Le serveur accouru proposa d’emmener le chaton. Mais un géant de deux mètres souleva le petit boule …

Ce soir-là, je me rappelle comme si cétait hier, je me suis laissée entraîner par Claire, directrice élégante et redoutablement intelligente du lycée privé le plus huppé de Lyon, et nos deux amies, toutes aussi sûres delles. « On enfile quelque chose daudacieux, on sort jouer les nymphes chez Paul Bocuse ! », a lancé Claire en riant, sûre de son effet. Dans son métier, le charisme est essentiel, et elle sait toujours trouver le mot juste pour briller.

Nous avions toutes trente-cinq ans, âge parfait pour les minijupes et les blouses à décolleté plongeant qui affirment la féminité notre féminité sans jamais rien cacher. Maquillage impeccable, parfums de niche : nous étions prêtes pour une soirée de toutes les tentations.

Le restaurant choisi était chic, extravagant, presque intimidant, tout comme la note en euros qui ne nous effrayait pasnos carrières nous en donnaient les moyens. À notre arrivée, installées à notre table réservée, nous avons tout de suite capté les regards admiratifs des hommes, et les lueurs dagacement dans les yeux de leurs compagnes.

Inévitablement, nos conversations ont gravité autour de léternel sujet : les hommes. Nos attentes, nos déceptions, nos critères. Nous rêvions toutes dun idéal : grand, svelte, séduisant, riche. Un homme prêt à nous choyer, combler tous nos caprices, sans jamais sépancher ou se plaindre de la routine. Dun noble sang, ce serait le comble du raffinement.

« Surtout pas ceux-là », a lâché Élodie, en désignant du menton trois gaillards attablés non loin, bedonnants et dégarnis, riant fort autour de leurs bières, chips et montagnes de bavette daloyau. Ambiance foot, pêche et plaisanteries sans filtre. Notre verdict fut sans appel :

Franchement, quelle vulgarité.
Cest un naufrage.
Quelle horreur.

Nous en étions là quand tout à coup, le ton de la soirée a changé du tout au tout.

Dans la salle est entré LUI. Un homme dune distinction rare, descendu tout juste dune Ferrari rouge rutilante. « Compte de Beaumont de la Roche ! », a proclamé le maître dhôtel avec une révérence digne de Versailles.

Nous nous sommes redressées, le regard ardent, à laffût, prêtes à jouer notre chance.

Grand, mince, une chevelure poivre-sel à la mode, costume taillé sur mesurecertainement des milliers deuros. Boutons de manchette en diamant, chemise blanche parfaitement repassée. Le rêve absolu. On sest penchées un peu plus, nos regards se sont faits invitation.

Voilà enfin un homme, a soufflé Camille.
Compte, séduisant et millionnaire, a répondu Claire, les yeux brillants. Moi, jai toujours rêvé de la Corse depuis toute petite.
Élodie restait muette, mais la lueur dans son regard était tout aussi éloquente.

Moins de dix minutes plus tard, on nous fit signe : les dames étaient conviées à la table du Compte. Nous y sommes allées comme en procession, avec un sentiment de triomphe, et ce petit mépris pour les autres convives surtout la joyeuse bande à la bière.

Le Compte fut parfait : conversation raffinée, anecdotes sur les châteaux familiaux en Dordogne, des toiles précieuses accrochées à ses murs. La tension entre nous montait, car chacune savait quelle naurait quune seule chance de briller vraiment à ses yeux.

Heureusement, les mets sont arrivés : homards, plateaux de fruits de mer, vins millésimés à gogo. Nous mangions tout en lançant des regards langoureux, nos pensées déjà bien loin du restaurant, envieuses dun ailleurs avec lui.

Le Compte maîtrisait son sujet : il nous passionnait par ses récits mondains, et nous nous perdions dans ses beaux yeux. Peu importait la suite tant quelle promettait lexception.

À lextérieur du restaurant, il y avait un petit jardin fleuri. Attiré par les parfums gourmands, un chaton gris misérable surgit timidement entre les tables, traînant sa petite silhouette affamée jusque sous le siège du Compte. Espérant un peu de tendresse.

Cest alors que tout a basculé. Le regard du Compte sest assombri de dédain. Dun geste sec, il a repoussé le chaton du pied. La pauvre bête est allée séchouer contre le pied dune table celle des trois hommes bruyants. Un silence glacé sest installé, brisant tous nos rêves en un instant.

Je déteste ces créatures sans race ni noblesse, a tonné le Compte. Dans mon domaine, seules mes lévriers et mes étalons ont droit aux égards.

Le serveur sest précipité, confus et embarrassé :
Nous sommes vraiment désolés, nous allons régler ça tout de suite

Mais cest à ce moment-là que lun des hommes est intervenu. Immense, massif, les poings crispés, le visage empourpré. Il a ramassé le chaton et la installé à sa table :
Une assiette pour mon petit compagnon félin ! Et le meilleur morceau de viande du chef, tout de suite !
Le serveur, pâle comme la nappe, a filé vers les cuisines. Un tonnerre dapplaudissements sest levé dans la salle.

Je me suis levée sans un mot, et suis allée masseoir près de ce géant au cœur tendre :
Fais-moi une petite place. Et commande un whisky pour la demoiselle.

Le Compte est resté pétrifié ; un vrai tableau.

Mes deux amies nont pas tardé à me rejoindre, lançant au Compte un dernier regard de dédain.

Nous avons quitté le restaurant tous les trois, le colosse, moi, et le petit chat gris.

Le temps a passé. Aujourdhui, jai épousé le géant un entrepreneur prospère dans la finance , et mes deux amies ont épousé ses chers compagnons, brillants avocats tous deux. Nous avons célébré nos mariages le même jour.

Nos vies ont changé : couches-culottes, cuisine, ménage Et très vite, nous avons toutes eu des petites filles presque en même temps.

Pour les escapades au restaurant, on glisse le samedi nos maris vers leurs matchs de foot ou leurs parties de pêche, on embauche une nounou, et on se réunit encore, pour parler de nos vies, des hommes, de nos rêves.

Un an après, le Compte de Beaumont de la Roche était arrêté immense scandale, escroc aux mariages, manipulateur de femmes naïves. Mais rien de tout ça neffleure les vrais hommes.

Je parle de ceux-là : ventres ronds, cheveux clairsemés, pas de paillettes ni de fanfaronnades, mais un cœur noble et immense.

Cest cela, la vraie histoire.

Sinon à quoi bon ?

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