Carnet personnel de Rémi Duval
« Tu es drôlement dur, toi, Rémi Duval! Ce nest pas pour rien quon tappelle « Lours ». Impossible de te faire sourire. Même juste un regard de ta part fiche la trouille On dirait que tu as été congelé par la vie. Quest-ce quelle ta fait, la vie, pour que tu nen veuilles plus, hein ? »
Geneviève ne sarrêtait jamais de parler, mais moi, je ne lécoutais déjà plus. Jai attrapé mes courses sur le comptoir de lunique petite supérette du village, et, sans mot, jai filé vers la sortie.
« Dailleurs, ton Élise est revenue pour quelques jours. Elle est chez sa mère avec le petit. Tu sais, Rémi ? Et sil était bien le tien, ce gosse? Tu vas le laisser grandir sans père? Il te ressemble, en plus! »
Ses paroles mont rattrapé au seuil jai bien failli rater la marche en sortant. Je ne me suis pas retourné. À quoi bon ? Les gens ici savent toujours tout sur tout. Et ce quils ignorent, ils limaginent bien assez vite. On ne peut pas tout leur raconter, et ça ne servirait à rien. Ce sont mes affaires, celles dÉlise et moi, pas les leurs.
Le soleil mécrasait le visage, un soleil étonnamment chaud pour un début davril, et jai fermé les yeux une seconde, sentant mon visage se figer comme une statue. Sans rouvrir les paupières, jai avancé dun pas, puis dun autre quand la voix dun petit gamin ma tiré de mes pensées:
« Attention! »
Le garçonnet sétait précipité sur les marches du commerce et avait ramassé deux chiots fauves qui jouaient devant ma trajectoire.
« Ne les écrasez pas, sil vous plaît! »
Un nez retroussé, des yeux sombres plissés par la lumière, les oreilles un peu décollées comme les miennes Cest vrai, il me ressemble. Les langues de la voisine vannoise avaient peut-être raison. Même si, moi, je savais : ce nétait pas mon fils. Un cousin éloigné, peut-être, mais pas tout à fait mon sang.
« Vous voulez un chiot? Regardez ces pattes! On dirait celles dun loup Il deviendra fort! »
Jai réussi à secouer la tête sans ajouter un mot, et jai poursuivi jusquau coin de la rue, tournant sans réfléchir dans la venelle la plus proche, mes forces me quittant peu à peu. Je me suis adossé à la haute palissade de la famille Laurent. Mon souffle râpait dans mes poumons. Comment continuer, maintenant, alors quelle était revenue? Pourquoi ramener ce gamin qui aurait pu être le mien, si tout avait été différent? Quavait fait son Omer? Était-elle vraiment seule?
Les souvenirs menvahissaient, me harcelaient, me tordant le cœur comme il y a sept ans. Tout était resté vivace. Et on nimpose pas le silence à un cœur comme au reste.
Cest alors quAgnès Laurent est sortie, claquant la petite porte du jardin, et sest précipitée vers moi :
« Rémi, ça ne va pas? Viens, laisse-toi faire ! Tu veux que jaille chercher Paul? »
Ses bras chauds mont soutenu, jai rassemblé un peu de force, et elle ma fait marcher lentement jusquà sa maison, presque en me traînant.
« Doucement, appuie-toi sur moi Comme ça Bon, on y est. Pas question de me laisser tomber, je suis encore ta soignante, tu te rappelles ? Reste tranquille, je vais voir ta tension et te faire une piqûre, deux sil le faut. Et tu seras frais comme un radis tout juste tiré du jardin ! »
Je navais plus vraiment la maîtrise de mes jambes. Agnès, solide comme une paysanne savoyarde, me tira jusquau canapé où, aussitôt allongé, je sombrais presque dans le noir, le souffle coupé par un poids sur la poitrine. Jai cru à une crise cardiaque, mais en rouvrant les yeux, j’ai faibli… et j’ai souri.
