Le Prix de l’Arrogance

Le prix de larrogance

5 octobre

Claire, tu pourrais me prêter quelques affaires ? ai-je demandé en entrant dans lappartement de ma sœur, la voix tremblante despoir.

Je me suis arrêté un instant dans son hall lumineux, admirant la commode design, les miroirs en laiton, le petit banc délicatement posé près de la porte. Tout avait lair tout droit sorti du supplément déco du Figaro. Une pointe denvie amère a serré ma poitrine, familière mais douloureuse : chez Claire, tout était toujours à la perfection.

Elle est apparue dans lembrasure du salon, posée, élégante même dans un simple ensemble en cachemire. Jai toujours essayé de cultiver une telle allure sans y parvenir, les années passant.

Dis-moi, quest-ce qui tamène ? fit-elle calmement, sappuyant contre le chambranle.

Dun geste nerveux, jai relevé la manche de mon manteau plus tout neuf, mais encore correct. Jévitais de croiser le regard du grand tableau face à moi, du café fraîchement moulu qui embaumait lair, de lordre impeccable de son chez-elle.

Ce nest rien dimportant ai-je murmuré, tentant de reprendre contenance.

Claire na pas détourné les yeux. Jai compris que le silence ny ferait rien et, après une profonde inspiration, jai lâché :

Samedi, cest la réunion danciens du lycée. Je dois absolument y aller ! Et surtout, avoir lair irréprochable. Je veux que tout le monde croie à une existence rêvée, tu comprends ? Quils simaginent que tout a parfaitement réussi dans ma vie.

Pourquoi vouloir impressionner des gens que tu ne vois plus jamais, dont tu nauras plus jamais vraiment de nouvelles ? a-t-elle demandé, enfin en se retournant. Tu vis à des kilomètres, et dans une autre région !

Jai passé la main dans mes cheveux, saisie dun brusque désir davoir, moi aussi, une telle cuisine, avec bar, appareils intégrés et suspensions modernes. Être capable de commencer mes journées tranquillement, un expresso à la main, dans un décor digne dun magazine, loin de la précipitation et du stress.

Tu ne comprends pas ! ai-je lâché, presque crié. Jai besoin quils voient que jai réussi, que rien na foiré pour moi.

Mon regard sest planté, envieux, dans celui de Claire. Sen est-elle rendu compte ? Ou ne sen souciait-elle simplement pas ?

Tu vas vraiment jouer un rôle ? Tu penses quils sen soucieront ? reprit Claire, et elle sest assise sur un tabouret, douce mais ferme.

Ce nest pas ça ai-je essayé. Cest juste, je veux que mes anciens camarades croient que tous mes rêves sont devenus réalité.

Elle soupira, puis renonça à discuter ça se sentait.

On va voir ce que je peux te prêter, daccord Mais promets que cest la première et dernière fois que tu trompes ainsi les gens. Cest loin dêtre honnête !

Tu ne comprends rien, vraiment !

Et jai alors tout raconté

~~~~~~~~~~~~~~~~

Au collège et au lycée, jétais la vedette, cétait reconnu. Toujours entourée de garçons, chacun espérant un sourire ou un simple mot. Les professeurs se radoucissaient dun regard, presque sous lemprise dun genre de magnétisme discret. Quant à mes parents, tout pliait à ma moindre envie : il suffisait que je hausse un sourcil ou que je soupire, et lobjet convoité apparaissait magiquement dans mes mains.

Javais pris lhabitude dobtenir tout, tout de suite. Une nouvelle paire de baskets à la mode ? Le lendemain, elles trônaient dans mon armoire. Un garçon sympa dans une autre classe ? Il me raccompagnait chez moi une semaine plus tard. Cétait un jeu : jusquoù puis-je aller, combien de limites puis-je franchir ?

« Parce que je le mérite », répétais-je en boucle. Cette phrase est devenue mon adage, mon passe-droit pour tous mes petits excès. Si une amie avait le malheur de se rapprocher du garçon qui me plaisait, aussitôt je lançais la compétition, et, neuf fois sur dix, jarrachais la victoire. Ce nétait pas de lamour, mais du défi : pouvais-je attirer lattention ? Encore et toujours oui.

Peu à peu, les vieilles copines ont pris du recul. Lune a cessé de minviter, lautre sest trouvé une nouvelle bande. Franchement, cela mimportait peu : il y avait toujours suffisamment de filles ravies dentrer dans mon cercle. Si on supportait mal mes règles du jeu, tant pis.

Au bal du lycée, je me suis sentie reine. La salle décorée de lampions et de ballons était mon royaume. Tous tournaient autour de moi, attirés par mon aura. Jétais au centre, à ma place, toute-puissante.

Leuphorie ma emportée trop loin. Quand la conversation est venue sur les souvenirs décole, je me suis permis des piques acides envers mes anciennes camarades ; jai rappelé de vieilles erreurs, glissé des remarques sur le physique, les manières, tout en scrutant leurs réactions. Un pur plaisir dego, de provocation comme tester leffet, sans considération pour limpact.

Dans cinq ans, ma vie sera démente ! ai-je proclamé, la tête haute, sûre de mon avenir de rêve.

Jai planté mon regard brillant dans les autres filles, accentuant le trait :

Je me vois déjà avec un mari riche, une maison magnifique, des voyages, des robes de créateur Et je ne travaillerai jamais, bien sûr. Tout viendra tout seul, je le sens !

Mes yeux pétillaient dun feu insolent, mes lèvres affichaient un sourire satisfait. Jimaginais déjà les lustres, les dîners mondains, les weekends à Deauville Tout me semblait possible.

Quant à vous ai-je lâché, en visant la plus studieuse de ma classe, la gentille Élise toi, tu finiras maîtresse dans une petite école de campagne, ou derrière une caisse. Franchement, tu nas rien dexceptionnel. Ton mari ? Un type banal qui toubliera le soir en rentrant de lusine

Les mots coulaient, aigres, faciles. Je ne plaisantais même plus, je jubilais.

Sans attendre, je men suis prise à une autre :

Toi, tu travailleras au bureau, tu compteras les euros, tu rêveras dune robe neuve sans jamais la toffrir.

Les prophéties se sont enchaînées, toutes plus méprisantes les unes que les autres, accompagnées de commentaires sur leurs vêtements, leurs capacités, leur façon dêtre.

Certaines baissaient les yeux, dautres souriaient faiblement, feignant de prendre ça à la rigolade. Mais latmosphère sétait tendue, glaciale. Moi, je riais, inspirant le groupe masculin soit par solidarité, soit par lâcheté.

Leurs rires validaient mon sentiment de puissance. Jétais persuadée de tout contrôler, de pouvoir modeler le destin des autres à ma guise.

Après le bac, jai choisi la fac la plus sélective à Lyon pas par passion, mais parce que cétait mieux. Dans une grande ville, me disais-je, je pourrais rencontrer lhomme idéal : fils de bonne famille, startupper, financier Et javais lappartement hérité de ma grand-mère, un vrai plus quand tant dautres sentassaient dans les résidences étudiantes.

Au début, tout sest passé comme prévu. Je me suis installée, décorant à mon goût, jai élargi mon cercle, multiplié les sorties. Charmante, apprêtée, sociable, je ne passais pas inaperçue. Les compliments fusaient, les invitations aussi. Je restais convaincue que jattirais lélite masculine.

Mais très vite, les cours sérieux ont commencé Plus aussi facile quau lycée. Les TDs requéraient préparation, les examens demandant un vrai investissement. Jai bâclé, séché, cru que mon aura suffirait.

Raté : jai ramassé presque partout. Les enseignants se sont endurcis. Cest simple : soit vous travaillez, soit vous partez. Première défaite cuisante : je ne maîtrisais plus rien.

Jai perdu pied. Jai vu défiler des filles douées, brillantes, ambitieuses. Moi, jétais restée collée à mes idées vieillottes. Plutôt que de mappliquer, jai décidé de trouver un mari au plus vite avant que ma beauté ne sen aille, pensai-je, calculant le temps quil me restait.

Je suis devenue une experte de Tinder, des soirées chic, des rendez-vous arrangés, acceptant même les hommes dun certain âge. Je multipliais les allusions à la famille, à mon futur chez moi parfait Mais mon empressement et mes exigences ont vite refroidi la plupart dentre eux.

Et puis je suis tombée sur Paul. Il cochait toutes les cases : fils de chirurgien, parents installés à Tassin, appartement dans le 6e, passage par une école de commerce à Genève, déjà impliqué dans le cabinet parental.

Physiquement, il nétait pas le rêve : un peu rondelet, pas très grand, un peu voûté. Mais quimporte, raisonnais-je. Avec un homme comme lui, à moi la vie que jimagine ! Déjà, je me visualisais en maîtresse de maison, dans une villa avec piscine à Saint-Cyr, les trajets Paris-Lyon en TGV pour le shopping, les dîners, les fêtes.

Jai tout orchestré : jai découvert quand il sentraînait, ce quil aimait boire, où il dînait. Jallais au même club de sport, aux mêmes vernissages. Jai cultivé mes meilleures anecdotes, mes plus beaux habits, lair désinvolte mais distinguée.

Peu à peu, jai tissé ma toile. Nous nous sommes rapprochés, sorties, promenades, restaurants. Il semblait sensible à mon charme. Jai dosé lentement mes intentions, distillé mes désirs familiaux tout en restant discrète.

Mais javais sous-estimé un paramètre : dans lunivers de Paul, lorigine et la réputation comptaient. Ses parents avaient déjà casté sa future épouse : famille en vue, bonnes manières, connaissances respectées.

Quand Paul a finalement parlé de moi à sa mère, elle a simplement levé les yeux au ciel :

Et qui est cette Claire, alors ? Elle vient doù ?

Elle fait des études à Lyon. Ses parents sont dans le Jura, rien de spécial, répondit-il.

Justement, rien de spécial. Notre nom, notre rang Tu voudrais quon dise : le fils du Dr Monnier a épousé une inconnue ?

Paul a tenté de réagir :

Mais elle est intelligente, intéressante

Cela ne suffit pas, coupa sa mère. Il faut une fille du même monde. Najoute pas de complications inutiles.

Ignorant cette conversation, je continuais mes rêves. Paul ma invitée à prendre un café, lair pesant.

Mes parents ils sopposent. Ils estiment que nous sommes trop différents, lança-t-il à voix basse.

Jai ravalé mon trouble, souri par fierté :

On fait ce quon veut, non ? On sen fout.

Pas pour eux, soupira-t-il. Ils ont déjà une autre fille en vue. Jai essayé, mais je ne veux pas rompre avec ma famille.

Longtemps après, jai fixé la tasse vide, hébétée. Je nai pas pleuré ; juste une immense lassitude, ponctuée dune pointe de rage sourde.

Pourtant, tout était parfait ! Pourquoi a-t-il cédé à ses parents ? Dommage que le coup du bébé surprise nait pas marché Il serait resté !

Mais le plus dur restait à venir. Jai compris, peu après, que des bruits de couloirs circulaient à mon sujet : chasseuse de patrimoine, manipulatrice. Très vite, le milieu a relayé ces rumeurs à la vitesse dun SMS.

Aux soirées, je sentais les regards, les messes basses, les saluts forcés. Plusieurs garçons se sont éloignés. Un, croisé rue Mercière, a à peine levé la main en guise de bonjour avant de bifurquer aussi sec.

Je faisais mine de résister, mais je devais me rendre à lévidence : mes ambitions matrimoniales nauraient plus leur place ici.

Retourner chez mes parents à Besançon ? Impossible. Cela aurait été confessé léchec. Depuis des mois, je parlais de réussite, dopportunités professionnelles, dun fiancé merveilleux et dune vie rêvée à Lyon. Eux me croyaient, fiers avant tout de pouvoir répondre fièrement aux voisins. Ils nauraient pas supporté le désenchantement et moi, je nétais pas prêt à assumer la vérité.

La seule qui connaissait la réalité, cétait Claire. Un jour, elle est arrivée à limproviste et a tout deviné.

Rentre à la maison, ma-t-elle dit avec gravité. Explique tout aux parents, arrête de tenfoncer.

Je me suis redressée dun bond, essuyant mes larmes, bravache :

Jamais je navouerai avoir menti ! Je vais me battre. Je vais réussir à Lyon, cest certain ! Rien nest perdu !

Je le croyais dur comme fer. Jai enchaîné rendez-vous, nouvelles rencontres, événements mondains, cherché à mincruster dans dautres groupes. Mais le temps passait ; le prince charmant ne venait pas, mes exigences étaient trop hautes.

Jour après jour, lhéritage de Mamie fondait comme neige au soleil. Dabord, jai réduit les restos, puis jai sacrifié les boutiques, puis labonnement à la salle de sport. Mais les factures, le loyer, les courses rien ne me laissait de répit.

Un matin, après avoir compté mes derniers euros, jai compris : il fallait travailler, vite. Pas un job de rêve non, ce à quoi javais accès : caissière chez Monoprix, à deux pas. Le début fut dur. Les clients me jaugeaient, certains ricanaient de me voir trop chic derrière une caisse. Je souriais, à contrecœur, et me rappelais que ce nétait que provisoire.

~~~~~~~~~~~~

Et hier, jai reçu linvitation pour la fameuse soirée des anciens, ai-je achevé dun ton sombre devant Claire. Je ne peux pas refuser ! Sinon, ils diront que jai honte, que jai échoué

Elle a posé sa cuillère, ma dévisagé, perplexe.

Tu ne crains pas que certains sachent la vérité ? Tu penses quils ne seraient pas tentés de se venger de tes sorties du lycée ? Tu leur avais bien prévu lavenir, cette fois-là

Jai rougi violemment.

Nimporte quoi ! Personne ne sait quoi que ce soit. Il faut juste que je vienne, bien habillée, avec assurance. Je serai la vedette, comme avant !

Claire sest adossée, la mine interrogative. Pourquoi inviter une ancienne tyrannique, qui avait humilié tout le monde ? Pourquoi ressusciter de telles tensions ?

Mais elle najouta rien. Elle connaissait ma propension à nécouter que moi-même, jusquà ce que la réalité me force la main.

Bon, tu as choisi, alors fonce. Mais demande-toi si tu es prête à affronter ce qui pourrait arriver.

Il narrivera rien ! Je vais choisir la robe parfaite, une belle coiffure Personne ne devinera que je rame.

Si tu veux, je t’aide pour la tenue ou le maquillage, céda Claire.

Une vague de soulagement menvahit.

Merci Jai besoin de ton goût. Je veux être parfaite. Quaucun doute ne traverse lesprit de qui que ce soit.

**********************

Et puis, tout a basculé.

Jai fui le restaurant, les larmes coulant à grands flots. Lair glacial de la soirée na rien calmé mes jambes me portaient dinstinct loin du lieu de la honte. Javais si mal : Claire avait eu raison Pourquoi étais-je venue ?

Au début pourtant, la magie fonctionnait. Jai fait mon entrée, allure assurée. Je voulais donner limage dune femme débordée, prise entre deux avions, mais qui faisait leffort de venir pour la nostalgie.

Jai aussitôt trouvé un groupe qui me connaissait peu. Jai déballé mes histoires : mari chef dentreprise en déplacement à Shanghai, maison à Écully avec jardin de roses, vacances quatre fois par an à létranger. Je menivrais de mon propre récit, sans voir les sourires en coin, les regards fuyants.

Je me sentais redevenir lidole Jusquà ce que :

Je crois avoir croisé Claire il ny a pas longtemps, lança un ancien, fort, au milieu du silence.

Tout le monde se tourna vers lui. Je voulus sourire, mais je sentais mes joues se crisper.

Dailleurs, jai des photos. Prises par hasard, ajouta une autre, exhibant son portable.

Et là, sur lécran géant, sont apparues les images de ma vraie vie.

Moi, derrière la caisse du supermarché, en blouse Monoprix, badge au nom de Claire Lefort. Moi, épuisée, scrutant les promos. Moi, montant dans le bus, cabas en main. Et, le plus humiliant : entrant, harassée, dans une cage descalier décrépie du 7e arrondissement.

Des rires ont fusé, dabord étouffés, puis librement. Elle bosse chez Monoprix et se prend pour une princesse ! Le mari chef dentreprise, cest le chef du rayon produits laitiers ?

Je suis restée figée, les jambes vacillantes, le visage en feu. Jaurais voulu disparaître, effacer ces quelques minutes où javais cru à mes propres mythes et où tout venait de seffondrer.

Sans demander mon reste, jai tourné les talons, foncé dehors. Les voix se perdaient derrière moi, submergées par le froid et mes sanglots.

Jai heurté de plein fouet un homme, bousculant son sac plastique.

Tout va bien ? demanda-t-il, sincère, la voix alarmée.

Je lai fixé un inconnu en doudoune, simple et sans fard. Son regard honnête ma ébranlé.

Non ai-je bredouillé. Mon fiancé ma quittée juste avant le mariage

Ma vie ne maura décidément rien appris. Jai compris ce soir-là que lillusion ne mène quà la solitude, et que larrogance, comme la poussière, finit toujours par ressortir au grand jour.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: