Le Prix de l’Arrogance

Le prix de larrogance

10 mai

Camille, tu pourrais me prêter quelques affaires ? ai-je supplié, debout sur le seuil du ravissant appartement de ma sœur.

Mon regard sest attardé malgré moi sur lentrée spacieuse, sur les meubles de designer, les grands miroirs dorés, le pouf délicatement placé près de la porte. Tout semblait sortir dun magazine de décoration français. Un soupir denvie, que je connaissais trop bien, ma serré la poitrine : chez Camille, tout était, comme toujours, absolument parfait.

Camille est apparue à la porte du salon, son regard posé sur moi. Même en simple ensemble en cachemire ce genre de confort discret et de grâce que je nai jamais réussi à adopter elle avait cette aisance naturelle.

Allez, raconte, quest-ce qui tamène ? a-t-elle lancé dune voix calme, appuyée contre le chambranle.

Gênée, j’ai tiré sur la manche de mon manteau pas bien neuf, mais encore élégant. Jévitais de regarder la toile lumineuse accrochée au mur, la propreté impeccable, le parfum du café fraîchement moulu qui flottait dans lair.

Enfin, ce nest pas si important ai-je marmonné, cherchant mes mots.

Mais vers Camille, difficile desquiver. Son regard insistait. Alors jai lâché, dune traite :

Samedi, il y a la soirée des anciens élèves. Il FAUT que jy sois ! Il FAUT que je sois parfaite ! Je veux que tout le monde croie que jai réussi ma vie, tu comprends ? Je veux quils se disent que tout baigne pour moi, que jai réussi, quoi.

Camille a soupiré, puis ma répondu sans détour :

Mais pourquoi ? À quoi bon tout ça devant des gens que tu ne vois jamais, qui vivent pour la plupart dans dautres coins de France ? Ta vie, cest la tienne, pas celle du lycée

Un pincement dans la poitrine. Jaurais tant aimé avoir une cuisine comme la sienne : une grande table, un bar, des appareils derniers cri, des suspensions cuivrées. Que mes matins commencent par un café tranquille et pas dans la précipitation dun petit appart sombre.

Mais tu ne comprends pas ! ai-je répliqué, trop fort. Cest important pour moi. Je ne veux pas quils pensent que jai raté ma vie, tu vois Jai besoin de le montrer.

Un éclair de jalousie est passé dans mes yeux Camille nen a pas fait cas, ou bien elle a feint de ne pas voir.

Tu veux vraiment jouer un rôle qui nest pas le tien ? a-t-elle demandé, sasseyant à la table de la cuisine. Tu crois que ça va impressionner qui que ce soit ?

Cest pas la question ! Je veux juste quils croient que mes rêves sont devenus réalité.

Après un long silence, elle sest levée.

Bon, allons voir ce que je peux te prêter. Mais tu me promets que cest la dernière fois que tu inventes une vie devant ces gens mentir comme ça na rien de glorieux.

Tu ne peux pas comprendre !

Alors, jai commencé à raconter

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Au collège et au lycée, jétais la star de la classe tout le monde le reconnaissait sans mal. Les garçons traînaient dans mon sillage, espérant ne serait-ce quun sourire. Les profs se montraient plus indulgents, sensibles à mon regard doux et rêveur, à cette façon détachée dêtre une favorite. Mes parents ? Impossible de leur refuser quoi que ce soit : un haussement de sourcil, un soupir, et jobtenais lobjet convoité, le week-end entre copains, la paire de baskets toute neuve quon trouvait seulement à Paris.

Je croyais que tout métait dû. Le nouveau garçon populaire du lycée, une place dans léquipe de volley, ou une robe à la mode tout devenait un jeu, un défi à relever pour tester jusquoù je pouvais aller.

« Parce que je le peux », me répétais-je, comme un talisman. Une devise qui servait dexcuse, de bouclier. Même la copine qui commençait à sortir avec un garçon qui me plaisait je lui volais son attention, presque à tous les coups. Ce nétait ni jalousie ni amour, mais lexcitation de la victoire, du pouvoir sur les autres.

Mes amies se sont éloignées, lune après lautre. Dabord discrètement, puis ostensiblement. Cela ne me chagrinait guère il restait toujours des proches ou des admirateurs à proximité. Je lacceptais comme une évidence : qui nacceptait pas mes règles du jeu ne méritait pas dêtre mon amie.

Au bal du lycée, je me sentais vraiment la reine. La salle ornée de guirlandes semblait mon royaume et mes anciens camarades tournaient autour de moi, à guetter ma parole, mon approbation, mon rire. Personne naurait été surpris si javais décrété que ma vie serait plus belle encore.

