémence, qui corrige des cahiers dans la chambre, entend à travers la cloison leur conversation détendue. Paul raconte, Sylvie rit. Un rire presque identique à celui de Clémence, à peine plus doux. Cette idée traverse lesprit de Clémence : leur rire se ressemble. Et alors ?

Pourtant, quelques jours passent, et elle se surprend à y repenser. Cette fois, elle nécarte pas la pensée.

Sylvie change aussi de coiffure. Elle avait une coupe courte, moderne, tranchée. À présent, elle laisse pousser, ramène ses cheveux en arrière en ondulation, décoiffée juste ce quil faut exactement comme Clémence. Face au miroir dans lentrée, Clémence remarque cette ressemblance : son reflet et celui de Sylvie, en arrière-plan, deux versions de la même image, à années dintervalle.

Ça te va bien, comme ça, dit Clémence.

Tu trouves ? Sylvie ajuste une mèche dans le miroir. Je voulais essayer. Jai vu chez toi, et jai eu envie.

Encore ce “chez toi”. Cette imitation légère et à peine perceptible. Clémence sourit et part à la cuisine. Intérieurement, rien ne sourit.

Elle appelle sa fille ce dimanche-là.

Maman, alors, comment ça va ?

Rien dinhabituel. Sylvie reste chez nous. Tu te souviens, je ten ai parlé ?

Tu lhéberges toujours ?

Oui, cest encore le cas. Les papiers traînent.

Et papa alors ?

Tout roule. Ils sentendent bien.

Pause.

Cest bien ou inquiétant ? demande sa fille.

Cest bien, ment Clémence. Cest très bien.

Clémence reste longtemps à la fenêtre avec du thé tiède. Elle pense au fait que “ils sentendent bien” est une formule neutre. Mais elle la prononcée avec circonspection. Comme si elle sondait le sol du pied.

La cinquième semaine, Sylvie demande une recette de tarte.

Celle que tu as faite dimanche dernier, avec des pommes et de la cannelle.

Je nai jamais écrit la recette, je fais tout à vue dœil.

Explique-moi alors ? Je vais essayer à mon tour.

Clémence détaille la recette du mieux quelle peut. Sylvie la note dans son téléphone. Trois jours plus tard, elle cuisine la tarte. Paul goûte, dit “délicieux”. Clémence ne sait plus sil parle vraiment de la tarte ou sil ne fait plus la différence entre qui la prépare.

Ce soir-là, elle ouvre le placard et voit une veste. Grise, ceinturée. Presque identique à la sienne. Sylvie sen est forcément achetée une, elle aussi. Clémence accroche son propre blouson juste à côté et fixe longtemps les deux manteaux jumeaux, alignés.

Elle ne dit rien. Pas par peur de la réponse. Mais parce quelle ne saurait même pas formuler la question sans sembler ridicule.

Au travail, beaucoup de pression : inspection prévue, réunions à rallonge. Paul passe désormais ses soirées au salon, avec Sylvie. Derrière la porte fermée, Clémence perçoit bribes de conversations. Parfois, elle entre. La discussion ne sinterrompt pas, elle se modifie juste un peu pour linclure, mais elle sent quelle nest quun tiers, pas lessentiel.

Un soir, elle dit enfin quelque chose à Paul. Quand Sylvie est montée se coucher.

Paul, tu nas pas limpression quelle mimite un peu trop ?

Paul la regarde, vraiment surpris.

Qui ? Sylvie ?

Ben oui. La coiffure, le manteau, les recettes, le parfum.

Oh, entre copines, cest courant. Elles se copient. Cest normal, non ?

Peut-être, souffle Clémence. Peut-être.

Paul consulte déjà son portable. Le sujet se clôt tout seul.

Clémence sallonge dans le noir. Paul a raison. Les amies prennent lexemple lune sur lautre. Cest normal. Il lui est sûrement arrivé, elle aussi, demprunter quelque chose à Sylvie. Non ? Elle se répète ce mot, comme pour sen convaincre. “Normal”. Le mot ne colle pas.

