Le Ruban Rouge

Le ruban rouge

Claire était debout devant la cuisinière, suivant du regard la vapeur grise qui montait, paresseuse, dune casserole de lentilles. Ces lentilles navaient rien à voir avec celles quon trouve brillantes sur les marchés, non, cétaient des lentilles en sachet, le genre à quatre euros le kilo, toutes petites, un peu amères. Elle touilla doucement, posa le couvercle et sadossa au vieux «Fagor» qui ronronna dans la cuisine, complice muet de ses gestes.

Dehors sétirait la rue du Faubourg. Des immeubles, des platanes dont le pollen sentassait au printemps dans les interstices des fenêtres, un kiosque à fleurs au coin. Claire vivait ici depuis douze ans ; cette rue était devenue une partie delle-même, une habitude, comme la bosse au pied ou la certitude que la quatrième marche grinçait.

Jean est entré dans la cuisine sans prévenir, comme toujours. Il avait lart dapparaître ainsi, grand, carré dépaules, vêtu dune chemise gris clair que Claire ne lui connaissait pas. Plus tard, elle se rendrait compte que cétait la première fois, mais dabord, ce fut seulement une odeur qui larrêta. Un parfum léger, fleuri, sucré en fond de note ni le sien, ni celui dun déodorant habituel, ni même celui du cuir de son fauteuil.

Alors, ma spartiate ? demanda Jean en regardant dans la casserole, avec un sourire faussement compatissant. Encore la soupe à leau ?

Des lentilles, répondit Claire, avec des oignons.

Avec des oignons, cest la fête ! Il lui tapota lépaule. Courage. Bientôt, ça paiera. Tu verras, «Les Vergers» ne disparaîtront pas.

Claire acquiesça. Elle savait hocher la tête dune façon qui ressemblait à un oui, alors que ce nétait quune fatigue immense. Sa tête lui tournait encore, pour le troisième jour consécutif, à peine, comme si la pièce sinclinait. Elle en connaissait la cause plus que personne : lalimentation. Mais elle ne disait rien.

Tu as mangé aujourdhui ? demanda-t-elle.

Déjeuner daffaires au bureau. Ça va.

Il prit un verre, le remplit à lévier, but debout, reposa le verre dans lévier et quitta la pièce. Claire le suivit du regard, puis coupa le gaz et commença à répartir les lentilles dans les assiettes.

En trois ans de restrictions, elle sétait acclimatée à certaines contraintes. Remplacer le fromage blanc par un yaourt premier prix, recoudre sa doudoune sixième saison, oublier le salon de coiffure depuis deux hivers déjà. Elle se coupait elle-même les cheveux, debout devant le miroir de la salle de bains, évitant de trop sexaminer. De temps en temps, ça rendait bien. Souvent, moins.

Trois ans plus tôt, Jean lui avait montré les photos. Une petite maison aux «Vergers», quarante minutes de train de la ville. En briques, avec des combles, des pommiers dans le jardin, un vieux puits décoratif. Volets verts. Perron en bois. Banc sous le lilas.

Regarde, lui avait-il dit en posant lordinateur sur ses genoux.

Elle avait regardé. Elle avait senti en elle quelque chose de chaud, pas de la joie, mais un espoir. Une possibilité. Toute sa vie, Claire avait habité des appartements, entre des murs sans mémoire. Là, sur lécran, sétendaient des pommiers.

Il faudra trois ans de serrage de ceinture, avait calculé Jean. Si on met de côté chaque mois autant, et si tu réduis encore un peu tes dépenses

Combien ça coûte ?

Il dit le montant. Claire garda le silence.

Cest cher.

Cest une maison, Claire. Notre maison. Un jardin, du calme, lair. Ce nest pas cadeau.

Elle accepta. Pas tout de suite. Ils ouvrirent un compte commun. Claire versait chaque mois la moitié de sa pension, plus ce quelle grattait par ses petits boulots. Elle faisait de la compta à mi-temps dans un petit bureau, ce nétait pas mirobolant, mais forcément mieux que rien. Jean assurait verser trois fois plus avec son salaire.

Claire lui faisait confiance.

Elle savait croire. Cétait comme on dirait aujourdhui son don naturel. Croire, non par naïveté, mais parce que cela simplifiait la vie. Douter, cest repasser tout en revue sans cesse ; à la longue, ça éreinte.

Lhiver passa presque facilement. Claire mangeait frugalement, shabillait simplement. Cela avait un goût denfance, comme quand on na pas de pièce pour acheter une glace et quon sinvente dautres plaisirs, tout aussi riches. Elle inventait des recettes économiques, traquait les promotions, savourait les victoires à chaque euro sauvé. Cela avait presque un aspect ludique.

La deuxième année fut plus rude. Le corps se mit à protester, doucement mais sûrement. Lassitude dans les jambes. Somnolence qui résistait à la nuit. Dans le bus, il lui arrivait de regarder le paysage sans rien penser, oubliant où elle descendait. Pas question de médecin trop cher. Les longues attentes en consultation gratuite lépuisaient davance.

Je devrais faire un bilan sanguin, glissa-t-elle un jour.

Chez un labo privé ?

Là au moins, pas de queue.

Tu réalises que chaque cinquante euros compte ? Va dans le public.

Elle y alla. Elle attendit, fit sa prise de sang. Résultat : hémoglobine à la limite basse. Rien de dramatique, mais rien de fameux non plus. La doctoresse préconisa viande rouge, aliments riches en fer, vitamines.

Claire acheta les vitamines les moins chères. Acheter plus de viande aurait tout déséquilibré.

La troisième année, elle arrêta de se peser. Le miroir disait tout ce quil y avait à savoir. Son visage sétait allongé, une teinte jaune sous les yeux, les cheveux ternes. Elle trouva dans un dépôt-vente de la rue de la Forêt un manteau sobre, bleu foncé, presque parfait. La vendeuse, une femme dâge mûr, cheveux roux décolorés, commenta :

Beau manteau, il va durer.

Je sais.

Nous savons toutes.

Claire sortit, manteau à la main. Dans la vitrine du Franprix, elle aperçut son reflet. Sarrêta. Puis reprit sa route.

Jean continuait de la soutenir. Il était doué pour donner limpression que tout allait bientôt sarranger, que leffort serait récompensé, quil suffisait dattendre un peu plus. « Encore un peu », disait-il si souvent que ces mots, pour Claire, étaient devenus comme un fond sonore. On nécoute plus vraiment.

Tu es forte, lui lançait-il en voyant son dîner spartiate. Je tadmire, tu sais.

Claire lui répondait par un sourire, vrai mais sans joie, muscle automatique du visage.

Parfois, elle téléphonait à sa fille, Caroline, installée à Bordeaux, absorbée par sa vie de famille. Claire ne racontait rien des difficultés. Elle ne savait pas se plaindre.

Comment ça va, maman ?

Bien. On économise pour la maison.

Toujours ? Vous êtes courageux

Bientôt, cest promis.

Puis elles parlaient des petites, du temps, de bricoles. Claire raccrochait et allait sur la terrasse.

Cet automne-là, la troisième de leur vie déconomie, Claire sentit que son odorat saiguisait. Son corps, privé du superflu, affinait ses sens danimal sur le qui-vive. Les senteurs devenaient plus franches.

La première fois quelle perçut ce parfum inconnu sur la chemise de Jean, cétait en octobre, alors quelle tournait les lentilles dans la casserole. Elle pensa à une coïncidence. Ou à une voisine dans le bus. Pareil.

La deuxième fois, en novembre, Jean rentra plus tard que dhabitude, gai, le teint frais : « Réunion qui sest éternisée ! ». En laidant à ôter sa veste, le parfum revint. Toujours ce sillage fleuri et daimé des « Chantal », selon une amie connaisseuse. Claire sentit la différence immédiate.

Tu es crevé ? murmura-t-elle.

Lessivé. Réunion de trois heures, du nimporte quoi, dit-il en partant sous la douche.

Claire suspendit la veste, resta devant le portemanteau, puis partit réchauffer le dîner.

Elle avait apprivoisé lart de ne pas penser à ce quelle préférait fuir. Non pas par lâcheté, mais pour ne pas sobliger à agir. Agir aurait été beaucoup plus difficile que dignorer.

Le compte commun était alimenté régulièrement. Jean montrait les traces bancaires. Claire fixait les chiffres, y trouvant une amorce despoir. Les nombres gonflaient, lentement, mais ils gonflaient.

Tu vois ? soulignait Jean sur son téléphone. Bientôt on entamera les négos.

Quelles négos ?

Pour la maison aux Vergers ! Faut discuter, voir leurs exigences, négocier Il y a des pièges.

Claire hochait la tête. Ces subtilités, cétait son domaine à lui. Elle, cétait lépargne au quotidien.

En décembre, il multiplia les sorties : fêtes de fin dannée, dit-il. Qui refuserait ? Claire comprenait. Elle comprenait toujours.

Un soir, Jean rentra vers une heure du matin. Il navait pas la mine dun homme usé par lalcool ou les rires. Il avait eu lair reposé. Ce fut le mot qui lui vint : reposé.

Tu tes amusé ?

Cest le métier, répondit-il en riant. Mais un jour, aux Vergers, terminé les obligations. Rien que nous.

Il lui embrassa le front et partit se coucher. Claire resta longtemps à la cuisine, le «Fagor» ronronnait, la neige tombait.

En janvier, elle tomba sur un ticket.

Elle nettoyait sa veste à lui, la nouvelle, bleu marine, portée le 31. Par réflexe, elle vida les poches.

Un rectangle blanc.

Un restaurant : «Huîtres de la Madeleine». Date : vingt-huit décembre. Montant.

Claire relut deux fois pour vérifier combien cela représentait. Elle baissa le ticket, regarda par la fenêtre. Dans la rue du Faubourg, une femme promenait son chien. Lanimal tirait la laisse, sa maîtresse nétait pas pressée.

La somme sur le ticket équivalait à leur budget mensuel pour lalimentation. Ce budget que Claire économisait sur le moindre kilo de riz, de pâtes, sur de lhuile premier prix. Gramme après gramme.

Elle remit le ticket en place, rangea la veste, retourna à la cuisine.

Le «Fagor» ronronnait.

Claire se servit un verre deau. But. Reposa le verre, puis recommença.

Jean était parti au travail, qui commençait à neuf heures. Elle, elle télé-travaillait, aujourdhui rien à faire. Elle était seule.

Elle tenta dimaginer qui allait «Huîtres de la Madeleine» en cette saison. Elle-même ny avait jamais pénétré. Juste un clin dœil sur larrêt de bus : salles chaleureuses, nappes blanches Impossible que ce soit bon marché.

Le 28, Jean lui avait dit quil retrouvait un ami, Paul, une réunion. Il était rentré à dix, sans odeur de vin, mais encore enveloppé de cette note florale.

Claire ne conclut rien. Elle savait garder les idées à distance, ne pas tirer de plans sur la comète. Il avait pu dîner seul. Un déjeuner daffaires. Peut-être

Ce soir-là, quand Jean rentra, elle le scruta différemment. Sans hostilité, calmement.

Ta journée ?

Ça va. Tu as mangé ?

Jai réchauffé la soupe.

Parfait.

Il s’assit, mangea en lisant sur son smartphone. Claire sirota son thé, en face. Il semblait serein. Aucune nervosité. Ou alors, il jouait très bien.

Dis, Jean, le restaurant là, «les Huîtres», cest cher ?

Jen sais rien, jy ai jamais mis les pieds.

Ah Je voyais leur pub.

Il reporta son attention sur lécran.

Février fut glacial et silencieux. Claire, emmitouflée dans son manteau de seconde main, grelottait dans le bus. Les vertiges saccentuèrent. Nouvelle visite médicale, même diagnostic : vous êtes à la limite. Mangez mieux, prenez des vitamines.

Je les prends, docteur.

Lesquelles ?

Celles-là.

La médecin hésita :

Ce sont les moins efficaces, mais bon

Pas dautre choix, répondit Claire.

Jean, en février, était plus dynamique que jamais. Il fit lachat darticles neufs. Claire nota : une ceinture, puis des chaussures, pas ses vieilles baskets, mais des chaussures élégantes, marron foncé, finitions impeccables.

Tu les as eues où ?

En soldes ! Les vieilles étaient fichues.

En mars, elle remarqua une notification sur son téléphone, posé sur la table. Jean était sous la douche. Claire lisait, ou faisait mine de lire.

Garage Citroën, «AutoAzur».

«Votre C4 Lounge est prête. Finition rouge selon demande. À retirer quand vous voulez.»

Elle baissa le livre.

La C4 Lounge, elle connaissait, une grosse berline, chère, pas du tout dans leurs moyens. Rouge, en option cadeau chez les concessionnaires. Le fameux gros ruban rouge sur les pubs.

Nuit venue, alors que Jean dormait à côté delle, Claire pensa à tout cela. À ses lentilles, à ses vitamines à deux euros la boîte, à son manteau usé, à ses cheveux coupés devant le miroir. Et au compte commun.

Le lendemain, elle appela le service de la banque. Demanda le solde.

On lui donna le montant.

Claire laissa passer le silence. Remercia et raccrocha.

La somme était pour moitié moindre que le plan initial. Deux ans déconomie, fondus à moitié.

Elle resta à table. Un petit rond de café sur la toile cirée quelle essayait de faire disparaître depuis des mois. Une tache quelconque.

Claire ! cria Jean depuis le salon, tu mets leau pour le thé ?

Ça va, jy suis.

Elle se leva, remplit la bouilloire, posa sur la plaque.

Ses jambes étaient plus faibles, aujourdhui encore.

Elle ne se mit pas immédiatement à suivre Jean. Le mot la rebutait, cétait humiliant. Pourtant, un jeudi, il annonça une réunion entre partenaires. Elle sortit une demi-heure après lui, pour prendre lair. Elle avait honte.

La vieille Clio de Jean nétait ni devant son bureau, ni devant un restaurant. Claire la découvrit au centre commercial du boulevard Gallieni. Elle entra.

Au rayon bijouterie, il discutait avec une trentenaire : blonde en chignon, manteau beige. Ils étaient proches, leur complicité évidente.

Claire se cacha derrière un pilier, fit semblant décrire un message.

Jean plaisantait. La femme riait. Le vendeur sortit un écrin sur coussin de velours : bracelet ? Collier ? Jean paya en carte, donna le sachet à la femme, ils sortirent ensemble.

Claire ne bougea pas.

La galerie était animée, des voix, des écoliers courant, lodeur du sushi shop tout près.

Claire sortit enfin. Sur un banc dehors, elle sassit, regarda les voitures, la flaque. Elle ne pleura pas. À lintérieur, tout était serré et calme, dur comme la terre gelée sous la neige.

Puis elle se redressa. Rentrée chez elle, elle reprit le rythme normal. Cuisine, boulot, télé. Jean restait le même : gai, encourageant, mystérieux parfois. Parla des Vergers. «Bientôt, on appelle lagent !»

On peut négocier à crédit, tu sais, expliqua-t-il dun air détaché. Ce serait pratique. Moitié tout de suite, le reste ensuite.

Et combien avons-nous aujourdhui ? interrogea-t-elle, comme si de rien nétait.

