Laurent avait acheté le plus beau bouquet de fleurs et partait à son rendez-vous. Le cœur léger, il attendait près de la fontaine de la place Molière, tenant précieusement son bouquet. Camille nétait nulle part en vue. Il regarda autour de lui et appela son numéro. Personne ne décrocha.
Peut-être quelle est en retard, pensa-t-il, et il recommença à composer. Cette fois, Camille prit lappel.
Je suis déjà là, tu es où ? demanda Laurent demblée.
Cest fini entre nous ! répondit soudain Camille.
Quoi ? Pourquoi ? balbutia Laurent, figé.
À cause de ton bouquet ! lança-t-elle sans prévenir.
Mais quest-ce quil a, mon bouquet ? sétonna le jeune homme, vraiment perdu.
Laurent avait déjà longtemps arpenté la boutique de fleurs du boulevard Saint-Martin. Des roses bordeaux, des tulipes jaunes, des lys blancs, des fleurs en pots et en vases, toutes rassemblées en des bouquets somptueux, soigneusement décorés. Mais Laurent ne se décidait pas.
Il se rappelait vaguement une conversation sur les fleurs quil avait eue avec Camille, mais le détail lui échappait.
Elle lui avait dit ne pas aimer certaines fleurs, mais en adorer dautres, celles sur lesquelles elle pouvait poser son regard sans se lasser.
Mais lors de cette première rencontre, elle avait tant parlé et Laurent, tout bouleversé de la découvrir, grisé par la petite coupe de champagne prise au café et charmé par Camille elle-même, navait fait quacquiescer, fasciné par sa chevelure noire, la courbe de son cou, ses fossettes sur ses joues pâles. Était-ce cela, lamour ?
Mais au fond, quelles importances ses préférences ? Cette soirée promettait dêtre magnifique !
Mais maintenant, impossible pour lui de sen souvenir.
Regardez un peu ces gerberas ! Personne nen a en ce moment, cest une variété unique et rare, dit la fleuriste avec insistance.
Laurent se pressa, il fallait choisir.
Comme souvent, cest au plus mauvais moment que le téléphone sonna sa mère, ces derniers temps, elle appelait trop souvent.
Alors, Laurent, tu tes décidé ? Sinon, tu pourrais passer ce week-end à la maison ?
Non, maman, jai des choses à faire
Ta grand-mère est triste de ne pas te voir, elle regarde la porte toute la journée.
Excuse-moi, maman, jai vraiment beaucoup de choses à régler
Il écourta la conversation.
Sa mère insistait pour quil vienne au village près dAngers, où elle vivait avec sa grand-mère. Ce nétait pas la première fois quelle appelait, ce qui lui causait une pointe dagacement. Sa grand-mère navait plus la santé, cest vrai mais on ne pouvait pas tout abandonner pour rester là, il avait sa propre vie !
Or, ses préoccupations du moment étaient tout autres : il rêvait dune histoire avec Camille et mettait tout en œuvre pour y parvenir.
Si ce rendez-vous se passait bien, demain il linviterait peut-être à la campagne, près de Saumur, dans ce charmant gîte dont il connaissait ladresse.
Sa mère voulait depuis longtemps quil se pose enfin, alors il sy attelait.
Si seulement il se souvenait, quelles fleurs Camille aimait ! Quelle mémoire Mais est-ce bien si important ?
La fleuriste, lasse de ses hésitations, observait silencieusement ses allées et venues.
« Il me semble que Camille a parlé des épines des roses Je ferais mieux déviter les roses ! », se dit Laurent.
Il choisit donc un bouquet de grands gerberas rose et blanc. Après tout, cétait surtout une marque dattention, et il devait vite retourner au travail : sa pause touchait à sa fin.
Le rendez-vous était fixé devant la nouvelle grande fontaine du centre-ville. Laurent arriva en retard, son patron lavait retenu pour une réunion imprévue il se voyait déjà promu.
Il avait prévenu Camille par téléphone et avait mis son portable en silencieux. Pendant la réunion, sa mère avait essayé de le rappeler, mais il ne pouvait pas répondre.
Ensuite, il fonça vers le rendez-vous, le cœur léger, se gara près de la place et accourut foule gerberas à la main.
Camille nétait toujours pas là. Il la chercha du regard sur la place et la rappela. Pas de réponse.
Laurent sassit sur un banc. Peut-être quelle aussi était simplement en retard.
Il pensa à sa mère, quil navait toujours pas rappelée, mais ne téléphona pas de peur que Camille ne lappelle au même moment. Lattente dura dix minutes, puis il tenta de nouveau son numéro.