Les jours suivants, Clémence observe plus attentivement. Elle remarque tout ce qui autrefois leffleurait sans sarrêter. Sylvie, avec Paul, incline à peine la tête à droite lorsquelle lécoute, exactement comme Clémence. Sylvie dit “mais justement”, en allongeant le mot comme elle. Sylvie boit désormais le thé sans sucre, alors quavant elle en mettait toujours deux cuillères. Maintenant : sans sucre.

Ce nest plus du hasard. Cest autre chose.

Clémence en parle à son amie Sophie, sa collègue, celle avec qui elle se confie parfois.

Tu as déjà eu la sensation quune personne commence à te copier jusquà devenir toi ?

Tu veux dire physiquement, la gestuelle, les habitudes ?

Exactement.

Ça, cest de la jalousie silencieuse, répond Sophie sans hésiter. Jai lu ça quelque part. La personne rêve de ta vie, mais ne peut pas la prendre tout droit. Alors elle grappille, morceau par morceau.

Clémence ne répond pas.

Tu penses à quelquun en particulier ?

Je ne sais pas, souffle Clémence. Non, sans doute pas.

Mais elle sait déjà.

La discussion avec Sylvie vient plus tard, sans initiative. Une soirée entre elles sur la petite table de la cuisine, avec un thé.

Clémence, tu es quelquun de tellement accompli. Quand je te regarde, je me dis : voilà comment il faut vivre. Un vrai foyer, un mari, un bon boulot. Tout tient debout chez toi.

Jai mis vingt ans à ce que “tout tienne debout”, répond Clémence.

Je sais, Sylvie acquiesce. Et ça se sent. Paul aussi

Elle sarrête.

Paul aussi quoi ? demande Clémence.

Il tadmire. Il ma dit que votre couple était solide. Que vous vous compreniez.

Clémence pose sa tasse.

Tu parles de moi avec lui ?

Juste des banalités, par politesse. Il tencense toujours.

Cest aimable, dit Clémence sans parvenir à sen réjouir.

Pourquoi cette gêne ? Un époux qui vante sa femme devant une amie, où est le problème ? Il ny en a pas. Pourtant, il y a quelque chose. Clémence ne saurait nommer cette sensation. Intuition féminine, se dit-elle. Inutile, mais bien réelle.

À la fin de la sixième semaine, Sylvie demande si elle peut utiliser le parfum. “Gardénia”.

Jai fini le mien. Impossible daller en acheter pour linstant. Tu me prêtes le tien de temps en temps ?

Bien sûr, accepte Clémence.

Le soir, elle vérifie le flacon et constate quil ne reste plus quun tiers. Or, la semaine précédente, il y en avait bien plus de la moitié.

Elle range alors la bouteille dans la pharmacie, referme à clé avec ce minuscule cadenas au fond du tiroir depuis des années. Elle se regarde dans le miroir et se dit : voilà que je cache mon parfum à une amie. Quest-ce qui marrive ?

Mais elle ne le ressort pas.

Paul est rentré ce soir-là de bonne humeur ce qui arrivait souvent, justement quand Sylvie était présente. Il a rapporté un gâteau. Pour rien, juste comme ça.

On se fait plaisir, a-t-il souri.

Sylvie sen réjouit, comme Clémence laurait fait, ni plus ni moins. Parfait, même réaction. Clémence observe la scène depuis la porte de la cuisine et songe : Sylvie réagit toujours “comme il faut”. Félicite le café au bon moment. Rit juste ce quil faut. Penche la tête quand il faut. Sétonne comme il faut. Elle fait tout comme Clémence, mais en plus soigneux, plus appliqué, sans fatigue. Sans vingt-trois ans de routine.

Et Paul le sent. Sans forcément sen rendre compte, mais il le sent.

Clémence sassoit, goûte une part de gâteau, engage une conversation banale. Tout a lair normal. Mais en elle, subsiste une impression indéfinissable de désordre comme si, en rentrant, on voyait tous les objets à leur place, mais déplacés dun centimètre.

La formation professionnelle se décide à la dernière minute. Le BTS doit envoyer quelquun pour une formation à Metz. Quatre jours. Le directeur demande à Clémence le vendredi, elle accepte le lundi. Elle pense : Paul se retrouvera seul avec Sylvie. Puis sarrête. Adultes responsables. Rien narrivera. Elle sinquiète trop. Il est temps quelle coupe.

Avant de partir, elle fait le point avec Paul dans la cuisine.

Je rentre vendredi soir. Sylvie taidera pour le dîner, elle gère.

On va tenir, rassure Paul.

Pas de souci, lâche Clémence.

Elle le regarde attentivement. Il semble serein. Comme dhabitude. Depuis vingt-trois ans, elle connaît au moindre détail lexpression de ce visage. Ce soir, elle le trouve allégé. Comme quelquun qui ne pense à rien de compliqué.

Elle part mercredi matin. Dans le train, elle lit des notes de pédagogie, prend un café au bar, regarde défiler la Meurthe-et-Moselle. Les journées de stage sont ennuyeuses, mais utiles. Le soir, elle appelle Paul. Conversations brèves.

Alors, tout va bien ?

Parfait. On a dîné. Ras.

Sylvie est rentrée ?

Oui, dans sa chambre.

Très bien. Bonne nuit.

Bonne nuit.

Rien dinsolite. Rien de suspect. Dans sa chambre dhôtel, Clémence tarde à sendormir malgré la fatigue. Elle pense : au stage, à sa fille, au fait quil faudra acheter une nouvelle tasse, lancienne est ébréchée. Sylvie. Les deux manteaux gris dans lentrée. Le flacon de parfum.

Jeudi après-midi, le directeur lappelle.

Clémence, la dernière journée du stage, cest une répétition du module que tu connais déjà. Tu peux rentrer ce soir. Pas la peine de perdre du temps. On sarrange avec les organisateurs.

Elle arrive à la maison à vingt-et-une heures trente. Le train était en avance, le taxi rapide, la circulation fluide.

Elle ouvre la porte avec son jeu de clés. Pas la peine de sonner ; Paul doit sûrement dormir.

Mais non.

Au salon, deux bougies allumées. Pas toutes, juste deux sur la table basse. La table est dressée, verres à vin, bol de salade, restes du dîner. Lair est parfumé. Carrément “Gardénia”. Clémence avait pourtant caché son flacon ; Sylvie sen est racheté un flacon.

Paul est assis sur le canapé. Sylvie à côté. Robe bleue, jamais vue, mais clairement une coupe que Clémence aurait choisie, et ce bleu-là, cest son bleu. Les cheveux parfaitement arrangés. Les mains croisées sur les genoux. Ils discutent. Quand Clémence entre, les deux se taisent.

Un long silence.

Tu es en avance, remarque Paul.

Je vois, répond Clémence.

Elle pose sa valise. Va raccrocher son manteau. Tout lentement, en contrôlant chaque geste.

Clémence, cétait juste un dîner, se précipite Sylvie. On a mangé, et

Je vois bien, tranche Clémence. Un dîner aux chandelles.

Encore un silence.

Cest romantique, ajoute Clémence, la voix posée. Elle se surprend elle-même.

Paul se lève.

Cest inutile dexagérer

Paul, linterrompt Clémence tout bas. Ne me demande pas de ne pas réagir.

Il se tait. Sylvie fixe la nappe.

Clémence part à la cuisine. Se verse un grand verre deau. Sur le rebord de fenêtre trône un géranium. Cest elle qui larrose, chaque mercredi. Mercredi, elle était absente, mais la terre est humide. Sylvie, bien sûr.

Clémence revient au salon.

Sylvie, articule-t-elle, demain, tu pourras trouver où loger ?

Sylvie relève la tête.

Je me doute que cela te

Tu pourras trouver où loger ? demande Clémence, simplement, encore une fois.

Oui, dit Sylvie. Je trouverai.

Merci.

Clémence prend sa valise et rejoint sa chambre. Elle ferme la porte, sans verrouiller. Sallonge sur le lit, habillée, yeux au plafond. De lautre côté, on remue de la vaisselle. Puis le silence. Plus tard, Sylvie monte dans sa chambre.

Paul ne vient pas dormir dans leur chambre cette nuit-là. Elle lentend sinstaller sur le canapé. Ça dit tout, sans un mot.

Le matin, Clémence se lève avant tout le monde. Prépare le café, le sirote devant la fenêtre. Le vendredi commence doucement. Une femme passe avec son chien, des pigeons sur le toit den face, rien danormal.

Paul traverse la cuisine vers huit heures.

Faut quon parle, souffle-t-il.

Daccord, répond Clémence.

Clémence, il ny a rien entre Sylvie et moi.

Peut-être.

Non, il ny a rien.

Paul, dit-elle sans quitter la rue des yeux. Tu ne comprends pas. Ce nest pas une question de ce qui sest produit ou non. Cest ce que jai vu, hier soir et tout ce temps.

Quas-tu vu ?

Elle se tourne vers lui.

Jai vu quelquun sinstaller chez moi et devenir moi. Ma coiffure. Mon parfum. Mes recettes. Ma veste. Mes gestes. Et mon mari qui le note et qui aime ça. Parce que cest moi, mais sans la routine. Sans la fatigue. Sans vingt-trois ans derrière.

Il ne répond rien.

Ce nest pas une question, ajoute-t-elle. Cest juste ce que jai vu.

Tu exagères, finit-il par dire.

Peut-être, concède-t-elle. Je pars au travail. Quand je rentre, je veux quil ny ait plus rien delle ici.

Clémence

Et déjà dans lentrée, elle enfile son manteau cest de la naïveté, sûrement. Jai fait trop confiance. À vous deux.

Elle sort, la porte se referme doucement. Sans claquer.

Elle tient deux cours au lycée. Prend présence. Corrige des copies. Prend un thé avec Sophie, écoute dune oreille, hoche la tête mécaniquement. Sophie ne pose pas de questions, mais son regard suffit. Certaines savent écouter sans interroger.

Clémence rentre vers seize heures trente. La chambre damis est vide. Bien rangée. Impeccable. Aucune trace de Sylvie. Juste sur la tablette de la salle de bain, une petite brosse blanche en plastique, oubliée. Clémence la saisit, la jette.

Paul est là, au salon, téléphone à la main.

Elle est partie.

Je vois.

On fait quoi maintenant ?

Elle enlève son manteau, va à la cuisine, saffaire doffice près de la cuisinière, sans même savoir ce quelle va préparer.

Clémence, dit Paul en entrant, vingt-trois ans ensemble, on ne peut pas tourner la page comme ça

On peut. Attends. Laisse-moi réfléchir.

Combien de temps ?

Je ne sais pas. Quelques jours. Jai besoin de savoir.

Quelques jours deviennent une semaine. Ils vivent en colocataires civils mais étrangers, chacun son rythme, ses repas, ses nuits dans des pièces séparées. Paul essaye de parler, Clémence reste évasive. Non par orgueil, mais parce quelle na pas encore les mots. Ils sont empilés en elle, et elle craint, si elle les ouvre, de prononcer des choses irréversibles.

Elle réfléchit, beaucoup. À ce début, à son choix daccueillir Sylvie sans hésiter parce quon aide une amie, cest la vie, cest logique. Au moment précis où elle a senti cette gêne, sans nommer lévidence. La jalousie sourde, dit Sophie. Copier sans agresser, sans malveillance. Simplement sapproprier lautre, en douceur, parfum après parfum, recette après recette.