La chatte grise Prunelle, allongée contre moi, léchait un de ses chatons, tandis que dautres crapahutaient sur mon torse.
« Prunelle a le nez pour les braves gens, Rémi ! Si elle ta amené ses petits, cest que tu en es un. Elle nirait pas donner sa confiance à nimporte qui », massura Agnès en refermant le cahier de devoirs de sa fille pour sapprocher de moi.
« Voilà, cest mieux ! Ton pouls est redevenu tranquille. Ne recommence pas à me faire peur, Rémi. Les routes sont impraticables maintenant, pas question despérer une ambulance. Qu’est-ce qui ta pris? Mourir, vraiment ? Il te reste encore plein de choses à faire! »
« Lesquelles ? Agnès, à part Omelette, ma vache, et César, le chien, je nai pas grand-chose »
« J’avoue, ta vache est formidable, mais elle a besoin de toi. Si tu attrapes des maladies, qui va sen occuper ? »
Je réalisais alors que les volets étaient fermés et la lumière allumée.
« Il est quelle heure, Agnès ? »
« Repose-toi, il est tard. Tu restes ici ce soir, pas question de te laisser rentrer. Et ne ten fais pas, Omelette va très bien, je lai vue. »
Agnès déposa son stéthoscope, effleura la joue de son mari en passant, puis s’affaira en cuisine. Paul, son mari, vint sasseoir près de moi.
« Ça ne va pas, hein ? »
« Non Je ne comprends pas trop moi-même. »
« Je crois savoir Élise ? »
« Ne remue pas le couteau dans la plaie, Paul » Je me tournai pour fuir ses yeux, tombant nez à nez avec ceux de la chatte.
« Même Prunelle le sent, tu vois Les animaux, ça comprend bien des choses. Toi, tu gardes tout, tu tenfermes, mais tu ne vas pas tenir longtemps à ce rythme. On se connaît depuis assez longtemps pour que tu le saches T’as jamais hésité à maider, alors pourquoi ce serait différent aujourdhui? »
« Qu’est-ce que tu peux y faire? »
« Ma grand-mère disait toujours: une vraie peine, faut la dire. Sinon, crie-la dans un trou. Mais ne la garde pas en toi. Nous ne sommes pas des bêtes, même si on te surnomme lOurs ! »
Soudain, jai étendu la main, caressé les chatons. Ma voix est sortie presque delle-même.
« Que veux-tu que je dise ? Jai honte, tu comprends. Un homme ne devrait pas déballer tout ça. Tu sais bien comme je laimais, Élise. Tu as tout vu mes allers-retours du lycée pour la voir, mon retour du service Même passé devant le maire avec nous. »
Paul acquiesça. « Je nai jamais compris pourquoi vous vous êtes quittés. On na rien vu venir. Toi, tu tes isolé; elle est partie en ville. Ta mère a vendu la vache »
« Ce nest pas elle qui savait quoi que ce soit. Jai dit que jaimais plus Élise, que je partais. Mes parents ont cru devenir fous. »
Jai baissé les yeux. « Jai surpris Élise dans les bras dOmer mon cousin. Ils logeaient alors chez nous, et Jai tout bousillé, Paul. Ce nest pas un secret, au fond, mais en parler »
Murmures et sanglots se sont faits sentir au bord de mes lèvres, mais plus de larmes : tout sétait tari dans les forêts, à crier sa douleur au vent comme une bête blessée.
Paul a répliqué : « Jai vu le petit Il a lair si gentil. Mais je comprends pas. Elle nétait pas comme ça, Élise »
Je grimaçai, voulant éviter ce débat, quand Prunelle, vexée quun chaton tombe de ma poitrine, lattrapa par la peau du cou me rappelant, cruellement, la force dune mère.
« Tu vois, Paul Une mère protège toujours ses petits. Je savais quÉlise voulait des enfants, mais je me suis toujours dit que le problème ne venait pas de moi Finalement, elle a fait ce que jaurais jamais cru »
Paul secoua la tête. « Méfie-toi des conclusions hâtives. Tes sûr que ce nest pas ton fils? Tout ça ne semboîte pas »
« Si, Paul Jai su faire le calcul. Et puis, la mère dOmer ma bien expliqué après la naissance. »
Paul nétait pas convaincu. « Et toi, tas vu quoi, exactement, en rentrant de Paris? »
Je fermai les yeux, revivant la scène. « Ils étaient enlacés, là, dans la cuisine. Omer lembrassait, elle ne disait rien »
Agnès, depuis la cuisine, sapprocha une seringue à la main. « On parlera de tout ça demain. Pour linstant, il faut dormir. »
Je me suis abandonné au sommeil, tungstène en bouche, alors que la main de Paul me soutenait encore.
***
Jignore combien de temps jai dormi. De vagues voix filtraient depuis la cuisine. Lorsque jai repris mes esprits, la maison dormait ; seul le chant morne du matin effleurait les murs.
Lorsque la porte du jardin a claqué, Paul sest levé, accueillant Agnès qui rentrait, le visage froissé par lémotion contenue.
« Lourde nuit, hein? », demanda Paul doucement, en lenlaçant.
Agnès fondit en larmes.
« Ce petit, cest bien le fils de Rémi! Jen suis sûre maintenant. Tante Colette a tout avoué. »
Paul, décontenancé, ouvrit de grands yeux.
« Comment tas fait parler Colette après toutes ces années? »
« Je nen sais rien. Jai couru voir dabord Élise, puis Colette. Élise na rien à se reprocher, Paul. Cette histoire, cest la mauvaise graine de la rancune. Colette a monté tout ça, pour se venger de sa sœur à cause damours anciens Une rage de jeunesse qui na jamais passé. La jalousie, tu comprends ? Colette ne supportait pas le bonheur de sa sœur, alors elle a tout orchestré »
Agnès sest assise sur la première marche de lescalier du jardin, usée. Paul la enveloppée dans le plaid, la serrée contre lui. Le ciel commençait à séclaircir.
« Et alors, tout sest résolu? »
« Pas vraiment Tant dannées perdues pour des non-dits ! Si seulement ils avaient su se parler Élise pensait porter malheur: trois fausses couches! Elle n’a rien dit à Rémi. Et lui, persuadé de ne plus compter pour elle Quel gâchis, Paul, quel gâchis ! »
Ils sont restés silencieux un moment, puis Agnès sest levée, souri, une main sur l’épaule de Paul.
« Je file, je prépare le petit-déjeuner. Les filles vont se lever, et Rémi aura une sacrée journée. Il a tant à reconstruire »
Je suis sorti, chancelant, sur le pas de la porte, inondé de lumière matinale. À mes pieds, le gamin était assis, le chiot dans les bras.
« Dis tu es mon père, nest-ce pas? »
Les yeux noirs du petit, ceux de la famille Duval, me scrutaient.
« Tu connais les chiens? Regarde ses pattes, elles sont puissantes. On ira le promener ? »
Je pris une longue inspiration, massis près de lui, caressant le chiot.
« Un vrai costaud. Tu as choisi le meilleur. »
Ma main sest posée sur le dos de lenfant, doucement, pour la première fois.
« Oui, je suis ton père, Séraphin. »
Le garçon a souri de toutes ses dents.
« Tu viens? Maman fait des crêpes. Mamie est là aussi. Elle a promis de memmener voir les chevaux. Tu veux? »
Jai senti, pour la première fois depuis des années, la cuirasse de tristesse fondre en moi comme la neige au retour du printemps. Une liberté toute simple, familière, est revenue remplir ma voix.
« On y va, mon garçon. On a tant de choses à faire, toi et moi Tant de choses »
Au loin, la lumière se répandait sur la vallée, et je savais : cétait le début dautre chose.