Cette fois, Camille décrocha :
Camille, tu es où ? Je tattends.
Je sais. Je suis au café en face, à létage, je tobserve depuis un moment.
Vraiment ? dit Laurent, cherchant du regard la silhouette de Camille à la fenêtre, mais sans la trouver. Tu ne veux pas descendre ? Ou
Tu es en retard, linterrompit-elle.
Oui Camille, excuse-moi, jai prévenu, cest mon patron qui ma retenu
Et les fleurs !
Quont-elles mes fleurs ? demanda Laurent, perplexe.
Tu ne te souviens même pas de mon bouquet préféré !
Camille, ils nen avaient plus !
Des roses ? Tu ne te rappelles pas que jadore les roses ? On en trouve partout ! Je ten parle tout le temps, des roses Mais toi
Je vais me rattraper Je viens, je te retrouve.
Laurent entra dans le café. Camille était au fond, assise face à la fenêtre. Il sapprocha doucement, trop honteux pour offrir le bouquet, il le posa discrètement sur la table. Camille ne daigna même pas le regarder.
Laurent, dhabitude si à laise, usa de tout son charme pour apaiser la situation. Il crut y arriver, car Camille finit par esquisser un sourire.
Ils prirent un café, puis se levèrent. Camille ne jeta pas un œil au bouquet.
Vous avez oublié votre bouquet ! lança doucement une jeune serveuse en les rattrapant.
Il est pour vous, répondit Laurent avec un sourire.
Oh, merci ! sexclama la serveuse, ravie.
Mais Camille eut alors lair encore plus contrariée.
Camille, je tachèterai un énorme bouquet de roses !
Merci, mais non. Ça suffit pour aujourdhui.
Ils descendirent lescalier, Laurent suivant la démarche vexée de Camille. À ce moment-là, nouvelle sonnerie, sa mère encore.
Désolé, je tembête encore ?
Camille nentendit pas.
Non, maman, tu ne membêtes pas du tout. Jarrive, je viens demain.
Ce soir-là, ils se quittèrent sans promesse de se revoir, Laurent le sentit et laccepta : il ne reverrait sans doute pas Camille.
Le lendemain, il prit la route, traversant les champs quil connaissait si bien depuis lenfance.
Là, à perte de vue, les couleurs des multiples fleurs sétendaient jusquà lhorizon, portées par le vent, pleines de vie et de lumière.
Laurent sarrêta et descendit au milieu de cet océan coloré. Comme un fleuriste soigneux, il choisit les plus belles fleurs des champs, celles qui lui plaisaient le plus.
Il savait que celles à qui il allait les offrir seraient heureuses de son choix : il ne se tromperait jamais avec elles.
Arrivé à la maison de sa mère et de sa grand-mère, il divisa le bouquet en deux.
Sa mère rayonnait et lembrassa sur les deux joues, et sa grand-mère
Ses mains tremblaient quand elle attrapa le bouquet, ses yeux fatigués cherchaient à distinguer les couleurs.
Depuis combien dannées navait-elle pas reçu de fleurs ?
Elle plongea délicatement son visage dans les couleurs vives, respirant à pleins poumons ces parfums de jeunesse enfouis dans sa mémoire, et qui, soudain, revenaient tout droit du passé en réveillant son cœur.
Ces fleurs faisaient affleurer non pas les souvenirs, mais le sentiment même quelle avait alors, cet espoir dun lendemain radieux, ce frisson de linstant présent.
Comme cest bon, pensa-t-elle. La vie continue, et la vie vit dans son petit-fils.
Laurent sassit auprès delle, posa sa tête sur les genoux ridés. Elle caressait ses cheveux, doucement, de crainte de froisser le bouquet quelle gardait contre elle
Laurent savait, à cet instant, quun jour il rencontrerait la femme quil attend, à limage de celles quil aimait tant : généreuse et vraie, comme sa mère et sa grand-mère. Et quils saimeraient comme savaient aimer ses grands-parents, comme lavaient fait ses parents. Le seul secret était dêtre attentif et de ne pas passer à côté de lessentiel.
Sa grand-mère tarda à donner le bouquet à sa mère.
Attends Mets de leau bien fraîche, prends le grand vase pose-le là, que je puisse ladmirer…
Son petit-fils lui avait offert des fleurs. Il y avait des millions dautres fleurs aux alentours, mais celles-ci, offertes par son petit-fils, étaient les plus précieuses.
Car au fond, la beauté dun bouquet, cest lintention et lamour quon y met : cest cela qui reste, bien plus que la perfection ou la mémoire.