Le prix de sa nouvelle vie

Le prix dune nouvelle vie

Claire, il faut que je te parle. Ça fait longtemps que jy réfléchis.

Claire Moreau remuait la soupe sur le feu. Une soupe toute simple : pommes de terre, carottes, un peu de céleri. Elle ne se retourna pas tout de suite. La voix de son mari nétait pas la même que dhabitude. Ce nétait pas le ton quil prenait pour parler des factures ou râler contre son travail. Il y avait là-dedans quelque chose de ferme, darrêté depuis longtemps.

Je técoute, dit-elle en restant occupée.

Non, tu nécoutes pas. Retourne-toi.

Elle coupa le gaz. Déposa lentement la cuillère sur le repose-plat. Lentement, elle fit face.

Paul Moreau se tenait dans lembrasure de la cuisine. Cinquante-deux ans, grand, avec ses tempes argentées quelle avait trouvées séduisantes autrefois. Il tenait son téléphone dans la main, sans le regarder, juste en le serrant.

Je men vais, dit-il.

Claire sentit quelque chose se resserrer sous ses côtes. Pas de la douleur, non. Une sorte dattente de la douleur.

Où ça ? demanda-t-elle par réflexe. Question stupide, elle en était consciente. Mais elle navait pas dautre mot à dire.

Pour de bon. Jai fait ma valise. Elle est dans lentrée.

Paul.

Claire, sil te plaît. Je ne veux pas de scène.

Je nallais pas en faire. Elle se ressaisit plus vite quelle ne laurait imaginé. Explique-moi seulement. Tu me dois des explications.

Il garda le silence, passant le téléphone dune main à lautre.

Je nen peux plus, lâcha-t-il enfin. Je ne veux plus vivre avec quelquun destropié.

Le silence devint presque tangible. Une voiture passa dans la rue, une porte claqua, un bruit discret dans les tuyaux. Mais dans la cuisine, on nentendait plus que la respiration de Claire.

Quas-tu dit ? souffla-t-elle.

Je sais que cest dur à entendre. Mais tu mas demandé la vérité. Je ne veux pas passer le reste de ma vie à fixer ta cicatrice, tes pilules, tes arrêts maladie. Tu as changé, Claire. Tu nes plus la même, depuis lopération.

Je tai donné un rein.

Je sais.

Je tai donné un rein pour que tu vives.

Je sais. Il ne détournait pas le regard, et cétait le plus insupportable. Et je ten serai toujours reconnaissant. Tu mas sauvé la vie. Mais je ne peux pas rester avec quelquun, juste par reconnaissance, toute ma vie.

Quelquun qui?

Qui nest plus la personne que jai connue.

Claire recula lentement jusquà la fenêtre. Dehors, cétait novembre. Gris, pluvieux, des arbres nus, des flaques sur la chaussée. Elle regardait leau sur la route sans savoir comment réagir : pleurer ? hurler ? sécrouler ?

Il y a quelquun dautre, fit-elle. Ce nétait pas une question, elle le savait déjà.

Le silence qui suivit donna la réponse.

Oui.

Depuis longtemps ?

Quelques mois.

Elle hocha la tête, le dos toujours tourné, regardant dehors.

Elle sappelle comment ?

Claire, ce nest pas important.

Je te le demande, Paul.

Victoire.

Quel âge ?

Trente et un ans.

Nouveau hochement de tête. Tout sexpliquait désormais : ses retards, la nouvelle eau de toilette quelle ne lui avait pas offerte, son indifférence à son état de santé.

Tu pars maintenant ?

Oui.

Bien.

Elle écouta les bruits du couloir, le roulement de la valise sur le parquet, le déclic de la serrure, puis plus rien.

Claire resta encore cinq minutes devant la fenêtre. Puis elle retourna à la cuisine, ralluma le gaz et reprit la cuillère.

Il fallait bien finir la soupe.

***

Trois ans auparavant, quand on avait diagnostiqué linsuffisance rénale terminale de Paul, Claire navait pas hésité. Elle avait proposé dêtre donneuse. Les médecins confirmèrent la compatibilité, elle passa tous les examens, et, au printemps, on les hospitalisa dans deux chambres voisines de lhôpital Cochin. Elle lui donna son rein gauche. La convalescence fut longue, douloureuse. Paul récupéra vite, elle plus lentement.

Puis les mois passèrent à sadapter à ce nouveau corps : fatigue, douleur latente, régime, examens tous les trois mois. Et cette cicatrice sur le ventre, pâlissant doucement, qui ne disparaissait jamais.

Paul, lui, semblait renaître. Il retrouva des couleurs, reprit du poids, sinscrivit à la salle de sport. Le nouveau costume. Le parfum inédit.

Claire voulait croire quil recouvrait le goût de vivre, quil profitait encore plus du cadeau reçu. Elle était heureuse pour lui.

Quelle naïveté.

***

Les deux premières semaines après son départ, elle ne fit quabattre du travail. Cétait tout ce quelle pouvait faire en pilote automatique. Claire travaillait de chez elle comme traductrice allemand et anglais, articles médicaux, juridiques, parfois des romans. Elle se cramponnait à la langue des autres, incapable de sexprimer avec les siennes.

Le soir, elle mangeait ce qui lui tombait sous la main. Du pain, du fromage, parfois un œuf dur. Elle se couchait tôt, car le silence de lappartement était insupportable. Et elle se réveillait à quatre heures, fixant le plafond jusquà laube.

Tous les jours, son amie Jeanne appelait.

Claire, tu as bien mangé aujourdhui ?

Oui.

Quoi donc ?

Allez, Jeanne

Dis-moi !

Un sandwich.

Ce nest pas suffisant. Jarrive demain.

Inutile

Jarrive.

Jeanne Laurent, amie depuis la fac, médecin généraliste dans le 15ème arrondissement, remariée, deux petits-enfants le week-end, douée pour dire les choses franchement, sans verni.

Elle débarqua le lendemain, ouvrit le frigo.

Mon Dieu, Claire souffla-t-elle, découvrant les rayons quasi vides. Tu ne manges plus, vraiment ?

Si.

Quoi ?

Nimporte quoi.

Justement. Jeanne referma le frigo et se tourna vers elle. Tu as le visage effacé, on dirait que tu fonds.

Merci

Ce nest pas un compliment. Je comprends que ce soit dur. Cest normal. Il ne faut pas seffacer complètement.

Jessaie de ne pas le faire.

Tu téteins. Viens tasseoir ici. Raconte-moi tout depuis le début.

Claire sassied, la tête baissée.

Il ma dit quil ne voulait plus vivre avec une infirme. Voilà.

Long silence de Jeanne.

Quel salaud, finit-elle par dire, posément.

Sil te plaît, ne dis pas ça. Ça ne change rien.

Tu as besoin de colère. Cest mieux que ton néant actuel.

Je ny arrive pas. Il ny a rien, Jeanne. Juste un grand vide glacé.

Nouveau silence. Puis Jeanne mit de leau à bouillir, sortit du sarrasin dun placard.

Sais-tu ce quest la vraie dépression ? Une absence. Tu la décris.

Je sais.

Tu niras pas consulter, je te connais. Mais tu prends tes médicaments, tu fais tes bilans ?

Oui. Ça se fait tout seul.

Déjà ça.

Jeanne fit la cuisine sans demander la permission, comme si tout était naturel et quotidien. Ce geste fit craquer Claire.

Pour la première fois en deux semaines, elle pleura. Pas de manière élégante. Des sanglots moches, râpeux, incontrôlables.

Jeanne ne la consola pas, ne lenlaça pas, ne promit rien. Elle baissa le feu, posa un rouleau dessuie-tout devant Claire.

Pleurer, cest sain.

***

Le mois de décembre passa dans le brouillard. Janvier fut plus lumineux. Le travail laidait : penser en étranger pour ne pas sécouter penser.

En février, Jeanne parla de cure.

Il te faut changer dair, Claire. Je tai trouvé une place à létablissement « Les Eaux Claires », près de Fontainebleau. Très bonne rééducation, balades en forêt. Tu verras, la forêt est belle en cette saison.

Jeanne, je ne suis pas handicapée.

Tu as besoin de te reposer. De voir autre chose que tes murs. Ça fait quatre mois que tu ne sors plus.

Jai déjà parlé aux murs. Claire vit Jeanne la fixer. Cétait une blague. Ou presque.

Tu pars. Jai vérifié, il y a des places début mars. Trois semaines, en cure « revitalisation ». Cest même justifié médicalement, la réhab annuelle après don dorgane.

Tu inventes.

Non. Regarde sur internet !

Claire ne vérifia pas. Elle savait bien que Jeanne avait raison. Elle pourrissait lentement chez elle, ça ne pouvait plus durer.

Daccord, jirai.

***

« Les Eaux Claires » était fidèle à la description : vieille bâtisse modernisée, grand parc de pins, sentiers sablonneux. Depuis sa chambre, Claire voyait létang, encore pris de glace en mars. Le matin, la lumière rosissait leau figée.

Deux jours, elle ne quittait presque pas sa chambre, enchaînant soins, repas, lectures. Au troisième, elle sortit.

Le parc était désert ou presque. Quelques retraités sur des bancs, deux femmes marchant vivement avec des bâtons de marche nordique, un homme promenant un chien.

Claire flânait, attentive au crissement du gravier sous les pas, au chant matinal des mésanges, à labsence totale de pensées. Cela faisait du bien.

Au bord de létang, un banc de bois. Elle sy posa et fixa la glace.

Ce siège est libre ?

Elle se retourna. Un homme dune cinquantaine dannées, trapu, épaules larges, veste bleu marine, attendait poliment.

Je vous en prie, répondit Claire en se décalant.

Il sassit, regarda le plan deau.

Cest beau, dit-il après une minute. La glace résiste.

Oui.

Il paraît que lan dernier, tout était fondu en février. Je viens pour la deuxième fois. La première, cétait en octobre.

Elle ne demanda pas pourquoi il était là. À la cure, personne nest là par hasard, tout le monde le sait.

Vous êtes ici depuis longtemps ? demanda-t-il.

Trois jours.

Moi, depuis hier. Il étira la jambe gauche doucement, comme pour la tester. Elle ne mobéit pas encore bien. Je dois faire une vraie rééducation.

Claire remarqua quil était légèrement de biais.

Accident ? sétonna-t-elle elle-même.

Oui. Fracture de la colonne vertébrale en septembre. Je peux marcher, voyez, mais la rééducation est loin dêtre terminée.

Je suis désolée.

Ne le soyez pas, vous ny êtes pour rien.

Cest sans doute éprouvant.

Oui, mais jai eu le temps de réfléchir, sourit-il. Apparemment, cest bon pour la santé mentale.

Claire sentit quelle lui répondait dun sourire, maladroit, mais un sourire.

Serge, dit-il, tendant la main.

Claire.

Une poignée de main brève, professionnelle.

Je dois continuer la marche. Linfirmière exige quarante minutes par jour. Cest toute une affaire !

Bonne marche.

À vous aussi.

Il séloigna, légèrement raide, mais digne.

Claire reporta son regard sur la glace. Pour la première fois depuis quatre mois, elle éprouva une sensation neuve : rien. Pas de douleur, ni de bien-être, mais un simple rien. Et cétait déjà beaucoup.

***

Le lendemain, ils partagèrent le petit-déjeuner par hasard. Elle choisit une table près de la fenêtre. Quand Serge arriva, il demanda :

Je peux ?

Je vous en prie.

Ils parlèrent peu. Il lisait sur son téléphone, elle observait les arbres. Mais il finit par demander :

Vous êtes bien traductrice ?

Claire parut surprise.

Pourquoi ?

Vous aviez un dictionnaire allemand papier hier au repas. Rare, de nos jours.

Observateur.

Cest mon métier. Architecte, enfin, je létais. Maintenant, je ne sais pas.

Pourquoi ?

Jai gardé mes mains, mais pas tout à fait ma souplesse. On verra.

Vous ne pouvez pas ne pas travailler ?

Non. Cest dans la tête, cest comme respirer. Le métier change la façon de penser.

Cest pareil pour la traduction. On shabitue à penser autrement, et labsence de ce travail laisse un vide.

Exactement.

Le silence parut confortable.

Vous restez longtemps ?

Trois semaines.

Moi aussi. On se croisera encore.

Sans doute.

***

Pendant que Claire contemplait létang glacé et discutait dictionnaires et architecture, Paul menait une existence tout autre.

Il naurait su dire comment tout était devenu si agréable. Après trois ans de maladie, de dialyses, de sensations dun corps devenu étranger, il se découvrait un mieux-être inouï. Il se réveillait sans penser à ses pilules. Soffrait même un verre de vin, sans trop sinquiéter. Les restrictions étaient moindres, et tellement plus supportables.

Victoire, trente et un ans, blonde, toujours en ligne, pleine dénergie, était partout à la fois, agent de voyages, toujours de nouveaux projets.

Paul, regarde ! Elle lui montrait sur son portable des photos de calanques, de sentiers corses, de calanques encore. On pourrait y aller en mai, cest sublime, et facile daccès. Tu viens ?

Bien sûr. Parce quà présent, tout semble possible. Il y a encore un an, Paul imaginait ne jamais voyager.

Ils aménagèrent ensemble dans lappartement de Paul. Elle y apporta quelques cartons, changea deux ou trois meubles, installa de nouveaux rideaux. Paul ne dit rien, les trouva très bien.

Parfois, rarement, il pensait à Claire. Pas avec regret, ou pas celui auquel il songeait. Plutôt un malaise diffus, quil ne nommait pas culpabilité, se refusant à se juger coupable. Elle avait été formidable avec lui, accompli un geste immense. Mais vivre auprès dune personne malade ou perçue comme telle, cest vivre sous une chape de plomb. Ce nétait pas ce quil voulait désormais.

Ses collègues voyaient la transformation.

Moreau, on ta changé ! lançait parfois un collègue, le charriant gentiment.

Oui, la vie saméliore.

Ils partirent en Corse au printemps, puis en Islande à lautomne, voir les aurores boréales. Paul voulait tout ce qui lui avait été refusé.

Mais il avait la hantise de ralentir, de manquer de quelque chose.

***

Pendant ce temps, à Fontainebleau, le quotidien de la cure ségrenait : soins, promenades, repas. Claire retrouvait un rythme : bain de pin tous les matins, promenade dune bonne heure, sieste daprès-midi, lecture ou contemplation du parc le soir.

Serge avait le même emploi du temps ; ils se croisaient régulièrement sur les sentiers.

Trente-six minutes aujourdhui, soupira-t-il un matin, sasseyant sur leur banc favori.

Quarante sont requises.

Oui, je fatigue trop. Il observa la glace percée de premières déchirures. Je men veux.

Ne soyez pas trop dur avec vous. Cinq mois seulement après une fracture de la colonne peu de gens en feraient autant.

Les traductrices de textes médicaux parlent toujours si rationnellement. Plus que les autres.

En quoi ?

Pas de fausse compassion. Vous énoncez les faits.

Je ne sais pas si tout ira bien, je ne suis pas votre médecin.

Précisément, ce réalisme est rare.

Elle devait admettre quil avait raison. Durant ces mois, elle avait beaucoup entendu « tout ira bien », « tu es forte ». Mais jamais simplement la vérité.

Comment cest arrivé ? demanda-t-elle finalement. Si tu ne veux pas répondre

Un chantier. Je vais sur le terrain. Mauvais échafaudage, chute du troisième étage.

Et?

Et je suis resté en vie. Cétait dit comme une évidence, sans emphase. On réalise dabord quon respire encore, puis on ressent la douleur, puis on décortique les dégâts.

Cest long ?

Énormément. Il reposa son regard sur létang. Jai eu du temps pour penser : à tout ce que javais bâti sans avoir jamais mon chez-moi. Mon fils, coupé de moi depuis deux ans. Peut-être que cétait perturbant, mais salutaire. Un électrochoc, malgré tout.

Dure façon de se réveiller

La vie ne connaît pas lélégance.

Claire rit doucement, surprise de se découvrir capable de rire à nouveau.

Je ne vous avais jamais entendue, nota Serge.

On se connaît à peine

Justement.

Silence. Létang noircissait sous la fonte.

Vous êtes mariée ? demanda-t-il, neutre.

Je létais. Plus maintenant.

Depuis quand ?

Quatre mois. Il est parti après.

Après un temps, elle ajouta :

Il y a trois ans, jai donné un rein à mon mari. Il est parti ensuite, parce quil refusait de vivre avec une femme « diminuée ».

Serge se tut longuement. Elle sattendait au traditionnel : incroyable, affreux, etc.

Ça fait mal, dit-il simplement.

Oui, ça fait mal.

***

Fin mars, la glace disparut. Létang redevint gris, puis bleu. Le matin, une brume légère flottait. Ils marchaient ensemble, volontairement ou non, au même rythme.

Ils parlaient beaucoup. De travail, darchitecture, des corps qui changent après laccident. Claire finit par aborder sa propre cicatrice. Dabord, elle lavait détestée, fuyée, puis considérée comme une partie delle.

Le corps est honnête avec nous, approuva Serge. Il sadapte.

Vous, vous la voyez, votre cicatrice ?

Non, elle est dans le dos. Je la sens, chaque jour.

Quest-ce que cela signifie pour vous ?

Que je suis là. Il sest passé quelque chose. Et je suis encore là. Cest suffisant.

Claire y pensa longtemps le soir. Cétait une philosophie opposée à Paul, qui cherchait à tout oublier pour recommencer à zéro. Serge, lui, disait : être là, cest déjà beaucoup.

Elle ne savait pas encore ce quelle en pensait. Mais cétait intéressant dy réfléchir.

***

À la seconde semaine, ils prenaient le thé le soir au rez-de-chaussée. Elle offrait les petits gâteaux reçus de Jeanne par la poste. Serge achetait le thé à lautomate.

Parle-moi de ton fils, demanda-t-elle un soir.

Antoine. Vingt-six ans. Vit à Nantes, il est informaticien. Marié lan dernier, sa femme est sympathique, je lai vue une fois, à leur mariage. Nous ne sommes pas fâchés, mais nous nous sommes éloignés. Jétais toujours occupé, il a grandi tout seul.

Tu lui as parlé, depuis laccident ?

Il est venu à lhôpital. Il est resté là, à côté. Étrange : il faut un choc pour se remettre à dialoguer.

Je comprends. Jai une fille, Camille, vingt-trois ans. Elle a voulu venir me voir après le départ de Paul, je ne voulais pas.

Pourquoi ?

Je ne voulais pas quelle me voie dans cet état-là. Je ne voulais pas être une victime à ses yeux. Je suis sa mère, je dois être

Être quoi ?

Soi-même, je suppose. Ne pas susciter la pitié.

Cest de lorgueil ou de la protection ?

Je ne sais pas. Sans doute les deux.

Elle sait que tu es ici ?

Oui. Elle téléphone. Elle veut venir le week-end. Je réfléchis.

Laisse-la venir.

Claire le fixa.

Pourquoi ?

Parce quelle le fait par amour, pas par pitié. Jai repoussé Antoine longtemps, pensant men sortir seul. Mais quand il est venu, cétait mieux.

Tu nas pas eu peur quil te voie diminué ?

Si. Mais il le sait déjà. Nos enfants voient tout.

Claire acquiesça. Le lendemain, elle appela Camille pour lui dire de venir le week-end suivant.

***

Paul, de son côté, feuilletait un magazine de voyage.

Victoire, regarde : lascension du volcan Acatenango, au Guatemala !

Quatre mille mètres ! Tu nas jamais fait de randonnées en montagne avant

Avant, je ne faisais rien. Maintenant, si ! Et puis le médecin parle dactivité raisonnable : la randonnée, cest raisonnable.

Daccord, voyons pour lautomne.

Mais finalement ils partirent au Maroc. Chaleur, marchés colorés, désert, dromadaires. Paul était fatigué, pensa que cétait le climat. Trois jours de fièvre. Puis une douleur au flanc droit. De retour à Paris, tout passa, ou presque. Mais il resta une inquiétude sourde, quil nosait nommer.

***

Camille arriva à la cure un samedi. Grande, brune, les yeux clairs, le visage de sa mère. Elle étreignit longtemps Claire.

Maman.

Camille.

Elles prirent le thé dans le salon, Camille racontant son travail, son nouvel appartement. Claire écoutait, prenant la mesure du temps perdu : sa fille était adulte.

Comment tu vas ?

Mieux, répondit Claire. Cétait sincère.

Les gens sont sympas ici ?

Claire hésita.

Il y a un homme. Architecte. En convalescence aussi. Quelquun de bien.

De bien, répéta Camille dune voix pleine de sous-entendus.

Ne commence pas

Je ne dis rien.

Si, tu as une voix qui en dit long.

Tant que tu es heureuse, maman

Serge passa, la salua poliment. Camille apprécia le parc.

Quand il partit, Camille finit par dire :

Maman Ça va.

***

La dernière semaine passa paisiblement. La neige fondit, les premières pousses vertes apparurent, les oiseaux chantaient au matin. Les balades sallongeaient, Serge remarchait presque normalement.

Aujourdhui, une heure vingt-sept, presque sans pause.

Bravo.

La jambe obéit mieux. Trois ou quatre mois encore, et ce sera redevenu normal.

Cest une excellente nouvelle.

Oui. Jaimerais aller voir mon fils à Nantes, sans raison particulière. Juste comme ça.

Cest bien.

Vous aviez raison pour Camille. Elle est venue par amour. On le voyait.

Vous observez bien.

Cest le métier. Un architecte étudie lespace entre les choses, pas seulement les choses elles-mêmes.

Claire trouva cela beau, en effet.

Puis-je vous appeler quand nous serons rentrés à Paris ?

Ils sarrêtèrent. Il attendit sa réponse.

Oui, tu peux.

Il hocha la tête. Ils marchèrent encore, épaule contre épaule.

***

Claire rentra chez elle fin mars. Tout était pareil et pourtant différent. Premières actions : ouvrir toutes les fenêtres, faire le plein de courses, cuisiner vraiment.

Jeanne appela le soir.

Alors ? De retour ?

Oui. Ça ma fait du bien.

Je lentends à ta voix. Tu as rencontré quelquun ?

Peut-être.

Raconte.

Elle raconta brièvement. Prénom, métier, accident, promenades.

Tu crois quil appellera ?

Il la dit.

Parfait.

Serge téléphona le lendemain.

***

Ils se virent régulièrement, sans précipitation. Dîners, balades, musées. Il racontait ses projets, elle ses traductions. Ils se retrouvaient parfois à la sortie du médecin.

En mai, il linvita à une expo darchitecture dans le 13ème arrondissement.

Celui-ci, cest mon dernier projet avant laccident.

Raconte.

Il lui parla du bâtiment, des fenêtres pensées pour envoyer la lumière à telle heure. Claire lécoutait sans linterrompre.

Il est fini ?

Il sera terminé cet automne, je voudrais te le montrer.

Elle passa au tutoiement sans sen rendre compte.

Je veux bien.

Alors, je temmènerai.

Première faille, infime, mais vivante.

***

Lété, Paul commença à aller moins bien.

Un appel du néphrologue.

Monsieur Moreau, vos bilans minquiètent un peu. Il y a des signes précoces dun possible rejet du greffon. Il va falloir revoir votre protocole.

Jai tout suivi

Les voyages, la chaleur, les altitudes tout cela fatigue le corps.

Paul nosa répondre. Le néphrologue se montra grave :

Vous nêtes pas un homme « guéri », mais un patient greffé. Faites attention.

Paul sassit longtemps dans sa voiture en sortant. Un couple de jeunes passait dans la rue, riant.

Un sentiment désagréable monta en lui.

***

Victoire fut attentive, quelques jours. Puis distante. Quand Paul expliqua devoir ralentir le rythme, elle soupira :

Repose-toi, et ça reprendra.

Et si ça ne rentre pas dans lordre ?

Arrête dêtre négatif ! Ça ira.

Mais Paul sentait quelle se lassait.

***

Ils nallèrent finalement ni au Guatemala, ni ailleurs. Paul restait lire chez lui. Victoire sortait davantage. Ils se disputèrent pour la question des fêtes de fin dannée, mais ce nétait quun prétexte.

Tu comprends que je nai pas envie de cette vie, Paul. Tu es tout le temps à cran, préoccupé, malade. Même quand on parle, tu nes jamais là.

Désolé.

Ce nest pas de la faute à quelquun, juste ce nest pas ce que jimaginais.

Paul comprit. Mais cest de Claire quil se mit à penser, de plus en plus souvent. De ses gestes, de sa manière dêtre là, discrète, patiente. De son calme. De la façon dont elle rangeait ses pilules sans se plaindre.

Il chassa ces pensées.

***

À Noël, Claire se savait heureuse. Dun bonheur calme, neuf. Elle se réveillait le matin, impatiente de vivre la journée.

Serge avait récupéré toute sa mobilité. Ils visitèrent en octobre le chantier de sa maison à la campagne, à lautomne la lumière dor traversait la forêt.

Claire observait la lumière.

Cest beau.

Je suis heureux.

Il sapprocha.

Claire, jaimerais que tu viennes vivre ici un jour. Si tu veux.

Long silence.

Un jour, répondit-elle. Je ne suis pas pressée.

Je sais. Moi non plus.

Ils restèrent silencieux, noyés dans la lumière tiède.

***

En janvier, Jeanne appela.

Claire, tu es au courant ? Paul est à lhôpital. Rejet du greffon. Victoire la quitté.

Claire sentit une vieille douleur toute familière. Elle serra le téléphone.

Merci de me lavoir dit, Jeanne.

Tu veux quon en parle ?

Non. Je vais bien, vraiment.

Claire raccrocha, longuement immobile devant la fenêtre. Une émotion indéfinissable affleurait : ni plaisir ni peine, mais la paix. Elle composa le numéro de Serge.

Salut.

Tout va bien ?

Oui. Je voulais juste tentendre.

Jarrive.

***

Paul sortit de lhôpital en février. Minci. Visage fatigué mais assagi. Victoire avait déménagé, emportant ses affaires sans éclat. Il se retrouva seul dans son appartement, avec les rideaux de Victoire, quil navait jamais eu la force de remplacer.

Il pensa de plus en plus souvent à Claire. Non comme à quelquun à retrouver absolument, mais comme à quelquun de profondément irremplaçable. Quelquun qui savait vivre avec ce quil fallait de patience et de courage.

Il chercha son numéro, longtemps hésita, puis appela.

Elle répondit au troisième appel.

Paul.

Claire, salut.

Comment vas-tu ?

Jimagine que tu sais.

Oui.

Je peux venir te voir ? Juste parler

Un silence, puis :

Oui, passe.

***

Il arriva un dimanche après-midi. Claire ouvrit tout de suite. Il avait vieilli mais dans le bon sens : pas par les années, mais par la conscience de la vie.

Viens, installe-toi. Tu veux du thé ?

Avec plaisir.

Il sinstalla. Contempla la vieille photo de Claire et Camille, heureuses.

En revenant, Claire posa deux tasses.

Claire je sais que je nai aucun droit

Laisse-moi tarrêter. Elle croisa son regard. Tu reviens parce que tu as peur dêtre seul maintenant que tu es malade, et tu te souviens que jai su être là. Mais ce nest pas de lamour, Paul. Cest autre chose.

Si ça létait ?

Tu ne serais pas parti. Ou tu ne laurais pas compris si tard.

Quest-ce que je dois faire maintenant ?

Chercher ce quil y a à donner, pas à recevoir. Réfléchir, accepter davoir eu tort, puis avancer autrement.

Cest dur.

La vie lest. Mais pour persévérer, il faut accepter de se construire autrement, plus lentement, plus profondément.

Il comprit. Se leva.

Tu es heureuse ?

Un vrai sourire éclaira la voix de Claire.

Oui. Autrement, mais oui.

Cest bien.

Il sortit.

***

Claire resta dans le vestibule. Entendit la porte, le vent, un taxi dans la rue, le froissement du temps. Puis elle prit son téléphone, écrivit un message.

« Il est parti. Tout va bien. Tu es où ? »

La réponse arriva aussitôt :

« Quai de la Seine. Viens. »

Elle mit son manteau.

Il faisait froid dehors, mais pas désagréablement. Lair de février était sec et limpide. Elle marcha vers la Seine. Sans précipitation, ni lenteur.

Serge était là, appuyé à la rambarde, observant le fleuve. Il se retourna en la voyant arriver.

Il a mis longtemps ? lança-t-elle.

Le métro allait vite aujourdhui. Il la regarda. Ça va ?

Oui. Vraiment.

Que voulait-il ?

Recommencer à zéro.

Tu as été claire ?

Oui.

Il a compris ?

Je crois. Il a changé. La vie, ça transforme. Ceux qui veulent changer, du moins. Les autres, la vie les casse.

Ils restèrent là, côte à côte, face à la Seine dhiver, aux courants sombres, sans glace cette année. Le vent était froid, mais supportable. Le soleil déclinait mollement derrière la ville.

Serge

Oui ?

Tu te souviens, à la cure, quand tu disais : « Il sest passé quelque chose, et je suis là. » Que cétait suffisant ?

Oui.

Je crois comprendre maintenant : « suffisant » ce nest pas peu. Cest même immense.

Cest ça, le bonheur alors ?

Elle ne répondit pas tout de suite, les yeux perdus sur leau.

Oui. Cest ça

Serge la comprenait. Il ne prit pas sa main tout de suite. Il resta près delle. Puis, doucement, ses doigts cherchèrent les siens. Sans demander, sans hâte. Juste la présence, et la certitude quil ny a rien à prouver ni à fuir.

Elle ne retira pas sa main.

La Seine coulait.

Dans le souffle paisible de Paris, Claire savait : ce qui importe, cest dêtre là, simplement, vraiment.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: