La Villa de Papa
Quils avaient vendu la villa de campagne, Camille lapprit soudain, tout à fait par hasard. Au téléphone, alors quelle appelait sa mère du bureau de télégraphe, depuis une petite ville du Midi. Ce genre de chose narrive que dans les films, pensait-elle, quand on devient le témoin involontaire dune conversation privée, simplement parce que la standardiste, par une divine erreur, avait branché trois lignes ensemble au lieu de deux. Deux villes, deux femmes qui se partageaient, à travers des grésillements, la nouvelle la plus capitale : la villa nexistait plus, elle était partie, vendue à bon prix, enfin ! On allait… faire tant de choses, et même aider un peu Camille, tiens, financièrement !
La mère de Camille et sa sœur Madeleine, ces voix lui étaient si proches, douces et familières. Cent vingt kilomètres les séparaient, des vibrations sonores transformées en signaux électriques, filant le long des fils cuivrés. La physique, Camille ne lavait jamais comprise, papa voulait pourtant quelle lapprenne.
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Papa, pourquoi la lumière de septembre est-elle si étrange ?
Quelle lumière, ma petite Camille ?
Je ne sais trop elle est moins forte, plus tendre. Il fait soleil, mais ce nest pas la clarté daoût.
Il faut étudier la physique ! Cest le ballet des planètes qui change tout, en septembre ! Attrape la pomme ! Papa rit et lança à Camille une énorme pomme aplatie, luisante, rouge, parfumée comme du miel.
Une calville ?
Mais non, elles ne sont pas mûres. Cest une reine des reinettes.
Camille croqua dans la pomme, le fruit craqua sous ses dents, et la bouche se remplit de mousse blanche, sucrée, gorgée des pluies et de la sève de lété. Les variétés, comme la physique, lui restaient confuses. Hélas, voici bien son principal souci ! Car Camille, élève de quatrième au lycée, était amoureuse de son professeur de physique, pour la deuxième année consécutive. La lumière sétait rétrécie autour de ce point, tout semblait suspendu à ses lois, même ses cahiers paraissaient incapables de contenir le chaos de la matière et de lespace. Papa devinait tout, au creux de son absence, de ses yeux fuyants et de sa mauvaise humeur. Elle avait déjà pleuré, lan dernier, toute une nuit, comme une enfant, sur les genoux de papa. Maman était en cure thermale, Madeleine étudiait bien loin.
À la villa, papa devenait léger, heureux, il sifflotait sans cesse des airs mélancoliques, jamais à la maison. Là-bas, cétait maman et Madeleine qui dominaient le décor, quand elles venaient. Maman était une beauté flamboyante, responsable de la bibliothèque de la base militaire près dOrange, grande, fière, avec sa crinière de cheveux cuivrés, rehaussés au henné. Tous les deux mois, elle sortait de la salle de bain, drapée dune serviette immense sur le crâne, embaumant les herbes et la pluie. La beauté de maman était évidente pour tous. Papa, plus petit dune tête, plus âgé de huit ans, passait inaperçu. Camille avait été blessée, une nuit, en entendant maman confier à Madeleine :
Michel, chez nous, il est discret, mais un homme na pas à être un Apollon.
Discret, oui, perdu derrière les reflets de cuivre des cheveux de maman, ses éclats de vaisselle, et son tempérament indomptable. Maman aimait lordre et le confort, mais souvent, elle devait céder la place aux « petits soldats » que papa affectionnait tant ces anciens camarades de régiment qui dormaient parfois à même le sol, de passage, cherchant un travail ou un abri temporaire. Depuis la réduction des effectifs militaires par le gouvernement de 1960, papa avait été renvoyé comme commandant, puis était devenu chef technicien au télégraphe de Lyon. Ces soldats lavaient aidé à bâtir la villa, travaillant gratuitement, se relayant pour retourner la terre. Un minuscule pavillon dune pièce, avec sa véranda, où Camille aimait sallonger pour lire tout lété. Papa montait les échelles pour lui apporter des bols de groseilles, de cerises ou de fraises. Le bonheur, cétait ça. Maman naimait guère la villa, elle y venait rarement, préservait ses mains, ces mains longues, impeccables, aux ongles lustrés. Camille les admirait, papa les embrassait.
De telles mains, ça distribue des romans, ça ne bêche pas le potager ! disait-il en riant, clignant de lœil à Camille
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Les premières gouttes de pluie de septembre tambourinaient la toiture. Elles frappaient, dansaient sans la tristesse de lautomne. Camille referma son livre.
Camille, descends, maman et Madeleine arrivent bientôt, il faut préparer le déjeuner la voix claire de papa sonnait autrement, à la villa.
Camille hésitait, le visage levé vers les nuages, gris et gonflés, sans menace. La bruine mouillait sa joue. Elle se blottit dans ses bras, pour se réchauffer. Par-delà la toiture, là-haut, plus près du ciel, elle apercevait des raies de lumière qui perçaient lépaisseur nuageuse et baignaient les autres petites villas aux alentours. Adieu physique, adieu lois dures ! À la fac de journalisme, le foyer collectif dune autre ville aurait ses propres règles.
Au début, Camille dut loger dans une chambre louée, chez une vieille dame ; lautre chambre était occupée par des étudiants aussi. Les cours la plongeaient aussitôt dans la littérature, la langue, et tout le monde était sous le charme des professeurs, tous si magnétisants, quon en tombait amoureuse en groupe. Mais hors des classes, la solitude pesait, les nouveaux amis manquaient.
Elle grignotait à la cantine universitaire et se perdait dans les rues, jusquà la nuit. La beauté étrangère du grand Lyon la glaçait, la rendait seule, plus que jamais. Comme si elle nétait pas vraiment Camille qui, le soir, descendait la colline de la Croix-Rousse près du campus, sur une rue sombre, vers son nouveau foyer, avec, en arrière-plan, les aboiements des chiens, trébuchant, abîmée dans ses chaussures vernis trop serrées.
Dans la cuisine, une odeur de pommes envahissait tout les pommes de papa, livrées dans des cageots à la propriétaire comme remerciement. Cette douceur sucrée, presque fermentée, lui faisait monter les larmes.
Quand elle sinstalla à la cité universitaire, elle découvrit que ses voisines étaient allemandes : Viola, Magda, Marion. Le soir, la tête de Camille fourmillait dallemand, elle sortait prendre lair dans la cour, où, sur les marches, on fumait. Les Allemandes filaient pêcher une cigarette, remboursaient toujours scrupuleusement, ce qui étonnait les Françaises. Elles sétonnaient également des conserves de maman, surtout les tomates, quelles adoraient avec des pommes de terre sautées. Mais quand les réserves de Camille étaient épuisées, elles dégainaient des saucissons insoupçonnés, mais hésitaient à offrir. En mai, lannée déchange sachevait, les Allemandes repartaient, abandonnant près de la poubelle piles descarpins achetés pour affronter lhiver en France. Les Françaises se jetaient discrètement sur ces chaussures miraculeuses
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Camille, coupe donc le chou, je vais sortir les carottes. Le bouillon est prêt.
Dans la minuscule cuisine, les vitres ruisselaient de vapeur. Une énorme tête de chou trônait, déployant ses feuillets verts sur la planche. Camille croqua une feuille, cétait exquis. Le goût de la terre. Elle fit bruisser le couteau, le chou sentait la douceur. Elle ouvrit la fenêtre, laissa entrer le parfum des feuilles mortes, du feu, et des pommes. Par la fenêtre, elle vit papa de dos, la bêche senfonçant à grand-peine, il avait mal au dos, Camille le savait. Elle laissa son couteau et se précipita dans le jardin, étreignit papa, se colla à lui. Il se retourna, la serra longuement, lembrassa sur la tête.
Madeleine, sa sœur, arriva seule ce soir-là ; maman était souffrante, migraineuse, restée à la maison.
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Les années filèrent : la fac terminée, un mariage étudiant, le premier poste dans le journal « LÉclaireur » de lusine aéronautique, le premier infarctus de papa, une fille qui naît, puis un divorce. En cinq ans, tout sétait précipité. Le mari de Camille était parti pour une autre, elle se retrouvait avec la petite Marie, deux ans, dans un studio. Papa sefforçait de venir tous les quinze jours, le week-end, les bras chargés de provisions, se débrouillait avec la petite.
Camille, ne sois pas fâchée avec maman, tu sais, la route la rend malade… Et puis, il paraît quelle se console avec un galant…
Papa, enfin ! Un galant à leur âge ?
Papa rit, mais dun rire âpre, qui séteignit dans un silence. Soudain, Camille remarqua combien il était vieilli, tout blanc, courbé, il ne sifflait plus.
Papa, et si je prends ma semaine de congé ? On partirait à la villa, à trois, tant quil fait encore beau, avec Marie ?
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La villa croulait sous les feuilles, la dernière semaine douce doctobre, lété de la Saint-Martin. On alluma le poêle, le thé infusa avec des feuilles de cassis. Camille faisait des galettes, papa ramassait les feuilles, Marie laidait puis les égrenait en criant. La poêle chantait, éclatait, tout fumait. Du fond du jardin, on entendait le sifflement de papa.
La nuit venue, on alluma le feu. La rue était vide, les autres villas aussi. Papa embrochait des carrés de pain sur des tiges de cerisier, guidait Marie devant la flamme. Camille tendait ses doigts froids vers les flammes, fascinée.
Elle se souvint de son premier chantier dété en Camargue, les chansons de guitare, la tête qui tournait dêtre amoureuse sans objet, juste envoûtée par labîme étoilée, la nuit insondable, les accords égarés, les visages autour du feu, chaque visage avec sa part secrète et la profondeur de ses yeux. Cest là quelle rencontra le père de Marie.
Cette semaine-là, au travail, elle fut convoquée au comité : on examinait sa candidature pour le parti. La veille, elle avait révisé le programme du parti, les discours du congrès. Puis, soudain, les questions ségarèrent sur son divorce, sa « stabilité morale ». Camille balbutiait, au bord des larmes. Un collègue la défendit, semportant :
Ce comité est une réunion de mufles, pas de militants !
Des années plus tard, ce souvenir lui paraîtrait surréaliste…
Quand la nuit fut complète, on éteignit le feu. Une voiture sarrêta devant le portail. La porte claqua. Maman ! Belle, dans un manteau vif, annonça quun collègue lavait raccompagnée. Marie courut vers sa grand-mère, papa eut un froncement, embrassa maman sans entrain.
Cest qui, ce collègue ?
Mais Michel, peu importe, il m’a juste ramenée ! Tu ne le connais pas…
À table, la conversation ne prenait pas. Marie bouda, maman questionnait Camille sur la rédaction, mais son esprit vagabondait ailleurs. Papa veillait maman, silencieux, les épaules tassées. La soirée fut ratée
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Un an plus tard, papa nétait plus là. Une crise cardiaque fulgurante, parti en deux jours, début octobre, sous un soleil doux. Après lenterrement, Camille prit son congé, retourna à la villa seule. Marie resta chez sa belle-mère.
Tout lui échappait. Les pommes étaient plus abondantes que jamais. Camille en offrit des seaux aux voisins, confit des marmites entières de compote à la menthe et à la cannelle, comme papa aimait. Le vieil ami de papa, Jean-Pierre, vint prêter main forte ; ils étaient ensemble clients des pépinières de la Drôme pour les arbres fruitiers.
Je reste deux jours, Camille, je vais retourner le jardin, tailler les arbres, si ça ne te dérange pas.
Oh Jean-Pierre, voyons Merci !
Du « ma petite Camille » de Jean-Pierre montèrent les larmes, et soudain lécrasa la certitude du deuil, de lirréversible, du chemin orphelin. Jusque là, elle saccrochait à lidée que papa reviendrait, que tout ça nétait quun cauchemar. Aux premières heures, à demi endormie, elle oubliait puis se réveillait, submergée par labsence, lévidence terrible. Papa nétait plus là.
Et puis, le remords, lidée quelle navait pas pu le retenir.
Surtout, ne vends pas la villa, je viendrai, jaiderai. Tu sais, Camille, cette antonovka, on lavait choisie ensemble, tu étais encore une gosse, sur la route vers la Drôme, Michel me parlait surtout de toi, de tes bêtises. Il disait que les arbres lui survivraient, il inspectait chaque plant, je magaçais
Jean-Pierre resta trois jours, retourna la terre, tailla les pommiers, engraissa le jardin, et planta devant la porte trois touffes de chrysanthèmes jaunes, avec laccord de Camille.
On aurait dû les mettre plus tôt, mais il fait encore doux, ils tiendront, en souvenir de Michel… Il faudra couvrir les rosiers, ramasser les feuilles avant lhiver, mais on fera ça la prochaine fois.
Ils sembrassèrent pour se dire adieu. Une petite pluie sinstalla. Camille resta devant la grille à regarder Jean-Pierre séloigner. Il se retourna, lui fit signe dentrer au chaud. La pluie redoubla, tambourinant avec obstination, prudemment, sur la toiture. Un coup de vent ferma la barrière avec un vieux cri. Le seuil de la maison était tapissé de pétales jaunes de chrysanthème. Ici, tout appartenait à papa et serait à lui éternellement. La pluie, les arbres, les parfums dautomne, la terre elle-même. Donc, il resterait, quelque part, tout près. Et Camille apprendrait tout. Elle reviendrait avec Marie jusquaux gelées, le trajet ne durait que deux heures en bus. Au printemps, dès que la neige fonderait, peut-être les travaux de chauffage commenceraient. Il faudrait économiser, petit à petit. Et ce printemps-là, elle irait bien en Drôme avec Jean-Pierre, choisir des groseilles blanches papa avait toujours voulu en planter
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Six mois plus tard, début avril, pendant que tenait le dernier manteau de neige, la villa fut vendue. Camille lapprit par hasard, au téléphone de la poste, alors quelle appelait la maison depuis une cabine étroite. Au sol, dans un sac, les racines enveloppées dun vieux t-shirt denfant humide, dormait un jeune plant de groseille blanche.