Ce qui blesse le plus, ce nest pas Sylvie. Cest Paul.

Il aurait pu ne rien voir. Ou voir, et lui en parler. Ou bien ne pas réagir à ce « double amélioré », comme elle lappelle dans son for intérieur. Mais il a réagi. Il a apporté un gâteau. Il riait à côté. Il a organisé un dîner “aux chandelles” dans labsence de Clémence. Peut-être sans intention. Peut-être juste sans réfléchir.

Au début de la deuxième semaine, Clémence appelle sa fille.

Maman, tu me sembles bizarre.

Moi ?

Ta voix, elle a changé.

Je crois quavec ton père on va se séparer, avoue-t-elle, pour la première fois.

Longue pause.

À cause de Sylvie ?

Pas seulement. Sylvie na fait que révéler. Ce qui était déjà là.

Quoi donc ?

Je ne sais pas trop On sest habitués. Lui à moi, moi à lui. À tel point quon ne se voyait plus. Et puis elle est arrivée, elle ma remplacée en mieux. Plus attentive, plus fraîche. Ça lui a plu.

Maman

Ça va, je ne pleure pas. Je texplique.

Tu vas être seule ?

Pour un moment, oui. Ce nest pas grave.

Ce mot, “pas grave”, cette fois, il tient. Car elle le choisit.

La discussion sérieuse avec Paul a lieu le dimanche soir. Elle dit simplement :

Je crois quil faut quon se sépare.

Il reste longtemps muet.

Cest définitif ?

Je ne sais pas. Mais jai besoin dair. Dapprendre qui je suis, moi, hors du couple, de ce foyer, de tout ça.

Cest à cause du dîner aux chandelles ? Clémence, ce nétait quun repas.

Paul ce nest pas une question de chandelles. Cest la dernière goutte. Avant, jai tout vu, tout encaissé, en me disant que “cest normal”, mais ça ne létait pas.

Je ne vois pas en quoi jai fauté.

Tu nas rien fait en particulier. Tu as juste cessé de ME voir. Aurais-tu perçu si un tiers devenait ta femme sous tes yeux ? Si tu faisais attention à moi, tu laurais vu.

Il ne réplique pas. Il na rien à répondre.

Lappartement, on le vendra, jimagine. Ou jachèterai ta part. Pas tout de suite, on verra.

Tu vas aller où ?

Je louerai quelque chose. Ici ou ailleurs. Je chercherai.

À cinquante-deux ans, recommencer

Oui, répond Clémence. À cinquante-deux ans. Certains recommencent bien plus tard.

Sur le chemin vers la cuisine, elle passe par la salle de bain, ouvre le placard, attrape le flacon fermé de “Gardénia”. Le regarde, puis se dirige dans lentrée et le dépose soigneusement dans la poubelle. Pas jeté, juste posé. Comme quelque chose dont on na plus lusage.

Elle retourne à la cuisine et met la bouilloire.

Les jours suivants, elle procède méthodiquement. Appelle lagence immobilière, se renseigne sur la vente de lappartement. Consulte une avocate pour les documents. Va voir Sophie, lui parle brièvement. Sophie écoute et ponctue dun “oui” qui veut dire “je comprends”. Certaines savent faire.

Dans la cuisine de Sophie.

Tu lui en veux ?

À Sylvie ? Clémence réfléchit. Non. Enfin, pas vraiment. Plutôt de ne pas avoir vu ce qui sautait aux yeux. Davoir appelé ça “normal” quand ce ne létait pas.

Ce nest pas ta faute davoir fait confiance.

Trop confiante, corrige Clémence. Ça me ressemble.

Non. Juste confiante. Cest différent.

Peut-être.

Et Paul ?

Lui, un peu. Mais cest une colère douce. Elle passera.

Tu vas faire quoi ?

Louer un appartement. Changer de coupe de cheveux. Choisir un nouveau parfum. Pause. Probablement pas le “Gardénia”.

Cest censé, dit Sophie.

Et découvrir ce que jaime vraiment. Ce qui est vraiment à moi.

Cest un long parcours.

Je sais. Jai du temps.

Sophie sert un autre thé. Dehors, la pluie de novembre tombe, douce mais grise. Clémence regarde et pense quil y a quelques semaines, sa vie était tracée : appartement, Paul, le travail, les trajets, la routine, le flacon à gauche dans la salle de bains. Et aujourdhui, ce “en place” ne paraît plus aussi solide.

Mais elle ne se sent pas vide. Ni perdue. Autre chose, plutôt gênant. Un peu comme quand on retire un vieux manteau, inconfortable, mais auquel on sétait habitué.

Tu sais, glisse-t-elle à Sophie, pour la première fois depuis longtemps, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Et ça saccepte.

Cest le mot. Sophie sourit.

Une semaine passe. Clémence trouve un studio, dans un autre quartier de Nancy, lumineux, avec vue sur un jardin public. Plutôt cher, mais faisable. Elle prend rendez-vous, visite, hésite, sattarde à écouter le plancher craquer sous ses pas, puis se dit : “on peut y vivre”.

Je le prends, dit-elle à la propriétaire, une dame âgée, un peu fatiguée.

Pour longtemps ?

Je ne sais pas. Un an, pour commencer.

La propriétaire acquiesce.

Dans “lappartement davant”, Clémence trie : ses livres, sa vaisselle, ses vêtements. Donne une chemise inutilisée depuis des années. Élimine, doucement, tout ce qui nest pas à elle. La veste grise aussi. Elle en achète une autre, bleu marine, différente de celle de Sylvie. Essaye devant le miroir : rien à voir. Cest bien.

Elle na plus de nouvelles de Sylvie. Un jour, Sylvie écrit : “Clémence, je suis désolée, pardonne-moi si tu peux.” Clémence lit, pose le téléphone et ne répond pas. Pas quelle refuse de pardonner. Elle nest juste pas prête. Ou peut-être quelle ne veut pas, elle ne sait pas trop.

Paul vit sa vie dans lancien appartement. Ils se parlent uniquement sur la logistique. Ni hostilité, ni tension. Un goût amer mais aussi, sans doute, un soulagement. Il semble perdu quant à ce quil a perdu.

Le vendredi précédant son déménagement, Clémence entre chez Marionnaud. Teste des parfums, longuement. La vendeuse, patiente et jeune, la conseille. Finalement, Clémence choisit “Cèdre Argenté”. Un parfum boisé, chaud, très éloigné des fleurs blanches, tout neuf pour elle. Cest justement pour cela quelle le prend.

Beau choix, sourit la vendeuse.

On verra, répond Clémence.

Le déménagement prend la demi-journée. Sophie aide avec les cartons. Paul propose son aide, Clémence ne refuse pas. Sans tension. Les affaires trouvent leur place, cette fois les siennes, où elle décide.

Le soir venu, Clémence ouvre le flacon de “Cèdre Argenté” et en met sur son poignet. Cest une odeur inconnue. Pas désagréable. Juste nouvelle. Elle inspire, se dit quelle sy habituera. Ou pas et ce nest pas grave.

Dehors, le parc est presque nu ; novembre achève de faire tomber les feuilles. Les lampadaires sallument tôt, comme toujours à cette période. Clémence fait bouillir de leau, sort une tasse sans fêlure dun carton et reste debout à la fenêtre.

Le téléphone sonne, cest sa fille.

Alors, maman, tu vas bien ? Tu tinstalles ?

Petit à petit.

Tu as peur ?

Clémence regarde les lampadaires à travers la fenêtre.

Non, dit-elle. Tu sais, ce nest pas si effrayant.

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