Oh, difficile à dire avec précision. Je regarde ça plus tard.

Claire acquiesça, partit dans la cuisine.

Ce soir-là, elle appela sa fille.

Maman, tu vas bien ? Tu as une drôle de voix.

Fatiguée. Toujours les économies.

Vous avez vraiment besoin de cette maison ? Pourquoi pas un appartement sympa chez vous ?

Jean y tient.

Et toi ?

Claire hésita.

Moi aussi. Cest bête, mais les pommiers, les lilas.

Oh, maman soupira Caroline, gentiment.

Après elle resta sans rien faire. Les pommiers étaient-ils seulement réels ? Limage sur le site, cétait peut-être juste un cliché choisi par Jean, sachant combien les arbres et la glycine comptaient pour elle.

Pas une pensée, un ressenti, froid comme une gifle.

Trois jours plus tard, elle appela «AutoAzur» :

Je voudrais des infos sur la C4 Lounge.

Très bon modèle ! On vient den vendre une finition ruban rouge, le monsieur offrait la voiture à sa compagne. Cétait touchant, répondit la standardiste, ravie.

Un cadeau, fit Claire éteinte.

Oui, avec un gros nœud sur le capot. Tout ce qui se fait de mieux !

Merci.

Elle remercia, coupa, mit leau à chauffer.

En elle persistait cette densité : serré et calme.

Elle ouvrit son ordinateur, consulta elle-même le relevé du compte commun elle en avait laccès depuis le début.

Elle vit : ses virements, réguliers. Ceux de Jean, irréguliers et plus petits parfois.

Et des retraits fréquents. Pas tous expliqués.

Elle sortit son carnet, celui où, mois après mois, elle relevait chaque dépense. Tout reporté à la virgule.

Elle fit ses comptes, longtemps. Le «Fagor» dans le fond. La nuit tomba.

Elle referma le carnet, but un verre deau.

Tout sagençait. Trois ans à accumuler, se restreindre, soublier, porter des affaires doccasion, sabstenir de médecin ou dun coiffeur, seffacer pour le projet. Et de lautre côté des retraits réguliers, des achats, une femme élégante à la bijouterie, le ruban rouge en vitrine automobile, le ticket de restaurant pour deux, une chemise parfumée «Chantal».

Claire ferma lordinateur et rejoignit le salon. Jean regardait les infos.

Tu veux un bout à manger ?

Non, merci, cest tard.

Daccord.

Elle se coucha. Il la rejoignit plus tard, sendormit vite.

Claire resta éveillée. Elle ne pensait plus à lui, mais à elle. À quand remontait la dernière fois où elle sétait autorisé à désirer quelque chose, un vrai plaisir ? Un bon café. Elle aimait tant ça, le café moulu, fort. Depuis bientôt deux ans, cétait du soluble en sticks.

Du fromage bleu, du vrai, dégusté avec du bon pain et du raisin, juste pour le plaisir. Elle nen avait plus mangé depuis cinq ans.

Des huîtres une seule et unique fois, jeune, sur la côte. Elle sen souvenait.

Claire se tourna.

La décision ne fut pas prise cette nuit-là. Elle mûrit comme une miche au four doux. Mais au matin, cétait clair, posé, solide.

Les jours suivants, Claire fit tout comme dhabitude. Prépara les repas, papota, grande normalité. Jean ny vit que du feu. Ou fit semblant.

Ce jeudi, elle le suivit pour de bon. Non pour se rassurer tout était limpide mais pour voir. Pour finir de comprendre, de rendre les faits concrets.

Elle savait quil traînait souvent le jeudi. Elle enfila son vieux manteau gris, presque invisible, remonta le col.

Il retrouva la femme blonde à la sortie d’un café rue Victor Hugo. Ils avancèrent, bras dessus-dessous, vers le petit parc. Claire resta à distance, calme, ses jambes avançaient sans trembler. Elle vit Jean sortir un paquet, la femme louvrir. Les deux se touchèrent, sembrassèrent.

Claire baissa les yeux. Ses mains gantées paraissaient rouges de froid.

Un long moment assise sur un banc, puis elle rentra.

Dans le bus, la ville filait, sale, grise, éclairée au néon. Les arbres nus, des flaques la vie banale.

De retour, elle fit sa valise, la noire, la seule pratique. Juste le nécessaire. Vêtements chauds, sous-vêtements, papiers, carte vitale, livret dépargne sa petite réserve, jamais partagée, grattée ici et là, au fil du temps.

Sa veste bleu foncé, du dépôt-vente, sur le cintre. Elle prit à la place son vieux blazer bordeaux. Un peu serré, mais tellement plus elle.

Puis une feuille. Un stylo.

Elle écrivit : «Merci pour le ticket du restaurant et le ruban rouge. Jespère que cétait bon.»

Rien dautre. Elle laissa la lettre sur la table, près de la tache de café.

Saisit son sac, regarda le «Fagor» qui ronfla fidèlement.

Eh bien, fit Claire tout bas, au revoir.

Elle sortit, laissa la clé sous le paillasson. Le faubourg sanimait : gens rentrant, chien tirant sur sa laisse, kiosque illuminé.

Un instant, elle sarrêta.

Le grand supermarché était à deux pâtés de maisons «Galeries du Goût». Elle passait devant, chaque semaine, sans jamais entrer. Trop cher.

Elle entra.

Dedans, odeur de bon pain, de café moulu. La lumière enveloppait tout.

Claire prit son temps, longea les rayons, trouva le stand poissons. Du thon frais, rouge brillant. Elle demanda un beau morceau.

Au rayon huîtres, elle choisit un plateau de six, au fromage bleu, celui qu’elle aimait, au pain de campagne croustillant. Et un café en grains, éthiopien, emballage bleu nuit, où lon promettait des notes de myrtilles et chocolat noir.

À la caisse :

Joli choix, madame, lança la caissière.

Merci.

Le montant nétait pas dérisoire. Elle paya de sa petite épargne, à elle seule.

Arrivée dans une chambre dhôtel modeste au bout de la ville elle déballa son sac, installa tout sur un coin de table. Demanda un couteau à huîtres à la réception.

Vous y parvenez ? demanda la dame.

Je vais essayer.

Elle ouvrit les coquilles, pas très joliment, mais avec fierté. Goûta la première, grise, brillante, goût diode.

Ainsi elle fit le tour : les huîtres, puis le thon, le fromage et le pain, le café éthiopien aux notes fruitées. Dehors les lumières, la rumeur urbaine, ici le silence, la chaleur.

Claire mangea lentement, savourant. Ce nétait ni à propos de Jean, ni des Vergers, ni dun futur incertain. Non, elle se rappelait seulement à elle-même. Les huîtres de son enfance, le parfum du café, le goût du bleu. Et elle pensa : cest ça, moi.

Pas la spartiate, la femme qui endure. Celle qui sait la valeur dune vraie huître, la différence dun bon café, qui redécouvre le plaisir du silence autour dun plat choisi.

Elle boit son café doucement. Dehors la ville palpite.

Bonsoir, se dit Claire à elle-même.

Et se ressert.

Pour demain, elle na pas de plan. Elle ne sait ni où elle vivra, ni ce que sera la conversation avec Jean, ni si elle connaîtra un jour la maison aux pommiers la vraie, pas celle dInternet. Elle ignore si elle appellera sa fille ce soir ou demain. Elle ne sait pas si la douleur viendra demain.

Tout cela, elle lignore.

À cet instant, dans une petite chambre, avec un plateau vide et une tasse de café éthiopien, elle sait pourtant une chose : elle. Son goût. Son choix. Sa soirée.

Et cela voulait dire quelque chose.

Elle termine le pain et le fromage, voit un lampadaire sallumer dehors. Puis un autre. Puis toute la rue comme si quelquun venait enfin dappuyer sur le bon interrupteur.

Claire observe la lumière, mâche lentement. Elle ne dit plus rien, ni à voix haute, ni en pensées. Elle est simplement là.

Cest suffisant, pour maintenant.

***

Le matin, Claire séveilla avant que le réveil ne sonne. Ouvrit les yeux, longtemps dans ce plafond inconnu, tache minuscule près de la corniche. Toile vierge. Étrangement libérateur.

Elle se leva, fit sa toilette, arrangea ses cheveux. Se regarda brièvement : des poches sous les yeux, un visage plus sec, mais autre chose une étincelle peut-être.

Elle ninsista pas. Shabilla, prit sa valise. Quelques tâches lattendaient : appeler Valentine, lamie de toujours ; prévenir sa fille ; organiser la suite.

Mais dabord, elle descendit au café de lhôtel et commanda un petit déjeuner : œufs brouillés, tartine, vrai café.

La tasse, petite, brûlante. Elle la tint entre ses mains comme un trésor. À la table voisine, une dame âgée lisait sans lever les yeux, concentrée, pas du tout esseulée.

Claire pensa : Les femmes qui lisent seules au café nont jamais lair seules.

Les œufs furent servis, chauds. Elle les mangea en prenant son temps.

Puis elle écrivit à Valentine : «Je peux venir aujourdhui ? Jai des choses à raconter.»

Valentine répondit dans la minute : «Bien sûr ! Je tattends avec le thé.»

Claire rangea le téléphone. Termina son café.

Mit son blazer bordeaux. Saisit son sac.

Dehors, un air neuf, pas tout à fait le printemps, mais lhiver seffaçait peu à peu.

Sur le perron, elle sentit cette promesse dans lair, le sol qui bouge sous lasphalte.

Un instant, elle scruta la rue. Puis rabattit son col, fila à larrêt.

En marchant, elle ne pensait à rien. Juste à marcher, les jambes dociles, la tête légère.

Une poussette, croisée. Un corbeau sur un arbre. Elle le regarda.

Eh bien, quen dis-tu, toi ?

Le corbeau sauta par terre, se ficha du monde.

Claire esquissa un sourire discret, sincère.

Le bus passa ; elle monta, s’installa près de la fenêtre. La ville déroulait ses boutiques, ses platanes, ses panneaux colorés. Claire songea : trois ans à ne pas regarder dehors, perdue dans les chiffres et lattente pour les plans de quelquun dautre.

Mais la ville vivait, sans elle. Ce nest pas grave. Elle rattraperait le temps.

Au feu, une conductrice mûre chantait à tue-tête, indifférente aux regards. Claire la fixa un moment.

Le vert salluma, tout repartit.

Adossée, elle observa la ville. Personne à appeler, personne à craindre. Jean découvrirait son absence, réfléchirait ou pas. Cétait son affaire désormais.

Claire avait les siennes.

Elle allait chez Valentine. Thé brûlant, conversations à rallonge. Puis viendrait chaque jour, puis un autre. Pas de bonheur clé en main, non. Mais tout ce qui marque les recommencements : malaises, incertitudes, parfois la peur, trop de questions.

Mais aussi autre chose :

Du café parfumé myrtille.

Une huître iodée.

Un miroir quon regardera à nouveau sans honte.

Ce nest pas tout, mais ce nest pas rien.

Le bus suivait sa route. La ville, grise et vivante. Claire fixait le dehors, pensant que, oui, les pommiers existent. Et le lilas. Et les maisons avec un banc sous un arbre.

Mais elles se méritent. On les trouve soi-même.

Un jour.

Pas forcément aujourdhui. Aujourdhui, ce nest quun bus, une fenêtre, un parfum dhiver qui sétire.

Cest cela, déjà. Et cest bien.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: