Le Retour

Le Retour

Sur le quai de la gare de Lyon, Camille se sentit submergée dun profond malaise. Le noir glacé du rêve filtrait sur le carrelage, la propulsant tout droit vers une poubelle en fonte tapissée de givre et son manteau, luxueux mais pathétique soudain, sest taché contre la surface noire de crasse.

Mademoiselle, ça va ? lui lança, sur un ton suave, un accent francilien reconnaissable.

Laissez-moi

Camille se redressa. Autour delle, la foule glissait muettement, silhouettes meurtries sous des doudounes, traînant valises bringuebalantes, plateaux de fromages, filets débordant de pommes de terre. Lair sentait le gasoil, la Gauloise bon marché et cette fatigue terne des petites villes, une odeur qui réveillait chez Camille la migraine comme un chien maltraité.

Elle détestait cette ville, dune haine sans tache, pure, la délicatesse maladive de celle qui sétait enfuie quinze ans plus tôt, jurant en silence de brûler la carte du retour.

Son téléphone vibra.

Son père.

Camille, tes où ? Jsuis en bagnole devant, je viens te chercher.

Je prendrai un taxi, coupa-t-elle, sèche. Donne-moi ladresse de lhôpital.

Bah ta mère, elle y est plus, ils lont laissée rentrer hier. Tension trop basse, ils ont dit de la soigner à la maison. Jte récupère la

À la maison ? Les mâchoires de Camille se crispèrent. Jai fait tout ce chemin pour quoi, alors ? Vos bêtises?

Camille, te fâche pas. Ta mère tattend, elle a fait des tartes

Quelles tartes, bon sang ?!

Elle raccrocha, le cœur en cendre.

***

La maison de son enfance, rétrécie, éteinte. Camille hésita sur le palier devant la porte élimée, recouverte de sky marron piqué. Une chatte efflanquée, des voisins, vint frotter son pelage contre ses bottes, y déposant sa poussière et son passé. Odeur de soupe au chou, de chats, de quelque chose de sucré ; identique, immortelle. Fidèle.

Elle entra sans frapper.

Sa mère était là, minuscule sous un peignoir fané, des mèches dargent égarées sur sa nuque. À la vue de Camille, elle leva les bras, lair si heureux, si coupable, que Camille sentit son cœur sécraser.

Ma Camillette ! Ma chérie ! Jcroyais que tu arriverais ce soir…

Je tavais demandé de ne pas mentir. Camille resta debout, bottes aux pieds, larguée dans une mare denfance. Tu sais que jai failli rater mon contrat ? Jai passé la nuit dans un TGV pour te trouver en urgence, et toi à faire des tartes ?

Sa mère se ratatina, les bras retombant comme des ailes humides.

Je voulais pas tinquiéter, Camille Juste la tension, tu sais bien. Mais tu mas tant manqué

On appelle ça mentir, maman. Camille ôta rageusement ses bottes, les jeta dans un coin. Bref. Où est ton tensiomètre ? On vérifie ta tension et je file à lhôtel. Je dors pas ici, cest impossible : WC qui fuit, radiateurs tièdes, voisins qui gueulent contre les cloisons. Jy arrive pas.

Assise à la table, elle jeta à peine un regard aux tartes encore fumantes, dorées et gracieuses sur leurs assiettes.

File-moi lappareil.

Soumise, sa mère rapporta lantique tensiomètre à poire.

Cest quoi, ça ? Tavais pas assez deuros pour un électronique ? Je tai bien envoyé de largent.

Je lai mis sur livret pour toi. Au cas où…

Mon Dieu.

Camille gonfla la poire, lu des chiffres qui dansaient devant ses yeux.

Seize, neuf ! Tu manges la fleur de sel à la petite cuiller, ou quoi ?

Bon, juste un peu plus que dhabitude…

Demain, jachèterai de vrais médocs. Et un appareil. Là, je suis crevée. Où puis-je minstaller ?

Sa mère sempressa, sagita, installa un lit. Camille, accoudée à la cuisine, contemplait dehors les barres grises, et martelait en elle : « Faut pas rester. Il faut que je reparte dès demain. »

***

La nuit, Camille ne dormit pas. Le canapé était trop court, les ressorts comme des cailloux. Les murs vibraient sous les cris des voisins une querelle, puis des coups, puis une longue plainte de femme que recouvrait un torrent dinjures.

Elle fixait le plafond, la fissure en zigzag quelle identifiait jadis à un éclair céleste nétait plus quune ride de plus sur ce vaisseau fantôme.

