12 mars 2024
Je me sens obligée de coucher mes pensées sur le papier, car aujourdhui marque un tournant dans ma vie. Je suis née sans jamais avoir vu les couleurs du monde. Ma cécité na jamais été un mystère, mais dans notre famille, cest un défaut impardonnable. Papa et mes deux sœurs, Camille et Apolline, portent la beauté comme une couronne. Leurs regards volent les compliments à chaque dîner, tandis que moi, on mécarte du salon, on ne me présente jamais à personne, on me confine à la chambre la plus sombre de notre maison à Lyon.
Maman nous a quittés quand javais cinq ans. Depuis, mon père est devenu un homme que je ne reconnais plus : amer, colérique, et froid, surtout envers moi. Il ne prononce jamais mon prénom, mais mappelle « cette chose ». Je nai pas le droit de partager leur pain, ni leur table, ni leur avenir.
Depuis toute petite, jai compris que je nétais que la honte de cette maison, le secret que lon cache. Vingt-et-un ans ont passé, mon cœur sest fissuré par mille silences et mille regards fuyants.
Hier matin, papa est entré dans ma chambre, alors que je lisais du bout des doigts un vieux livre en braille, sur le lit de fer. Dun geste brusque, il a déposé un voile sur mes genoux.
Tu te maries demain, ma-t-il annoncé, impassible.
Tout mon corps sest figé. Mariée ? À qui ? Jentendais encore son ton sec.
Cest un mendiant de léglise, il a poursuivi. Tu es aveugle, il est pauvre. Vous êtes faits lun pour lautre.
Jai senti mon sang quitter mon visage. Jaurais voulu hurler, mais rien ne sortait. Je nai pas eu voix au chapitre. Je nen ai jamais eu.
Le lendemain, nous avons été mariés dans une cérémonie expédiée. Personne na songé à me décrire celui qui devenait mon époux. Papa ma poussé vers lui, me murmurant dattraper son bras. Jai exécuté ce geste, spectatrice absente de ma propre vie, tandis que les invités chuchotaient : « La fille aveugle et le mendiant » Après le mariage, mon père ma tendu un sac de vêtements et ma jetée dehors.
Cest ton problème, maintenant, a-t-il dit. Il sest éloigné, sans me regarder.
Mon époux sappelait Lucien. Silencieusement, il ma guidée jusquà une petite cabane, à la lisière dun village près de Grenoble. Lodeur de terre humide, la fumée dun poêle troué simposaient à moi. La première nuit, il a préparé du thé, ma offert sa veste, et sest couché près de la porte, tel un chien de garde. Il ma parlé doucement, me demandant ce que jaimais lire, rêver, manger. Personne ne sétait jamais intéressé à moi.
Les jours se sont transformés en semaines. Lucien memmenait chaque matin au bord du Rhône, décrivant la lumière, les arbres, les oiseaux avec une poésie qui peignait le paysage dans mon esprit. Il me chantait « La Vie en Rose » pendant la lessive, racontait des histoires détoiles et de continents lointains le soir. Pour la première fois depuis longtemps, jai ri.
Mon cœur, timide, sest ouvert. Dans cette cabane délabrée, jai appris un sentiment que je croyais impossible : lamour.
Un jour, jai demandé à Lucien : « As-tu toujours vécu dans la rue ? » Il a hésité, puis ma répondu : « Non, ce nétait pas toujours ainsi. » Je nai pas insisté. Mais le mystère est resté.
Quelques jours plus tard, jai tenté daller seule au marché du village acheter des légumes. Lucien mavait décrit litinéraire avec tant de précision. En chemin, une main brutale ma arrêtée.
Aveugle, tu parviens encore à survivre ? ma craché ma sœur Camille. Tu continues la farce avec ce mendiant ? Je me suis retenue de pleurer.
Je suis heureuse, ai-je répondu.
Camille a ricané : « Tu ignores même ce à quoi il ressemble. Il nest rien. Exactement comme toi. »
Puis elle a murmuré : « Il nest pas un mendiant. Lucien ta menti. »
Ébranlée, je suis rentrée précipitamment. Lorsque Lucien est revenu, je lui ai demandé la vérité, dun ton ferme.
Cest alors quil sest agenouillé devant moi, pris mes mains et ma murmuré :
Tu naurais jamais dû savoir, mais je ne peux plus mentir. Je ne suis pas un mendiant. Je suis le fils du duc de Bourgogne.
Mon monde sest effondré. Je tentais de respirer, de comprendre ce quil me disait.
Chacune de ses paroles passait en revue toutes nos conversations : sa gentillesse, sa force discrète, ses récits trop raffinés pour un homme de la rue Je comprenais maintenant tout.
Mon père ne mavait pas offerte à un mendiant, mais à un noble déguisé.
Je me suis retirée, tremblante.
Pourquoi ? Pourquoi mas-tu laissé croire cela ?
Lucien sest relevé.
Parce que je voulais quelquun qui maime pour ce que je suis et non pour mon argent, ni mon rang. Seulement pour moi-même. Ton amour na pas été acheté, ni imposé. Tu es ce que jespérais, Capucine.
Mes jambes mont abandonnée. Entre la colère et lamour, mon cœur battait la chamade. Lucien sest approché à nouveau.
Je ne voulais pas te blesser. Jen avais assez des prétendantes qui aimaient le titre, jamais lhomme. Jai entendu parler dune jeune femme aveugle, rejetée par son père. Je tai observée, puis jai proposé à ton père de tépouser, déguisé en mendiant. Je savais quil accepterait, ne souhaitant que me voir partir avec toi.
Des larmes brûlantes ont coulé sur mes joues.
La douleur du rejet paternel se mêlait à la surprise quun homme puisse traverser tant dépreuves pour trouver un cœur comme le mien.
Je nai rien trouvé à répondre. Jai seulement murmuré :
Et maintenant, que va-t-il se passer ?
Lucien a pris ma main avec délicatesse.
À présent, tu viendras avec moi, au château de Bourgogne.
Mon cœur sest emballé.
Je suis aveugle comment pourrais-je être duchesse ?
Il a souri :
Tu les déjà, ma duchesse.
Cette nuit-là, je nai presque pas dormi. Dans le noir, mes pensées tournoyaient : le mépris de mon père, lamour de Lucien, un avenir inconnu.
Le lendemain matin, une calèche noire et or sest arrêtée devant la cabane. Des gardes en uniforme mont escortée, Lucien à mes côtés. Jai serré son bras jusquà la douleur, durant le trajet vers le château.
À larrivée, une foule attendait le retour du fils prodigue. Mais la surprise fut double : il amenait à ses côtés une jeune femme aveugle.
La duchesse, sa mère, sest avancée jai senti ses yeux me jauger. Je me suis inclinée respectueusement. Lucien sest tenu droit à ma droite, déclarant :
Voici mon épouse, celle que jai choisie, celle qui ma vu différemment, celle dont lamour est pur.
La duchesse sest tue, puis ma enveloppée dans ses bras.
Alors, elle est ma fille, a-t-elle conclu.
Jai failli tomber démotion, soulagée. Lucien ma glissé à loreille : « Tu es en sécurité, désormais. »
Dans notre chambre du château, je me suis assise près de la fenêtre, écoutant le silence nocturne de la cour royale. Ma vie venait dêtre bouleversée.
Je nétais plus « cette chose » emprisonnée à lécart. Jétais une épouse, une duchesse, une femme aimée pour autre chose que sa beauté ou sa vue.
Mais dans ce soulagement, il restait une ombre : la haine de mon père. Je savais que le monde royal serait cruel, que lon discuterait de mon handicap, que lon me jugerait.
Pourtant, pour la première fois, je me sentais forte. Le lendemain, Lucien me conduisit devant les dignitaires réunis. Je sentais leurs regards de haut. Alors Lucien parla :
Je refuse dêtre titré duc tant que mon épouse nest pas honorée ici. Sinon, je partirai avec elle.
Le chuchotement sinstalla. Mon cœur semballa : il avait tout fait pour moi.
Tu abandonnerais ton titre par amour ? ai-je soufflé.
Il ma regardée, passionné :
Je lai déjà fait. Je recommencerai.
La duchesse se leva.
Désormais, Capucine nest pas seulement la femme de Lucien. Elle est duchesse du château. Quiconque la manque de respect, insulte notre famille.
Le silence était total. Mon cœur, autrefois brisé, battait, mais plus par peur.
Ce jour-là, jai compris que mon existence allait changer, non par obligation, mais selon ma volonté. Je nétais plus une ombre. Je devenais celle que le monde devait voir pour sa force, pas pour sa beauté.
La nouvelle sest répandue dans le royaume : lacceptation de Capucine comme duchesse. Les nobles, déconcertés par ma cécité, ont fini par voir au-delà.
Mon courage, ma dignité et mon amour sincère pour Lucien ont changé leur regard.
Mais la vie au château nest pas sans embûches. Entourée dintrigues, de jalousie, et de rivalités, je sais que certains me considèrent comme une menace.
Pourtant, pour la première fois, je me sens maîtresse de mon destin. Dans ce grand château, au cœur de la Bourgogne, je suis enfin celle que je devais devenir.