Le prix de sa nouvelle vie

Le prix de sa nouvelle vie
Journal intime dÉlise

Élise, il faut que je te parle. Jy réfléchis depuis longtemps.

À ce moment-là, je tournais la cuillère dans une marmite posée sur la plaque. Un potage tout simple : pommes de terre, carottes, un peu de céleri. Je nai pas réagi sur le coup. Le ton de Paul nétait pas celui quil prenait lorsquil voulait parler factures ou râler sur le bureau. Il avait cette gravité préparée, compacte.

Je técoute, ai-je dit sans marrêter.

Non Tu nécoutes pas. Retourne-toi.

Jai éteint la flamme, posé la cuillère, tout doucement. Puis je me suis retournée vers lui.

Paul Marchand se tenait dans lembrasure de la porte de la cuisine. Cinquante-deux ans, grand, cette mèche poivre et sel au-dessus de loreille que jaimais tant autrefois. Il tenait son portable, mais ne le regardait pas.

Je pars, il a dit.

Tout sest resserré sous mes côtes. Pas vraiment de la douleur. Quelque chose qui ressemble à la conscience que la douleur arrive.

Où ça ? ai-je demandé, même si la question était ridicule.

Pour de bon. Ma valise est dans le couloir.

Paul

Ne commence pas. Je ne veux pas de drame.

Tu nen auras pas. Jaimerais juste savoir pourquoi. Tu me dois ça.

Il a hésité, a fait passer son téléphone dune main à lautre.

Je ne peux plus, a-t-il fini par dire. Je ne veux pas vivre avec une infirme.

Le silence avait un poids presque tangible. Dehors, le bruit familier dune portière de voiture, une porte dimmeuble qui claque, le chauffage qui claque dans les tuyaux. Et dans la cuisine, tout ce que jentendais, cétait ma respiration.

Tu répètes ? ai-je murmuré.

Je sais que cest dur. Mais tu veux la vérité. Je ne peux plus supporter le regard sur ta cicatrice, les médicaments, les arrêts maladie. Tu nes plus la même depuis lopération.

Je tai donné un rein.

Oui, je sais.

Je tai donné mon rein, Paul, pour que tu vives.

Je sais, a-t-il maintenu le regard. Je ne loublierai jamais. Tu mas sauvé la vie. Mais je ne peux pas passer toutes mes années par gratitude auprès de quelquun qui

Qui ?

Tu nes plus toi.

Jai glissé lentement vers la fenêtre. Dehors, la grisaille de novembre, les arbres nus, les flaques brillantes sur la chaussée. Je regardais ces flaques en cherchant comment réagir. Pleurai-je ? Crier ? Me laisser tomber ?

Il y a quelquun dautre, ai-je dit. Cétait un constat.

Il na rien dit dabord. Assez longtemps pour que le silence réponde à sa place.

Oui.

Depuis combien de temps ?

Quelques mois.

Jai hoché la tête, toujours le regard perdu dehors. Les mois passés prenaient soudain un sens : ses retards, ce nouveau parfum que je navais pas acheté, son silence sur ma santé.

Tu pars maintenant ?

Oui.

Daccord.

Jai entendu ses pas dans le couloir, le bruit des roulettes de la valise sur le parquet, le clic sec de la porte dentrée. Une seule fois. Et cétait fini.

Je suis restée devant la fenêtre cinq bonnes minutes. Puis jai rallumé la plaque. Jai repris la cuillère.

Le potage devait finir de cuire.

***

Trois ans plus tôt, lorsque le diagnostic est tombé insuffisance rénale terminale je nai pas hésité un seul jour. Jai tout proposé. Après les tests de compatibilité, les analyses, en avril il y a deux ans, nous étions admis en clinique, chambres voisines. Je lui ai donné mon rein gauche. La convalescence a été longue pour moi, plus rapide pour lui.

Jai dû me réhabituer à vivre avec un seul rein : la fatigue, la douleur au côté, le régime strict, le suivi trimestriel. La cicatrice sur mon flanc gauche, plus blanche chaque mois, mais toujours là.

Pendant ce temps, Paul reprenait vie. Il rosissait, regagnait le poids fondu pendant les années de dialyse, allait à la salle de sport. Nouveau costard, nouveau parfum.

Jai cru que cétait la joie de vivre, de la gratitude, lenvie de rattraper le temps. Jai sincèrement été heureuse pour lui.

Quelle illusion.

***

Les deux premières semaines après son départ, jai travaillé. Je ne savais faire que ça en pilote automatique. Traductions à domicile allemand, anglais ; médecine, droit, parfois un peu de littérature. Rester plongée dans le flot des mots étrangers, cétait parfait : je nen avais plus à moi.

Le soir, je grignotais nimporte quoi. Je ne cuisinais pas vraiment. Pain, fromage, parfois des œufs. Je me mettais au lit tôt, incapable de supporter le silence de lappartement. Réveillée à quatre heures, je restais allongée dans le noir jusquau petit matin.

Mon amie Claire téléphonait chaque jour.

Élise, tu as mangé sérieusement aujourdhui ?

Oui.

Quoi ?

Ne commence pas

Quoi ?

Un sandwich.

Ce nest pas un repas. Jarrive demain.

Ce nest pas la peine.

Si.

Claire Dufour, amie de la fac, médecin généraliste à lhôpital du quartier, remariée, deux petits-enfants le week-end, toujours sans filtre ni fioriture.

Elle est venue et a tout de suite ouvert mon frigo.

Mon Dieu, Élise Tu ne manges plus rien ?

Si.

Quoi ?

Différentes choses.

Différentes choses ? Tu as un teint deffacée au crayon !

Merci, cest gentil.

Ce nest pas un compliment.

Claire sest assise à la cuisine et ma fait signe de minstaller en face.

Raconte-moi. Depuis le début.

Je my suis mise, les yeux rivés à la table.

Il ma dit quil ne voulait pas vivre avec une infirme. Rien de plus.

Long silence.

Quel salaud, a-t-elle lâché doucement.

Non, Claire. Ne linsulte pas. Cela naide pas.

Tu aurais besoin de colère. Cest plus sain que ton effacement.

Il ny en a pas, Claire. Jai cherché, cest vide. Vide, et froid.

Claire sest levée, a mis leau à bouillir, fouillé mes placards.

Tu sais ce quest vraiment la dépression ? Ce nest pas de la tristesse, cest du vide, exactement ce que tu me décris.

Je sais

Tu niras pas voir un psy, je te connais. Ce nétait pas une question. Mais tu prends bien tes traitements, tes examens ?

Ça, oui. Cest automatique.

Bon. Déjà ça.

Claire a trouvé du sarrasin et a mis une casserole sur le feu. Sans demande. Comme si elle lavait toujours fait.

Et cest là que les larmes sont venues. Pour la première fois, en deux semaines. Des sanglots laids, incontrôlables.

Claire na pas cherché à me consoler. Elle a juste baissé le feu, apporté du papier et la posé près de moi.

Pleure, ça fait du bien.

***

Décembre a filé comme un brouillard, janvier fut à peine plus clair. Le travail restait léchappatoire ; traduire mobligeait à penser à autre chose.

En février, Claire a évoqué une cure :

Tu devrais partir, dit-elle.

Où ça ?

Cure de rééducation à Les Sources Claires, près de Tours. Marche, balnéo, physiothérapie dans la forêt. Ce serait bien.

Je ne suis pas handicapée.

Tu as besoin de vacances. Franchement, à traîner ici tu deviens ermite.

Déjà fait.

Elle haussa un sourcil.

Blague, presque.

Tu pars. Jai réservé trois semaines en mars pour toi. Ça colle même avec le suivi post-don pour les donneurs, regarde.

Tu inventes.

Et non. Vérifie sur internet.

Je nai pas vérifié. Je savais quelle avait raison. Quil fallait faire quelque chose, ne pas pourrir sur place.

Daccord. Jirai.

***

Les Sources Claires était bien comme annoncé. Vieux bâtiment modernisé, pinède, chemins couverts de gravier. Vue sur létang gelé depuis ma chambre. Le matin, la glace rosissait sous le soleil.

Deux jours sans bouger, lectures, quelques traductions, puis jai marché.

Le parc était désert. Quelques personnes âgées sur les bancs, deux femmes en marche nordique, un homme et son chien.

Je traînais, attentive au crissement du gravier, aux oiseaux. Je ne pensais à rien, et cétait agréable.

Près de létang, une banquette en bois. Je my suis assise.

Je peux ?

À côté, un homme dune cinquantaine dannées, trapu, blouson bleu. Il fit signe à la place.

Je vous en prie, dis-je.

Il sinstalla, regarda létang.

Cest beau, dit-il. La glace tient bon.

Oui.

En mars pourtant ! Lan dernier, il paraît quelle avait fondu en février.

Je découvre, cest tout nouveau pour moi.

Deuxième séjour pour moi. Octobre, puis cette fois-ci.

Je nai pas demandé pourquoi il venait. Ici, cest évident quon nest pas là pour le simple plaisir.

Depuis quand êtes-vous arrivée ? demanda-t-il.

Trois jours.

Moi, hier. Il étira la jambe gauche, tout lentement, comme sil linspectait. La physiothérapie sérieuse mattend.

Je remarquai alors son maintien, un peu bancal.

Un accident ? me surpris-je à demander.

Oui. Fracture de la colonne, en septembre dernier. Il dit ça sans plainte. Pas critique, je marche comme vous voyez. Reste à récupérer.

Je suis désolée.

Pourquoi ? Ce nest pas vous qui mavez poussé.

Non, cest vrai. Mais cela doit être difficile.

Oui, mais cela fait réfléchir. Il sourit. Il paraît que ça fait du bien.

Jai senti un sourire venir. Incertain, mais réel.

Serge, dit-il, me tendant la main.

Élise.

Une poignée franche. Il se leva.

Je continue ma marche. On ma prescrit quarante minutes par jour, cest du sport.

Bonne balade.

Merci à vous.

Il repartit dun pas un peu hésitant mais digne.

Je suis restée, fascinée par la simplicité du moment. Pour la première fois, depuis quatre mois, cétait simplement simple.

***

Le lendemain, nous nous sommes retrouvés au petit-déjeuner, par hasard. Je métais mise près de la fenêtre. Il est entré, plateau en main, je lui ai adressé un signe.

Si vous voulez

Merci.

On a peu parlé. Je regardais dehors, lui son téléphone. Puis il la rangé.

Vous êtes traductrice ?

Surprise.

Pourquoi ?

Hier, jai vu un dictionnaire dallemand sur votre table. En papier. Rare.

Observateur.

Cest mon métier. Alors, traductrice ?

Oui. Plutôt médecine, droit, un peu de littérature.

Passionnant. Jétais architecte. Enfin je fais une pause.

Pourquoi ?

Jai les mains pour, mais le dos On verra.

Vous ne supportez pas darrêter ?

Non. Ce nest pas seulement le travail. Cest penser lespace différemment. Ça me manque.

Je comprends. Traduire, cest changer de cerveau. Sans ça, il manque quelque chose.

Exactement, opina-t-il.

Le silence était bon. Serein.

Vous resterez trois semaines ?

Oui.

Moi aussi. On se reverra sûrement.

Sans doute.

***

Tandis que je regardais létang gelé et échangeais sur larchitecture et les dictionnaires, Paul Marchand vivait une autre existence.

Il retrouvait lénergie. Après trois ans de maladie, dhémodialyse, de cette sensation dêtre prisonnier de son propre corps, il sest réhabitué à se sentir vivant. Il pouvait sortir, marcher sans penser à ses médicaments. Ou presque. Mais les limites paraissaient minces.

Aurélia, sa compagne, faisait partie de cette nouvelle vie. Trente-et-un ans, blonde, toujours active, manager dans une agence de voyages. Elle imaginait des projets, des escapades.

Regarde ce que jai trouvé, Paul ! Elle lui montrait sur son téléphone. Les Calanques, la Corse, la Costa Brava. On part en avril ?

Parfait, répondait-il. Un an plutôt, il ny aurait même pas songé.

Ils ont emménagé ensemble. Elle a déplacé quelques meubles, accroché de nouveaux rideaux. Il na rien dit. Après tout, tout ça lui plaisait.

Il pensait parfois à moi. Sans remords. Enfin, pas pour sa décision. Quelque chose ressemblant à linconfort, mais pas de culpabilité. Jai été essentielle. Jai fait un don immense. Mais vivre auprès dune malade, ou de quelquun perçu ainsi, cela lui était devenu impossible. Lui voulait aller vers le haut. Pas être tiré vers le bas.

Cest ainsi quil se « justifiait ». Et il sen accommodait.

Au bureau, ses collègues le trouvaient transformé.

On ta changé, Marchand ! lançait Guillaume, en le tapant dans le dos.

Oui, la vie est belle, rétorquait Paul.

Et elle létait. Vacances en Corse en avril, Islande en septembre. Aurélia voulait voir les aurores boréales, Paul voulait vivre ce quil croyait perdu.

En Islande, il faisait froid, humide. Ils louaient une voiture sur des routes désertes. Aurélia filmait tout. Paul goûtait la vitesse.

Il craignait de la perdre.

***

À la cure, les jours défilaient.

Rendez-vous, promenades, déjeuners. Je reprenais un certain rythme : bain aromatique, marche matinale, brève sieste laprès-midi, lecture ou contemplation du crépuscule le soir.

Serge avait la même routine. Nous partions marcher ensemble, parfois sans vraiment nous en rendre compte.

Trente-six minutes aujourdhui, annonça-t-il un matin, sasseyant sur notre banc.

Quarante cest le but.

Je sais, mais je fatigue. Il observait la glace, déjà percée de flaques. Je men veux.

Cest absurde. Cinq mois après une fracture vertébrale, cest remarquable.

Il mobserva.

Vous traduisez des textes médicaux, non ? Ça sentend. Juste, sans minauderie. Certains enjolivent ou minimisent, bravo, tout ira bien. Vous, cest neutre.

Je ne sais pas ce qui ira bien. Je ne suis pas médecin.

Voilà, exactement, approuva-t-il. Cest rare, lhonnêteté.

Jai songé quil avait raison. On mavait tant promis du ça ira mieux, tu es forte, jamais de simple vérité.

Cest arrivé comment ? Si ce nest pas indiscret.

Un chantier. Je supervisais la pose de structures. Jai chuté du troisième étage.

Et vous avez survécu.

Cest déjà étonnant. On se réveille sans comprendre, puis on découvre la douleur, puis on analyse.

Long ?

Très. Fixant létang. Mais on réfléchit. À sa vie, sa maison, son fils à qui on ne parle presque plus. Parfois, cest salutaire, un choc pareil.

Drôle de secousse.

Pas raffinée, mais la vie na rien délégant parfois.

Jai ri, surprise moi-même.

Première fois que je vous entends rire, nota-t-il.

On se connaît depuis trois jours.

Tout juste. Et cest la première.

Je nai pas répondu. La glace avait un grand trou noir.

Vous êtes mariée ?

Je lai été. Plus maintenant.

Quand ?

Il y a quatre mois. Il est parti. Après

Je nai pas terminé.

Jai donné un rein à mon mari. Il est parti après, parce quil refusait de vivre avec une mutilée.

Long silence.

Ça fait mal, dit-il juste.

Oui.

***

Mi-mars, la glace avait fondu. Leau devenait bleue. Tôt le matin, la brume planait dessus.

On marchait ensemble. Plus ensemble que par hasard ; cétait désormais convenu. Dix heures, après le petit-déjeuner, devant lentrée principale.

Serge évoluait lentement ; je me suis adaptée à son rythme, et jai fini par my faire.

On discutait de tout : travail, architecture, espace, perceptions modifiées après la maladie. Je parlais de ma cicatrice, de ce rejet, puis de lacceptation.

Cest bien, dit Serge. Le corps est plus sincère que notre esprit. Il sadapte.

Vous voyez la vôtre ?

Sur le dos, pas vraiment mais je la ressens chaque jour.

Ça signifie quoi pour vous ?

Ici et maintenant, dit-il. Cest suffisant.

Le soir, je repensais à ça. Cest suffisant.

Cest une autre philosophie que celle de Paul. Paul voulait tout oublier, recommencer sans passé, avec un autre corps, une nouvelle femme, sur un tempo plus rapide.

Serge, lui, disait quêtre ici, maintenant, cétait suffisant.

Je ne savais pas quoi en penser, mais lidée me plaisait.

***

Deuxième semaine, on partageait le thé du soir dans le hall. Je rapportais des sablés envoyés par Claire, Serge payait les thés à la machine.

Racontez-moi votre fils.

Antoine, vingt-six ans, informaticien à Lyon. Marié lan dernier, une femme formidable. On ne sest pas disputés, juste éloignés. Trop occupé de mon côté, il a grandi en autonomie.

Il est venu après laccident ?

Oui. À lhôpital. Il est resté à mon chevet. Parfois, il faut une catastrophe pour se parler.

Je comprends. Jai une fille, Camille, vingt-trois ans. Elle a voulu venir quand Paul est parti. Jai refusé.

Pourquoi ?

Je ne voulais pas quelle me voie comme une victime. Je reste sa mère, je dois être forte.

Par fierté ou protection ?

Les deux, je suppose.

Elle sait que vous êtes là ?

Oui. Elle propose de passer un week-end. Jhésite.

Acceptez. Elle vient par amour, pas par pitié. Jai attendu trop longtemps pour Antoine. Sa présence ma fait du bien finalement.

Vous naviez pas peur quil vous voie faible ?

Bien sûr. Mais nos enfants savent tout, plus quon ne croit.

Jai acquiescé. Le lendemain, jai appelé Camille et lui ai dit de venir le samedi.

***

Paul Marchand, feuilletant une brochure sur les volcans du Guatemala, rêvait à tout ce quil navait pas fait.

Regarde, Aurélia ! Lascension de lAcatenango

Quatre mille mètres ? Tu nas jamais fait de rando en montagne, Paul !

Avant, je ne faisais rien. Maintenant, je peux.

Mais le médecin ?

Effort raisonnable, il a dit ! La marche, cest raisonnable.

Daccord, pour octobre alors.

Aurélia sortit son téléphone. Paul contemplait la photo du volcan, ce cône parfait perçant les nuages. Splendide.

Il ne pensait presque plus à moi. Un peu. Lorsquun ami commun appelait, lair gêné. Ou en voyant une boîte dantirejet en pharmacie, souvenir de moi triant ses pilules boîte par jour. Je le faisais spontanément. Maintenant, cest lui qui sen occupait.

On peut le faire soi-même, après tout.

Les antidépresseurs ? Plus la peine. Il se sentait bien. Super. Son néphrologue, docteur Rousseau, affichait à chaque contrôle un soulagement surpris :

Ça va ?

Très bien.

Vous prenez toujours bien vos médicaments ?

Rigoureusement.

Vie sociale, alcool ?

Modérée.

Continuez, mais restez vigilant. La greffe tient le coup, mais attention.

***

Mais ils niraient jamais au Guatemala. Aurélia choisit finalement le Maroc, en octobre. Villes, marchés, désert, dromadaires.

Ce nest pas du trek, mais cest beau.

Oui.

Sauf que le Maroc était brûlant. Trente-cinq degrés. Ils déambulaient dans les médinas, marchandaient, achetaient des souvenirs inutiles. Repas épicés, thé à la menthe.

Paul se sentait fatigué, mais mettait cela sur le dos de la chaleur. Puis la fièvre survint.

Jai dû manger un truc passé, dit-il.

Tu as pris un coup de chaud.

Il resta au lit un jour. Ça passa. Mais lors du retour, une petite douleur sinstalla près du rein transplanté, sourde, persistante.

Ça va ? demanda Aurélia.

Juste un point au ventre.

Tu veux voir un médecin ?

Non sûrement la marche.

Le malaise passa, pas linquiétude diffuse.

***

Camille est arrivée à la cure samedi. Grande et brune comme son père, des yeux clairs comme moi.

Elle ma serrée très fort dans ses bras devant lentrée.

Maman.

Camille

On a bu le thé dans le hall. Elle parlait boulot, son nouvel appart avec son compagnon, et moi je me disais : elle est adulte, elle a grandi sans que je voie le temps passer.

Tu vas mieux ?

Oui. Et cest vrai.

Lendroit est agréable ?

Oui. Calme, forêt, gens vraiment gentils.

Elle me jette un regard de biais.

De gentils gens ? Tu veux dire quelquun ?

Jai hésité.

Il y a un homme. Un architecte. Il se reconstruit aussi. Il est bien.

Il est bien, répéta Camille avec un sourire complice.

Pas de sous-entendu, sil te plaît.

Je veux juste que tu sois entourée, maman. Cest tout.

Je lai observée.

Tu as grandi.

Il était temps.

Serge passa dans le hall. Il passa près de nous, hocha la tête.

Bonjour.

Serge, cest Camille. Ma fille.

Ravi. Vous trouvez lendroit beau ?

Très. Jadore la forêt.

À demain, lança-t-il.

À demain.

Camille me fixa quelques instants.

Maman

Quoi ?

Juste tout va bien.

***

La dernière semaine à la cure fut douce, tranquille. La neige fondit, la pelouse verdit, les oiseaux chantaient si fort que jétais réveillée avant le réveil.

On marchait chaque jour, Serge et moi. Il gagnait en assurance. Quarante minutes, puis une heure, puis une heure vingt. Sans triompher, il constatait, simplement.

Une heure vingt-sept aujourdhui. Presque sans pause.

Bravo.

La jambe revient bien. Le kiné dit que dans trois à quatre mois, je serai presque comme avant.

Bonne nouvelle.

Oui. Je songe dailleurs à aller voir mon fils à Lyon. Pas pour quoi que ce soit. Juste pour le plaisir.

Juste pour le plaisir ?

Oui.

Éclair dintuition :

Vous aviez raison : Camille est venue par amour, pas par pitié.

Métier darchitecte : observer les espaces entre les choses, pas seulement les objets.

Jai médité ça.

Cest joli.

Cest utile. Il souriait. Jose une question indiscrète ?

Dis toujours.

Quand on rentre, puis-je vous appeler ?

Je me suis arrêtée. Lui aussi. Les pins bruissaient, le plan deau miroitait.

Oui, ai-je dit, simplement.

Merci.

Nous avons continué.

***

Rentrée à la maison fin mars : même appartement, mêmes meubles, mêmes rideaux. Mais jétais différente.

Jai ouvert toutes les fenêtres. Un froid sec. Ensuite, jai écrit la liste de courses. Jai acheté de quoi faire un vrai repas : poulet, légumes, herbes, tomates. Pas juste du pain et du fromage.

Je cuisinais en écoutant la radio.

Claire a appelé à vingt heures.

De retour ?

Oui.

Ça sest bien passé ?

Vraiment.

On lentend, tu as une autre voix. Raconte.

Jai rencontré quelquun. Très bien.

Pause.

Dis-men plus.

Je lui ai brossé le portrait en quelques mots : prénom, âge, architecte, blessure, marches lentes, thé du soir.

Il va te rappeler ?

Il a dit oui.

Cest bien, approuva Claire.

Serge ma appelée le lendemain soir.

***

Nous avons commencé à nous voir. Doucement. Cest le mot juste. Doucement.

Première rencontre : deux semaines après mon retour, un petit resto près de chez lui, dans le centre-ville. Serge vivait seul depuis longtemps, divorcé bien avant son accident. Son ex, partie à Lille, recomposait sa vie.

Elle voulait de la stabilité, moi je vadrouillais, disait-il.

Antoine a vécu avec elle ?

Jusquà seize ans, puis un peu chez moi, puis il est parti. Jai été un père absent, mais pas mauvais, nuançait-il.

Justement

On dînait, rue pavée sous la bruine de début avril.

Je dois te dire quelque chose, fit-il une fois. Je ne sais pas à quel rythme jirai. Je suis lent, et là, encore plus. Jespère que ça te convient.

Ça me va, répondis-je. Je vais doucement aussi.

Je lavais pressenti. La façon dont tu marchais au parc. Ce nest pas rien, de savoir où lon va.

Cétait étrange comme compliments, mais cest exactement ça.

***

On se voyait une ou deux fois par semaine. Promenades, cafés, musées. Parfois lattente à la clinique. En mai, il ma invitée à une petite biennale darchitecture, dans un ancien hangar réaménagé : maquettes, plans, photos.

Celle-ci, cest ma dernière maison avant mon accident.

Raconte-moi.

Il a tout détaillé, la lumière, lespace, les intentions. Il ma captivée.

Tu veux aller la voir quand elle sera finie ?

Je suis passée au tu sans men rendre compte.

Oui, on y ira.

Une chose sétait déplacée, invisible et profonde.

***

Cet été-là, Paul Marchand a senti que quelque chose nallait pas.

Les examens ne plaisaient pas à son néphrologue, qui la appelé lui-même.

Paul, il y a de petits soucis. Venez me voir.

Quoi ?

Un léger dysfonctionnement. Peut-être un rejet débutant. Il va falloir renforcer le traitement.

Un rejet ?

À son tout début. Si vous êtes sérieux, on peut éviter le pire. Mais

Mais ?

Que faisiez-vous ces derniers mois ?

Paul a raconté. Les voyages. Les escapades. Docteur Rousseau a haussé les sourcils.

Paul, un rein greffé, ce nest pas votre rein natif. Il tient grâce aux médicaments. Chaleur, altitude, fatigue : tout cela met votre greffon et votre immunité à rude épreuve.

Vous me laviez dit ?

Oui. Écoutez-moi maintenant.

Paul est rentré. Resté longtemps dans la voiture.

Une jeune couple passait, sacs de courses, en riant.

Il ressentit un mal-être confus.

***

Aurélia, au début, fut prévenante après les analyses. Bonnes intentions. Mais la patience sétiola.

Paul, il faut te ménager. Le médecin insiste. Quand tu iras mieux, on reprendra.

Ce nest pas la grippe.

Je sais, fit-elle, agacée. Soigne-toi, après ça ira mieux.

Et si non ?

Ça ira, ne dramatise pas.

En réalité, il ne dramatisait pas, il posait une question.

***

À lautomne, plus de grand voyage. Rester à la maison. Paul lisait beaucoup. Il détestait linactivité, surtout après des années dhospitalisation. Lui qui voulait courir, se retrouvait à larrêt.

Aurélia rentrait de plus en plus tard, puis parfois pas du tout. Je dors chez Sophie. Il na pas cherché à vérifier.

On sest disputés en novembre. Pour des vacances, un prétexte. Mais le vrai manque était ailleurs.

Paul, tu te rends compte, jétouffe ? Tu es malade, anxieux, absent. Jai limpression de parler seule.

Désolé.

Ce nest pas la question ! Je ne sais pas à quoi je mattendais mais pas à ça.

Il comprit.

Étrangement, jai traversé son esprit, pas Aurélia. Il se rappela comment je lui parlais, sans paniquer, comment je triais ses médicaments. Comme si tout cela était ordinaire, acceptable.

Il chassa cette pensée.

***

À Noël, je savais que jétais heureuse. Cétait calme, sans exaltation. Je me réveillais, simplement contente.

Serge avait retrouvé toute sa prestance. Il plaisantait sur ses ralentissements devenus réflexe.

Tu marches très bien, maintenant !

Cest la routine On shabitue.

On est allés visiter sa maison en automne. Un pavillon près de Tours. Il faisait le tour, inspectait tout. Je regardais par la fenêtre les arbres, le ciel.

Cest bien, ai-je observé.

Oui, je suis fier.

Il sest approché.

Élise

Oui ?

Un jour, jaimerais que tu vives ici… si tu veux.

Jai pris mon temps.

Un jour.

Ça me va. Je suis patient, tu sais.

On a fixé les arbres dorés du jardin, baignés dune belle lumière dautomne.

***

En janvier, Claire ma appelée.

Tu es au courant pour Paul ?

Non ? Quoi ?

Il est à lhôpital. Problème grave de rejet de greffe. Jai eu le tuyau par Sophie, sa collègue. Apparemment, Aurélia la quitté.

Je me tenais à la fenêtre, le bleu froid de janvier.

Merci de mavoir informée.

Tu vas bien ?

Oui, en vérité.

Jai raccroché. Jai ressenti quelque chose de difficile à nommer. Ni joie mauvaise, ni compassion, une forme de compréhension sereine.

Jai téléphoné à Serge.

Salut.

Ça va ?

Oui. Je voulais juste entendre ta voix.

Tu las. Je suis libre ce soir.

Viens, je vais cuisiner.

Jarrive.

***

Paul est sorti de lhôpital en février. Amaigri. Un visage qui avait changé, moins assuré.

Il vivait seul. Aurélia avait plié bagage. Elle nétait pas méchante, juste posée. Ils sétaient quittés sans drame. Le plus triste, peut-être.

La plupart de ses pensées revenaient vers moi.

Ce nétait pas sur ce que javais enduré, mais sur ma façon dêtre. Ma capacité à accompagner, à ne pas céder à lexaspération, à gérer la maladie sans la fuir.

Il retrouva mon numéro. Longtemps, il hésita.

Puis il appela.

Paul, répondis-je tout simplement.

Élise, bonjour.

Bonjour.

Comment vas-tu ?

Bien. Et toi ?

Tu es au courant, sans doute.

Oui.

Silence.

Je peux passer ? Pour parler.

Un instant, puis

Oui, viens.

***

Il sonna dimanche, seize heures. Jouvris aussitôt.

Il avait changé. Pas vieilli, différemment : il avait le visage marqué par lépreuve.

Entre.

Merci.

Il balaya la pièce du regard. Quelques nouveautés, des livres, une ambiance différente.

Assieds-toi Thé ?

Merci.

Dans le salon, il contemplait des photos : Camille enfant, moi jeune.

Quand je revins, silence. Puis il se lança :

Élise, je nai aucun droit de demander cela.

Paul

Laisse-moi parler. Jai compris. Tout ce que jai fait, dit Je veux recommencer avec toi. Jai changé, je tassure.

Je posai ma tasse, le fixai.

Tu veux qui, Paul : moi, ou la personne qui veille sur toi ?

Ce nest pas la même chose ?

Non. Tu reviens pour avoir une accompagnante, pas une femme. Ce nest pas de lamour. Ce nest pas possible.

Il voulut répliquer.

Attends. Je nai pas de rancœur, sache-le. Mais depuis un an et demi, jai retrouvé ce que tu mavais pris.

Quas-tu retrouvé ?

Moi-même. Et aussi quelquun dautre.

Il me dévisagea, compris.

Tu as rencontré quelquun ?

Oui.

Depuis longtemps ?

Depuis le printemps. Il sait ce quest la maladie. Il comprend.

Paul se tut, courba la tête.

Tu aurais dû me détester plus, murmura-t-il.

Je ne sais pas haïr. Cétait le vide, ensuite mieux.

Comment tu as fait ?

Jai eu de laide. Claire, la nature, le temps, et ce quelquun qui sait rester.

Moi, jai fui.

Oui.

Jai eu peur.

Je sais. Tu as craint la faiblesse, la dépendance. Cétait difficile. Mais tu as eu tort : ce nétait pas la fin. Cétait autre chose. Et parfois, cest mieux.

Je veux revenir.

Non, Paul. Ce nest pas possible. Il faut construire sur des bases neuves.

Avec quelquun dautre.

Ce nest pas un reproche.

Il se leva, prit son manteau.

Tu es heureuse ?

Je pris le temps.

Oui, mais autrement. Et cest bien.

Il hocha la tête.

Je te crois.

Il partit, doucement.

***

Je restais là, immobile. Le bruit du monte-charge, dune porte qui claque à létage, une voiture en contrebas.

Jai envoyé un message.

Il est parti. Tout va bien. Où es-tu ?

Réponse en une minute.

Quai de la Loire. Viens.

Jai pris mon manteau, mes clés, je suis sortie.

Il faisait froid, mais cétait vivifiant. Lair de février, sec, clair.

Je marchais vers la Seine. Pas trop vite. Je savais où jallais.

***

Serge était appuyé à la balustrade, fixant la rivière. Entendant mes pas, il sest retourné.

Tu as mis du temps ?

Le métro, cest rapide Son regard attentif. Ça va ?

Oui. Vraiment.

Il voulait quoi ?

Recommencer.

Serge ne dit rien.

Tu lui as expliqué ?

Oui.

Il a compris ?

Je pense, en partie. Il était différent. Plus calme.

La vie nous change.

La vie change ceux qui acceptent de changer. Les autres, elle les broie.

Il acquiesça.

On est restés là, à regarder la Seine, grise, agitée par le vent. Pas de glace cette année, hiver doux.

Serge

Oui ?

Toi, à la cure, tu mas dit : Quelque chose est arrivé, et je suis ici. Cest suffisant.

Oui, je me souviens.

Je ne comprenais pas alors. Maintenant, si.

Quoi donc ?

Jai regardé la surface sombre du fleuve.

Suffisant, ce nest pas peu. Être là, sans courir, voilà tout.

Cest ça, quoi donc ?

Jai laissé filer.

Ce quil faut, tout simplement.

Il na pas ajouté un mot. Il a compris.

On est restés là, épaule contre épaule, le vent froid sans être cruel, le soleil dhiver mourant en rose, très doux.

Il na pas pris ma main tout de suite. Dabord, seulement sa présence. Puis, sa main a cherché la mienne, si simplement, tranquillement. Rien à prouver.

Je ne lai pas retirée.

La Seine continuait de couler.

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