Au matin blême, elle sombra enfin dans le sommeil, rêvant quelle était fillette, suivant sa mère sur le marché le dimanche, cueillant un beignet tout chaud roulé dans le sucre glace, et Camille y trouvait un bonheur imbécile, parfait.

Elle se réveilla, mouillée de larmes. La détresse coulait sur sa joue rien, même le vieux drap ne put larrêter.

Derrière la cloison, le silence. Les vieux carillons tintaient doucement, ceux-là mêmes que sa mère promettait toujours de jeter.

Camille ? fit la voix de sa mère, en rêve, derrière la porte. Tu dors ?

Jsuis réveillée, répondit Camille dune voix rauque.

On est venu pour toi.

Qui ça ?

Je sais pas. Une jeune femme Elle dit, Manon. Tu te souviens ?

Éberluée, Camille se redressa. Manon ? Quelle Manon ?

Robe de chambre sur le dos, elle sortit.

Manon, lamie denfance, celle à qui elle navait su dire adieu en partant pour Paris. Les mêmes cheveux clairs, la même fossette, juste des cernes nouvelles sous les yeux.

Salut, dit Manon. Ta mère ma dit que tétais revenue Je me suis dit, quinze ans quon sest pas vues. Il fallait que je vienne.

Camille voulait répondre, railler, dire “tu mas retrouvée comment ?” ou “je suis débordée” mais aucun mot ne vint.

Entre donc, fit-elle.

Elles sinstallèrent sur la table en formica. Sa mère fila politesse du voisinage chez la concierge. Manon, le mug calé entre les paumes, entama :

Je suis mariée maintenant. Une fille, Élise, sept ans. Elle va entrer au CP.

Félicitations, souffla Camille.

Et toi ? Manon la regarda dun œil presque transparent. Paris, cest comment ?

Correct.

Mariée, toi ?

Jai été.

Cest-à-dire ?

Camille haussa les épaules, la gorge pleine de non-dits : lhomme parti ailleurs, lappart, la voiture et le boulot rien de tout cela ne pesait dans lobscurité. Elle était seule, purement seule.

On na pas tenu le coup, résuma-t-elle.

Manon acquiesça. Un silence persista, léger. Puis :

Moi je tai pardonnée.

Pardonnée ? sétonna Camille.

Ben oui. Tes partie, tu ne mas même pas dit au revoir. On était comme des sœurs, on sest tout promis Le départ, le vide, puis la rancune. Jai pleuré, puis jai compris : il le fallait. Tas construit ta vie, moi la mienne. Et maintenant, regarde : nous voilà à partager du thé. Ça me fait plaisir, tu sais.

La gorge de Camille se serra. Elle tourna la tête, contemplant la rue.

Pardon, Manon. Jétais égoïste. Je men veux.

Arrête, sourit Manon, cest la vie.

Elles parlèrent jusque tard. Manon racontait son mari à lusine, buvait mais tendre sa fille, artiste précoce, les murs du salon bariolés. Camille écoutait, surprise de lintérêt sincère qui montait en elle.

Si ça te dit, dit Manon en partant, viens dîner demain ? Je fais du pot-au-feu. Tu verras Élise.

Je ne sais pas

Si, viens ! Ta mère dit que tu repars mercredi. On passera la soirée ensemble à papoter.

Camille fit oui de la tête.

***

Le lendemain, Camille fila à la pharmacie. Au menu : tensiomètre électronique, médicaments, et de quoi remplir la trousse de secours. Marquant le pas dans les rues de province, elle remarqua soudain que la ville nétait pas aussi laide : arbres dorés givrés, gamins rieurs sur des luges, vieilles à laffût sur des bancs. Une vie ordinaire avec des reflets de bizarrerie douce.

À la pharmacie, la file serpentait. Devant elle, une veuve en doudoune rapiécée, un cabas débordant de victuailles. La femme haletait, main crispée sur la poitrine.

Ça ne va pas ? demanda Camille.

Oh, ça va passer, ma belle Cest lcœur. Une pilule et cest reparti.

Plus pâle que la neige, le front humide.

Asseyez-vous, je moccupe de tout. Vous voulez quoi ?

De la trinitrine, ma fille. Merci, vraiment.

Camille acheta la boîte, tendit le cachet. Le soulagement fut instantané.

Merci, ange ! Vous nêtes pas dici, non ?

Si, murmura Camille soudain, jsuis née ici.

En sortant, elle esquissa un sourire.

***

Le soir, Camille gravit lescalier défoncé de la HLM de Manon. Cinquième sans ascenseur, la rampe branlante, des traces denfance partout. “Jai perdu le sens de ces endroits”, pensa-t-elle et pourtant, rien ne lirrita.

Cest une petite fille qui ouvrit, fine, cheveux clairs, les yeux trop grands pour ses joues.

Vous êtes la tatie Camille ? demanda-t-elle. Maman vous attend.

Oui, je suis Camille.

Moi cest Élise. Entrez, ya du pot-au-feu.

Lappartement était simple, propret. Mobilier dun autre âge, papiers peints usés, dessins denfant sur les murs. Odeur gourmande de pot-au-feu, tarte aux pommes.

Manon sagitait devant la cocotte.

Vas-y, pose-toi ! On va manger. Élise, amène les couverts.

À table, Camille redécouvrit la chaleur du pot-au-feu, la simplicité sans artifices. Elle se sentit baignée dun bonheur vaguement irréel, chaleur diffuse, comme une madeleine dans un rêve bleu.

Tu veux dessiner, Élise ?

La fillette la fixa longuement, puis accepta, sérieuse :

Je vais te dessiner, tes jolie.

Merci, petite.

Élise ramena un cahier et des crayons, sinstalla à sa tâche.

Tout en discutant avec Manon autour dun thé à la cerise, Camille sentit la bulle de son enfance flotter dans la pièce.

Tu as des enfants ? demanda Élise sans lever les yeux.

Non, ça ne ma pas été donné.

Pourquoi ?

Élise ! gronda Manon, sois polie !

Ça ne fait rien, répondit Camille, sourire doux. Parfois, cest comme ça, Élise. Tout le monde na pas la même histoire.

Tu ne dois pas être triste, déclara la fillette, tes jeune encore. Tout peut arriver.

Camille éclata de rire.

Merci, Élise, tu es adorable.

Élise lui tendit son chef-dœuvre. On y voyait Camille, en robe longue, couronne sur la tête, cernée de fleurs.

Cest toi, expliqua Élise. Une princesse. Mais triste. Je vais ajouter un soleil pour que tu sois heureuse, daccord ?

Camille sentit sa gorge se serrer.

Merci, petite. Je lemmène à Paris, ce dessin. Promis !

Tu reviendras ?

Oui, promit Camille. Et soudain, elle savait que cétait vrai.

***

Le soir, rentrée chez sa mère. Sa mère veillait.

Alors, ta soirée ? demanda-t-elle.

Bien, maman. Vraiment bien.

Assises côte à côte, Camille prit la main sèche, chaude, couverte de taches brunes.

Maman, pardonne-moi. Pour tout.

Allons, ma fille. Pardonner quoi ?

Je javais honte. De toi, de la ville, de moi-même. Je croyais être meilleure, car jétais partie. Mais non. Jai fui, simplement.

Silence. Sa mère la caressa, tendrement, comme jadis.

Tu nas pas fui, Camille. Tu as survécu. Ici, on buvait pour oublier, ou on partait. Tas bien fait. Juste, oublie pas quon tattend.

Je noublierai pas, promit Camille à mi-voix.

***

Au petit matin, Camille repartait.

Son père lemmena à la gare. Sa mère, petite silhouette dans le manteau râpé, agitait la main sur le quai.

Camille regardait par la vitre, le cœur compressé par une tristesse rieuse.

Tu reviendras, hein ? dit son père, voix rauque. On ne sera pas là éternellement.

Je reviendrai, papa. Promis.

Installée dans le TGV, elle trouva un message de Manon : “Reviens vite. Élise demande quand tatie Camille reviendra. Elle ta beaucoup aimée.”

Le train sébranla. Dehors, les barres grises, les garages, les champs sous la neige séloignaient. Et Camille se surprit : pas de migraine. Pas de nausée. Simplement, les yeux ouverts, un monde éveillé.

Elle sortit le dessin dÉlise : la princesse, les fleurs, le soleil inachevé.

Par-delà la vitre, le vrai soleil montait, énorme, rouge, irremplaçable.

***

Une semaine après, Camille envoya de largent à Manon. Juste pour Élise pour les crayons, la danse, ce quelle voudrait.

Manon protesta ; Camille insista.

Six mois plus tard, sans prévenir, Camille reprit la route. Un billet, une valise, et la ville de son enfance.

Elles étaient trois, réunies autour de la même vieille table : Camille, Manon et Élise. Elles mangeaient, elles riaient, elles partageaient ce qui faisait, enfin, le bonheur. Quand quelquun a besoin de toi. Simplement.

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