Le Nouvel An sannonçait morne, jusquà ce quune femme inconnue sinstalle à notre table
31 décembre, dix heures du soir à Paris. Je mappelle Lucien. Ma fille, Apolline, quinze ans, est sortie précipitamment : mon épouse avait oublié dacheter du pain, et il ny avait plus quelle au rayon courses du soir. Dans la cuisine, un poulet rôtissait doucement tandis que la table était presque dressée. Javais allumé la télévision sur le grand concert de réveillon.
Rien dextraordinaire, un dernier soir de lannée en famille, à trois, ni joie éclatante, ni querelles. Apolline, depuis quelque temps, trouvait ces fêtes fades. À quinze ans, elle cherchait ailleurs la magie de lenfance disparue.
Dehors, lair sentait la neige et les clémentines. Des éclats de musique filtraient par les fenêtres du grand immeuble ; sur certains balcons, on devinait des rires. Près de lentrée voisine, sous la lumière jaune dun lampadaire, une vieille dame était assise sur un banc, emmitouflée dans un manteau suranné. Seule.
Dans ses mains, une clémentine, à demi épluchée.
Apolline sest arrêtée, saisie dune étrange tristesse.
Bonsoir, lança-t-elle, sans trop savoir pourquoi elle sapprochait.
La vieille dame sursauta, leva sur elle des yeux pâles, fanés comme des photos anciennes.
Bonsoir
Vous êtes seule, ici ? Cest la Saint-Sylvestre, pourtant.
Oui Un sourire las barra son visage. Je ne reste pas longtemps. Chez moi aussi, il ny a personne. Autant prendre un peu lair.
Seule chez elle. La nuit du Nouvel An.
Vous voulez venir boire un thé, chez nous ? Vous pouvez juste cinq minutes.
La vieille sembla simmobiliser, surprise.
Mais enfin pourquoi ? Cest votre fête je ne voudrais pas
Aucun réveillon, croyez-moi. On grignote une salade, on regarde la télé à trois. Venez. Je mappelle Apolline.
Gisèle Morel, chuchota-t-elle, et son visage séclaira dun mince filet despoir.
***
Quand Apolline ma ramené Mme Morel, mon épouse Camille sest figée avec sa planche à charcuterie à la main.
Qui est-ce ?
Notre voisine. Mme Morel. Elle vit dans lescalier dà côté.
Je nen ai que pour une minute murmura la vieille, serrant maladroitement un vieux sac je prendrai juste un peu de thé si vous voulez bien.
Je suis passé au salon, regardant la nouvelle venue. Camille hésitait, déroutée. Mais jai vu dans les yeux dApolline une flamme qui disait : « Voilà ce qui compte. Voilà la vie. »
Asseyez-vous, Mme Morel. Je vais préparer le thé, dit Apolline.
Au début, tout le monde était gêné. Mme Morel était perchée à lextrémité de la chaise, tenant la tasse à deux mains, comme si on allait la lui enlever. Camille la regardait dun air circonspect et moi, je mâchais mon morceau de pain en silence.
Cest joli chez vous souffla Mme Morel. Ce sapin est magnifique Je nen ai pas fait depuis cinq ans. À quoi bon, quand on est seule ?
Vous avez des enfants ? demanda Camille, dun ton un peu sec qui fit grimacer Apolline.
Oui un fils à Lyon. Il travaille beaucoup. Il appelle de temps en temps. Mais jamais il ne peut venir Le travail, la vie, tout ça
Un silence embarrassé.
Et des petits-enfants ? poursuivit Camille.
Deux. Mais il a divorcé, ils étaient encore tout petits. Sa femme elle ma toujours tenue à lécart. Maintenant, ils sont grands. Ils ont leurs propres vies. Pourquoi viendraient-ils voir une grand-mère dont ils nont presque pas de souvenir ?
Apolline se leva dun bond, faisant crisser sa chaise.
Maman, viens maider en cuisine, sil te plaît.
À labri, elle lui souffla :
Pourquoi tu la passes au crible comme ça ?
Je pose des questions
Tu vois bien comme ça lui fait mal ! Elle était seule sur un banc avec une clémentine pour Nouvel An, tu imagines ?
Camille se radoucit, soupira :
Bon. Mets une assiette de plus, ma chérie.
***
Vers onze heures, lambiance avait changé. Mme Morel ne saccrochait plus au bord de sa chaise. Elle se mettait à raconter : ses années déconomiste dans une société dassurance, sa vie repliée sur elle-même après le départ du mari, voilà quinze ans. Les voisins lui disaient « bonjour », mais jamais « comment ça va ».
Le matin, je me lève, disait-elle tout bas, et je me demande pourquoi ? Je mets la télé, je bois mon thé. La supérette, retour à la maison. Parfois je passe une semaine entière sans parler à personne. Sans un appel.
Apolline avait du mal à respirer.
Et ce soir, poursuivit-elle, je me suis dit : « Voilà, tout le monde va sembrasser, trinquer et moi ? » Alors jai pris une clémentine, et je suis sortie. Pour voir les gens. Ne pas rester entre quatre murs.
Jai toussoté, détourné les yeux. Camille, soudain, sest levée, sest approchée de Mme Morel et la prise par les épaules.
Venez, désormais, vous aussi chez nous, daccord ? Ne restez plus seule. Nous sommes voisins, après tout.
La vieille femme a sangloté doucement, des larmes sillonnant ses joues ridées. Apolline la regardait, bouleversée, comme si un fleuve gelé en elle venait de se mettre à couler.
***
Nous avons fêté le passage à la nouvelle année à quatre. Quand les douze coups de minuit ont sonné sur France 2, Mme Morel tenait la main dApolline et murmurait :
Merci, ma chérie. Merci
Apolline lobservait, songeuse. Combien de personnes, en ce moment, mangent seules ? Combien de téléphones muets, de tables vides, de clémentines oubliées sur la nappe ?
Puis Camille a sorti une bûche, jai mis un fond de musique. Mme Morel riait un vrai rire, sonore, miraculeux.
Une heure du matin, elle se leva pour partir.
Je me sauve, je bavarde trop je vous fatigue
Mme Morel, insista Apolline, on est amis maintenant, promis ? Demain, vous revenez déjeuner.
Vous plaisantez
Non, je suis sérieuse. Maman cuisinera un bon petit plat, on discutera. Hein, maman ?
Camille approuva :
Venez pour quatorze heures. Je prépare une soupe.
La vieille dame enfilait son manteau usé dans lentrée. De nouvelles larmes, mais cette fois, elles étaient différentes.
Je je ne sais pas comment vous remercier
Ne remerciez pas, répondit Apolline en la serrant fort. Venez juste.
La porte refermée, Apolline sadossa contre le mur, ferma les yeux.
Apolline, soufflai-je, tu as eu raison.
Jai eu peur, confia-t-elle. Quelle soit seule. Quelle se réveille encore dans le silence, sans appels, sans savoir quelle compte pour quelquun.
Camille la serra contre elle :
Tu lui as offert le plus précieux : la certitude de ne pas être oubliée.
***
Le lendemain, à quatorze heures précises, Mme Morel revint, apportant un vieil album de photos. Elle parla de son mari, de son fils petit, de la maison de campagne où elle avait été heureuse.
Puis elle revint. Puis encore, et encore.
Petit à petit, elle devint de la famille. On faisait des crêpes ensemble, on regardait des films, on discutait de tout.
Je voyais Mme Morel changer : elle reprenait vie. Ses yeux brillaient à nouveau, son rire résonnait à travers lappartement. Elle saluait les voisins, parlait de « son Apolline ».
Un jour, trois mois plus tard, le téléphone sonna.
Maman ? La voix à lautre bout était étonnée. Pourquoi tu ne réponds pas ? Ça fait deux jours
Oh, Rémi, pardon ! Jétais chez les voisins, jai oublié mon portable. Tu vas bien ?
Depuis le couloir, Apolline tendait loreille. Elle entendait Mme Morel raconter cette soirée de Nouvel An, la jeune fille qui lavait invitée, la famille qui lui avait ouvert les bras.
Maman, je viendrai. Je veux rencontrer ces gens qui te rendent heureuse.
Mme Morel pleurait en raccrochant. Mais cette fois, de bonheur.
Il vient, chuchotait-elle à Apolline en lui prenant les mains. Mon fils vient !
Vous voyez ? souriait Apolline. Tout va mieux.
Cest grâce à toi, ma petite. Tu mas sauvé la vie, tu sais ?
Si elle navait pas tendu la main ce soir-là
Apolline lenlaça. Je me disais : il en faut peu, parfois, pour tout changer. Une tasse de thé, un salon accueillant, quelquun pour dire : « Tu nes pas seul ».
Une clémentine sur un banc. Une minute dattention. Et la vie prend un autre sens.
Le soir, après son départ, je murmurais à Apolline :
Tu sais, jai longtemps cru quon vivait pour nous. Travailler, gagner de largent, acheter des trucs Mais ce nest pas ça, finalement.
Et cest quoi, alors ?
Je lui souris :
Cest voir lautre. Apercevoir celui qui attend sans croire quon le verra. Tendre la main, gratuitement, juste parce quil est humain, et quil souffre.
Apolline acquiesça, la gorge nouée, le sourire aux lèvres.
Six mois ont passé. Mme Morel ne se contentait plus de venir de temps en temps : elle était devenue des nôtres. Sa vie avait retrouvé un cap.
Et Apolline a compris lessentiel : le bonheur ne repose pas sur de grands gestes. Il se glisse dans les petits, ceux quon fait sans témoin ni récompense. Quand on sarrête auprès de quelquun, en se disant : et si je mintéressais à lui ?
Sarrêter. Remarquer celle dont le monde sest refroidi. Lui rappeler quelle compte encore.
Un simple fruit partagé peut tout recommencer. Voilà ce que jai compris ce Nouvel An-là. Nous ne sommes rien les uns sans les autres.