Et, portée par leuphorie, je men suis ouverte. Jai aligné remarques perfides, souvenirs des erreurs des autres, petites piques sur les tenues, sans la moindre gêne. Je me hâtais de déclarer :

Ma vie sera incroyable ! lançai-je, le menton haut, un sourire éblouissant aux lèvres. Je le sens : un riche mari aux petits soins, un hôtel particulier, pas besoin de travailler, juste des voyages, du confort, ladmiration

Et je fixais une des filles, Julie, la bosseuse timide du premier rang :

Toi, tu seras prof dans une école perdue ou caissière dans un supermarché ! me moquai-je Avec un mari ouvrier, épuisé, qui te maltraite

Les fausses prophéties fusaient, comme si je jouais la diseuse de bonne aventure, passant dune fille à lautre, assignant à chacune une vie ordinaire, une robe quelles nauraient jamais les moyens de soffrir, ou pire encore.

Certaines se forçaient à rire, dautres baissaient la tête, gênées. Moi, jen croquais : mon rire sonnait fort et je lisais dans les regards des garçons, comme sils validaient ma suprématie.

Après le bac, jai choisi la fac à Lyon. Pas que la filière me passionnait, mais cétait LA bonne ville, prestigieuse et pleine dopportunités. Grâce à lappartement hérité de ma grand-mère, jéchappais à la vie en résidence, déjà un cran au-dessus de la mêlée.

Au début, tout se passait comme prévu. Jaménageais lappart selon mes goûts, je multipliais sorties et rencontres, jattirais les regards, les compliments. Je me plaisais à croire que tôt ou tard, je tomberais sur lhomme idéal.

Mais la fac, cétait autre chose. Les cours étaient denses, les TD compliqués, tout demandait du boulot et moi, je navais jamais appris à forcer mon talent. Les premières évaluations sont tombées comme des couperets : jétais à la ramasse. Les profs, dabord charmés, ne me faisaient plus de cadeau : « Soit vous bossez, soit cest la porte », entendais-je partout, en français, sec, impitoyable.

La réalité me rattrapait : la compétition était rude. Ici, à Lyon, des filles plus jolies, plus ambitieuses, plus malignes, ne manquaient pas. Je navais plus le monopole du talent ou de lélégance. Beaucoup bossaient et travaillaient à côté ; moi, je maccrochais à mes illusions.

Mais plutôt que de me remettre en question, je me suis persuadée quil fallait miser sur lessentiel : ma beauté et un mari bien né. Non, ce nétait pas de lamour, cétait de la stratégie : « il faut trouver un bon parti, tant que ma jeunesse joue pour moi », ressassais-je. Les sorties et les rendez-vous défilaient, toujours plus raffinés, toujours plus orientés vers la vie que je voulais.

Un jour, jai pensé avoir touché au but avec un certain Étienne. Origines bourgeoises, fils dun fameux chirurgien lyonnais, héritier unique, diplômé de Sciences Po, déjà impliqué dans lentreprise familiale. Côté morphologie, ce nétait pas Brad Pitt : petit, un peu rond, mais peu mimportait. À moi la sécurité, la grande maison à Écully, les soirées à lOpéra, les vacances à Saint-Tropez

Je me suis appliquée à me rendre visible, à tomber « par hasard » au même bar, au même club de sport. Je soignais mon look, préparais la conversation, déployais tout mon charme. Bientôt, jai obtenu un vrai rendez-vous, puis un deuxième. Javais limpression quil commençait à sérieusement sintéresser à moi.

Mais la mère dÉtienne, la fameuse Madame Lefort, a tout fait capoter. Pour cette famille, mon milieu, mes origines modestes une mère secrétaire, un père artisan à Valence étaient rédhibitoires : « Il te faut une compagne de ton rang, mon fils ! Quelquun de la sphère, de notre réseau. »

Un soir, Étienne ma convoquée au Café des Négociants ; il était nerveux, nosant pas croiser mon regard :

Mes parents ils ne veulent pas que je continue avec toi. Ils tiennent à une union « convenable ». Je nai pas envie daller contre eux, je suis désolé.

Et voilà, rideau. De plus, certains potins commençaient à tourner : la « provinciale » venue à Lyon pour épouser un héritier, la « petite maline » brillante pour ensorceler les garçons bien nés Les regards, longtemps admiratifs, sont devenus méfiants, distants, parfois hostiles. Les compliments se sont raréfiés, les invitations aussi.

Impossible de rentrer à Valence sans perdre la face. Javais trop brodé dhistoires à mes parents : la fac, la classe, les rencontres merveilleuses Ils étaient fiers de moi, le racontaient à leurs amis ! Même Camille savait, elle seule, que tout nétait que façade. Un jour, elle ma prise à part :

Rentre à la maison, Claire. Ici, tu nas aucune chance. Dis simplement la vérité tu as brodé, et alors ? On sen remet !

Jai séché mes larmes, outrée :

Jamais je navouerai ! Jarriverai à mes fins, coûte que coûte !

Dabord, jy ai cru. Quelques mois encore à mener la danse, à maccrocher. Mais les prétendants bien placés ne voulaient plus entendre parler de moi. Ceux qui restaient comprenaient vite que je nétais pas prête à faire le moindre compromis.

En parallèle, les économies léguées par ma grand-mère samenuisaient. Jai commencé à renoncer aux restos, à réduire mon budget vêtements, à oublier le coiffeur ou le club de sport. Mais il reste toujours le loyer à payer, les factures EDF, la nourriture

Un matin, une évidence douloureuse : pas moyen dattendre davantage, il fallait trouver un boulot. Les annonces sérieuses réclamaient diplôme et expérience ; javais ni lun ni lautre. Jai fini caissière chez Carrefour. La honte, au début, mais il fallait tenir. Les clientes avaient lair surprise en voyant mes ongles faits et mes cheveux soignés. Parfois, une voisine de la fac passait et faisait semblant de ne pas me reconnaître.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Hier, jai reçu une invitation pour le dîner des anciens du lycée. Jen ai eu des sueurs froides. Hors de question que jy brille par mon absence (on croirait tout de suite à un échec !) Il fallait revenir, et comprendre enfin ce que cela faisait de croiser le regard de ceux que jai jadis méprisés.

Camille a versé le thé, me scrutant longuement.

Tu nas jamais pensé quils tattendaient juste pour se moquer ? Tu te souviens de la façon dont tu leur as parlé au bal de terminale ? Ce genre de blessure ne soublie pas

Je lui ai jeté un regard furieux.

Nimporte quoi. Je suis discrète, personne ne sait rien. Il faut juste que jy aille, que je leur montre qui est la vraie Claire !

Camille haussa les épaules, fataliste. Elle a compris depuis longtemps que je nen faisais toujours quà ma tête.

Daccord. Viens, on va regarder ce que tu pourrais mettre. Mais prépare-toi à tout

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Jai quitté la salle du restaurant en courant, les larmes roulant sur mes joues. Le froid du soir cinglait mon visage, mais je ne sentais rien. Je voulais méchapper, oublier cette salle où, trente minutes plus tôt, je creusais encore la comédie.

Pourtant, tout avait pourtant bien commencé : je suis arrivée, sourire aux lèvres, port de tête altier, prenant soin de donner limage dune femme pressée qui a tout réussi. Jai parlé voyages, maison avec jardin dans la banlieue chic lyonnaise, mari entrepreneur à Singapour, vacances sur la Côte dAzur. Plus jétoffais mon récit, plus je me persuadais moi-même.

Mais il y a eu cette phrase, dun garçon dont javais à peine le souvenir :

Moi, jai croisé Claire la semaine dernière Rien à voir avec la vie quelle décrit !

Silence pesant. Une autre camarade a dégainé son portable :

Jai même des photos en fait Javais hésité à en parler.

Et là, à lécran, face à tout le monde : moi derrière la caisse dun supermarché Monoprix, blouse sombre, sourire crispé. Moi, regardant le rayon des promotions, calculant mes sous. Moi, les bras chargés de sacs, poussant la porte dun vieil immeuble dans le quartier populaire de la Guillotière.

Des rires ont éclaté. Puis des applaudissements ironiques, des remarques acides « Et il est où, le mari businessman, il livre aussi à Monoprix ? »

Mon visage brûlait, je tremblais. Javais étalé avec autant daplomb une vie de mensonges. Désormais, tout le monde voyait la vérité.

Je me suis levée, traversant la salle en courant, sourde aux cris et aux moqueries. Je ne me suis arrêtée quune fois dehors, égarée dans la pénombre, les larmes brouillant ma vue.

Dans ma précipitation, jai buté contre un homme qui marchait dans la rue, un sac de courses à la main.

Ça va, mademoiselle ? ma-t-il demandé, tout à fait naturellement, la voix empreinte dune sollicitude vraie. Ce ton sincère ma désarmée.

Je lai regardé : un homme quelconque, gentiment banal, lair de navoir rien à prouver. À cet instant, toute mon arrogance sest effondrée.

Non ai-je soufflé, retenant mes sanglots. Mon fiancé vient de me quitter, juste avant le mariage

Rien, pas un enseignement tiré de tout cela. Ma vie, décidément, narrive pas à me donner de leçon.

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