Lodeur de la maison de retraite
Tu sais ce que tu sens ? La maison de retraite. La naphtaline et la vieillesse. Je nen peux plus.
Claire était immobile devant la fenêtre, observant la cour où la chatte de la voisine traversait avec la décence dune duchesse le trottoir detrempé, effleurant les flaques du bout de la patte. Les mots de son mari lui parvenaient comme à travers du coton et elle ne se retourna pas tout de suite. Puis, finalement, elle pivota.
François trônait au milieu de la cuisine dans une chemise toute neuve, bleu clair, celle quelle lui avait choisie en avril au marché de la place Gambetta, parce quil avait soi-disant besoin de quelque chose de « léger, résistant au repassage ». Claire avait tâtonné les tissus, interrogé la vendeuse sur la composition. Pendant ce temps, lui attendait gentiment dans la voiture, NRJ à fond.
Tu mécoutes ? demanda-t-il.
Oui, répondit-elle.
La voix lui était sortie dun ton dune platitude olympique. Elle en fut elle-même étonnée.
François posa sur la chaise son sac de sport, une grosse besace marine au logo de Décathlon. Claire connaissait ce sac : il dormait depuis huit ans sous une montagne de bottes de ski dans la cave.
Je men vais, dit-il. On sait très bien tous les deux que ça devait arriver.
Claire sattarda sur le sac. Puis sur ses mains. Il était calme, ne triturait même pas sa manche, ne fuyait pas son regard. Décision prise depuis longtemps. Il ne faisait quofficialiser ce qui avait déjà eu lieu.
Oui, ça devait, répéta-t-elle.
Exactement. Il haussa les épaules. Claire, je ne veux pas faire de scandale. Simplement, on nest pas faits pour vivre ensemble. Toi tu es toujours ici, avec ta mère, tes soins, cette ambiance… moi, je ne peux plus.
Lodeur. Elle y pensa. Cinq années complètes. Cinq ans à se lever à 6 heures parce que Madame Lambert se levait à 6 heures, réglée comme une horloge malade obéissant à ses propres règles. Cinq ans dhuile de camphre, de couches discrètement baptisées « protections » dans les rayons de la pharmacie, cinq ans de toux nocturnes derrière la cloison, de SOS Médecins au cœur de la nuit. Cinq ans que son boulot à elle sentassait dans des porte-vues sur la table de latelier, où elle posait de moins en moins les pieds parce que « il faut bien que quelquun sen occupe ». Il avait dit, lui-même : « Claire, il ny a que toi, tu comprends bien… »
Elle comprenait.
Tu pars maintenant ? demanda-t-elle.
Oui.
Daccord, répondit Claire.
Il la regardait, probablement en attendant une scène : des larmes, des cris, ou le fameux « qui est-ce ? ». Elle ne le demanda pas. Pas par ignorance, mais parce que la question lui semblait superflue.
François empoigna le sac, sattarda une seconde sous le linteau.
Je laisse mes clés sur le meuble du couloir.
Oui, laissa-t-elle tomber.
Bruit sec de la serrure. Puis la porte de limmeuble, quatre étages en bas. Ce bruit-là, elle laurait reconnu entre mille. Et soudain, ce fut le silence. Pas le simple silence : la vraie coupure, comme lorsquon éteint une radio dont on ne percevait plus le bourdonnement.
Claire regarda les clés sur le meuble à chaussures. Puis la chaise, vide du sac. Elle revint dans la cuisine et ajouta de leau dans la bouilloire.
Cinq ans plus tôt, Madame Lambert avait fait un AVC. Juste après avoir complimenté le clafoutis que Claire avait préparé pour lanniversaire de François. Elle avait juste dit « délicieux », et laissé tomber la fourchette dune main étrange. Claire avait compris. Elle avait appelé le SAMU dune voix glacée, tenu une main déjà molle dans lambulance.
François était à un séminaire ce soir-là. Il avait répondu à son appel au bout du troisième essai.
Les médecins avaient été clairs : côté gauche partiellement paralysé, restauration longue, soins indispensables, maintien à domicile envisageable « si quelquun est toujours là ». François avait tranché : « Tu ne travailles pas à temps plein en ce moment, Claire. Tes plans, cest… secondaire, non ? » Elle navait rien objecté, simplement rangé ses dossiers dans une boîte, boîte reléguée dans latelier.
La bouilloire siffla. Elle prépara le thé, toujours debout face à la fenêtre. La chatte avait disparu, la flaque était restée.
Trois jours, elle ne sortit pratiquement pas. Par habitude, plus que par incapacité. Son corps, réglé selon danciens rites : lever à 6 h, soins à 7 h 30, petit-déj à 10 h, repas à 13 h, balcon en fauteuil à 16 h, coucher à 19 h. Désormais… rien. Plus de programme, plus de réflexe.
Elle traversa lappartement, pièce après pièce. Fauteuil roulant sous la fenêtre. Sachets de protections hygiéniques sous le lit. Carton à médicaments sur létagère du couloir, son écriture dessus : « matin », « soir », « tension ». Madame Lambert était morte trois mois plus tôt, dans son sommeil, tout était resté figé. François ny touchait pas, elle, elle nen avait pas le courage.
Le quatrième jour, elle sortit trois gros sacs poubelle et attaqua.
Méthodiquement, sans précipitation : protections, poches, tubulures, gants en latex, draps jetables. Ensuite les médocs, boîte après boîte. Puis le fauteuil roulant. Ça, ce fut le plus difficile, parce que Claire se rappelait leurs petites balades autour du pâté de maisons, Madame Lambert scrutant les arbres comme si elles les voyait pour la dernière fois. Claire démonta le fauteuil autant que possible et le descendit en trois trajets à la benne.
Elle resta longtemps sous la douche.
Quand elle ressortit, face au miroir embué, elle aperçut une femme. Pas une aide-soignante, ni épouse, ni fille-dadoption. Juste une femme de cinquante-deux ans, cheveux humides grisonnants elle ne se les teignait plus depuis longtemps par manque de temps, ou daudience.
Le cinquième matin, elle appela le salon de coiffure.
La coiffeuse, Sonia, la trentaine, malicieuse et sûre delle. Claire expliqua quelle voulait raccourcir, et arranger la couleur. Sonia ne posa pas de questions, observant son reflet avec une concentration bienveillante, presque médicale.
Vous avez une belle couleur naturelle. On peut faire un balayage, ça fondra les cheveux blancs. Et je vous conseille une coupe mi-courte, pour dégager la nuque. Ça vous irait très bien.
Faites, dit Claire.
Deux heures à voir apparaître dans le miroir une autre version delle-même : pas nouvelle, non, lavée de toutes les couches accumulées en cinq ans.
Quand elle sortit, le vent doctobre ballottait ses nouveaux cheveux courts et Claire se demanda depuis combien de temps elle navait pas senti le vent sur sa tête sans chignon ou bonnet. Depuis des années sans doute toujours trop pressée : la pharmacie, le retour, les cabinets médicaux, la maison.
Aujourdhui, elle nétait pressée par rien.
Elle acheta un café à emporter dans une boulangerie et partit marcher. Pas de but. Libre.
Le divorce dura quatre mois.
François se pointa au tribunal flanqué dun avocat à lunettes et costume chic, débit hyperactif et regard par-dessus les gens. Claire, seule. Ce nétait pas une déclaration : juste quelle ne voyait pas lintérêt dun avocat, nayant rien à défendre.
À la deuxième audience, il était venu accompagné.
Claire laperçut dans le couloir : la trentaine, peut-être moins, queue-de-cheval blonde, manteau à carreaux, talons. Saisie à deux mains sur son smartphone, ignorant tout le monde. François rejoignit Claire ; sa compagne la dévisagea rapidement, sans curiosité : une inconnue dans une file dattente.
Claire observa cela sans amertume, presque amusée. Pas la moindre supériorité dans ce regard, juste de lindifférence.
Claire, murmura François, je voulais parler du partage, de lappart.
Ce nest pas la peine.
Mais…
François… Elle sadressa à lui calmement. Jai juste besoin de ma studette, celle que javais avant nous, cest tout. Garde le reste : lappart principal, la voiture, la maison de campagne, tout.
Il hésita.
Tu es sûre ?
Oui.
Lavocat gribouilla, François fixa Claire, perplexe ; il attendait du marchandage, légrenage des sacrifices familiaux, la litanie de la dévouée. Il pensait quelle ressortirait les cinq ans avec Madame Lambert, les renoncements.
Elle ne sortit rien. Non par grandeur dâme, mais parce que ce chapitre-là, elle ne voulait plus sy attarder. Ni implorer, ni attaquer, ni pleurer. Les larmes viendraient sans doute, en différé. Pas maintenant.
Sa studette rue de la Paix, deuxième étage dun immeuble ancien, vingt-deux mètres carrés haut de plafond, organisée autour dune grande fenêtre côté nord. Claire lavait achetée à trente-quatre ans, dès son diplôme, en économisant sur tout. Dedans, sa table à dessin, des étagères de projets, des pots de plantes increvables.
Cest là quelle dormit la première nuit où le juge valida la paperasse.
Sous la couette du clic-clac, à regarder le plafond, elle sinterrogeait : et maintenant ?
Pas de réponse mais cela ne la terrifiait pas.
Premier coup de fil : le bureau « Vert Horizon », où elle bossait autrefois. La secrétaire fut ravie, transféra sur-le-champ à Monsieur Dubois, le patron. Lui, poli comme il se doit : « On connaît vos talents, surtout ce projet du parc à lhôpital des enfants. Mais Claire, cinq ans, cest long Le secteur a changé, nouveaux logiciels, nouveaux clients, on cherche des pros tout de suite opérationnels »
Je comprends.
Si besoin on vous recontacte.
Elle savait déjà quon ne rappellerait jamais.
Deuxième essai : un atelier privé, tenu par « la » Manon, copine de lycée. Laccueil fut chaleureux, mais rapidement le dialogue bifurqua vers « exigences daujourdhui », « jeunes formés » et « la concurrence enfin, tu sais ».
Troisième tentative, plus sans illusion, la mairie : services despace vert. Équipe au complet
Claire referma son téléphone et contempla la rue de novembre : arbres nus, manteaux rabattus, la buée des passants. Elle constata que cinq ans dabsence, cest énorme. Pas dans la tête elle portait toutes ces années. Mais à lextérieur, son absence avait laissé place à dautres.
Elle ouvrit lordi, chercha les dernières versions de logiciels de paysagisme. Machinalement, elle avala des litres de thé, pris note sur son carnet. Du neuf, quelques vieilles connaissances, rebaptisées.
En décembre, elle dégota un boulot. Pas la carrière rêvée, mais un poste : assistante dans une petite pépinière en banlieue. La patronne, Tatie Véro amusant hasard , une femme compacte et efficace, jaugeait tout en cinq secondes chrono : utile/pas utile.
Vous savez jardiner ? lança-t-elle.
Bien sûr.
Parfait, alors cest parti. Le salaire est pas gros, mais le boulot cest du concret.
Et ça, cétait vrai. Claire bossait à huit heures, soccupait des semis, assistait les clients désorientés. Cétait humble mais tangible : mains dans la terre, odeur de terreau, alignements de pots à bichonner.
Cest là quelle entendit parler de la vieille serre, boulevard des Platanes près du Jardin botanique municipal. Daprès Tatie Véro, le directeur voulait la relancer, mais personne pour sy coller.
Claire hésita d’abord, puis, un dimanche de janvier, enfila un manteau et y alla.
La serre dormait en retrait du parc, masquée par les hêtres. Première impression : le verre. Beaucoup de verre crasseux, la vie derrière ; ossature métallique rouillée par endroits, quelques panneaux de contreplaqué en remplacement. Lallée sous les feuilles mortes.
À lintérieur
La serre était un chantier, oui, mais vivant. Les plantes poussaient où bon leur semblait, lianes conquérantes, palmiers hors gabarit, mandariniers bourrés de fruits minuscules, orchidées trop longtemps livrées à elles-mêmes.
Claire resta, fascinée, sentant se déployer quelque chose en elle, longtemps replié.
Vous aviez rendez-vous ?
Un vieil homme sortit du coin, pull chiné, lunettes sur le front, mains burinées de jardinier.
Non je passais. Si cest interdit, je pars.
Pourtant non, répondit-il. Je suis Monsieur Martin, le directeur si tant est. Et vous ?
Claire Dubois. Je suis paysagiste. Enfin jai fait une pause, disons, cinq ans.
Il réfléchit. Pas de jugement, seulement de la cogitation.
Venez donc, je vous montre.
Il lui fit découvrir la serre pendant deux heures. M. Martin expliquait : ce quelle a été, ce quelle est, les essais ratés. Fermée « provisoirement » sept ans plus tôt pour travaux, puis oubliée entre deux directions.
M. Martin avait gardé un droit daccès, donc il venait arroser, soigner, discuter avec les plantes pas fou, honnête.
Je veux bien vous aider, proposa Claire.
Je ne pourrai rien payer.
Je comprends.
Il la scruta longuement.
Venez jeudi, alors.
Elle est venue jeudi. Puis le vendredi, puis tous les jours. Elle quitta la pépinière. Tatie Véro ne soffusqua pas, lançant : « Tu as raison, tes neurones ne sont pas faits pour bégayer dans les pots ! »
La serre devint son projet, le premier en cinq ans.
Dabord, inventaire : chaque plante, son état, ses besoins. Trois semaines à noter sérieusement comme pour un audit, mais vivant.
Après, réflexion sur lespace. Trois cents mètres carrés, sans hiérarchie, juste des potées posées où il y avait place. Claire fit des plans, griffonna le soir dans la studette comme autrefois sur les bancs des Beaux-Arts.
M. Martin observait ses croquis, hochait la tête.
Là je verrais bien les agrumes, expliquait-elle. Ils aiment le sec, on peut les grouper. Mandarines, citrons, kumquats. Ça fait aussi lodeur.
Lodeur, vraiment. Lhiver, lodeur des agrumes, cest du baume au cœur.
Au centre, on garde les grands palmiers, ça accentue la hauteur ; sous la canopée, on case les arbustes tropicaux, avec une allée
Une allée, cest bien ça. Que les gens circulent.
Ils viendront, les gens, vous verrez.
Ce nétait pas pour le rassurer, elle y croyait. Les espaces pensés pour eux, les gens y viennent.
Hiver rima avec labeur : déplacer des plantes, négocier des boutures, bricoler avec largent récupéré du divorce. Changer une vitre, trouver un plombier. M. Martin, invariable, soccupait des soins et des menus gestes quotidiens, murmurant aux plantes.
Un soir de janvier, elle appela Margot, son amie de toujours, perdue de vue pendant ces années où « je peux pas, la mère de François ». Margot répondit, silencieuse.
Tes vivante ?
Vivante.
Dieu merci. Ça fait si longtemps Bon, je suis à lappart, je me fais des quenelles. Viens.
Claire passa la soirée à raconter, Margot écouta. Pas de leçon, pas dexclamation, seulement « je vois », « ah oui ». Parfait.
Et ton François, il sait que tu bosses dans une serre ?
Pas besoin.
Juste pour savoir. Ten es où, toi ?
Claire songea.
Plutôt mieux. Pour la première fois depuis longtemps.
Margot hocha la tête. Inutile den dire plus.
Février apporta une surprise.
Claire venait de ramener des pots de géranium et un gros romarin trouvé soldé en pépinière. M. Martin était occupé plus loin. La porte de la serre grinça. Elle leva la tête.
Un homme se tenait dans lentrée. Cinquante-huit ans peut-être, doudoune bourrue, tablette sous le bras, larges épaules, les gestes prudents de ceux qui bossent avec les mains.
Pardon, M. Martin est là ?
Il est au fond, à droite, après les palmiers.
Merci. Il jeta un œil appréciateur. Cest beau, ici. Jétais passé il y a six mois, cétait autre chose.
Cétait.
Cest vous qui avez transformé ?
Avec M. Martin.
Mais le plan, cest vous.
Il détaillait la composition, le regard de lexpert qui lit lespace plus que lesthétique.
Vous êtes ?
Alexis Bouvier. Ingénieur. Réparations sur la toiture de la serre.
Les sections 3 et 7 qui fuient, non ?
Il la regarda, étonné.
Comment vous savez ?
Je suis là tous les jours.
Il partit, discuta dix minutes avec M. Martin, revint à lentrée.
Un conseil ? Les mandariniers, ça fleurira au printemps ?
Si la température tient, oui.
Comment savoir quils vont fleurir ?
Elle hésita, surprise du sérieux de la question.
Quand les bourgeons foncent, deviennent verts foncés. Trois semaines après, fleurs.
Parfait. Merci.
Disparu.
M. Martin, de retour, souriant :
Cest un bon, Alexis. Il nous aide depuis deux ans. Il ne traîne jamais.
Ingénieur ?
Structure. Passionné de patrimoine en péril. La serre, ça lintéresse.
Claire retourna à son romarin.
Alexis revint la semaine suivante, fit le tour lentement, notant ci et là. Claire continuait son métier, ils se croisèrent à la rangée des citrons.
Pardon Il demanda, sans fioriture : Vous faisiez quoi avant ?
Paysagisme. Espaces urbains.
Ça se voit.
À la répartition ?
Oui. Vous composez pour la circulation, pas juste la beauté.
Vous vous y connaissez ?
Un peu. Quand on bricole sur des vieux bâtiments, on finit par réfléchir à lespace.
M. Martin réclama Alexis. Claire resta un instant à méditer : qui, depuis combien dannées, avait regardé son boulot ainsi ? Plus quun vague compliment, une vraie lecture.
En mars, les premiers visiteurs débarquèrent. Claire et M. Martin avaient affiché une pancarte et posté linfo sur la page Facebook du quartier. Le premier jour, sept curieux. La semaine suivante, trente. On arpentait les allées, humait les agrumes, photographiait les palmiers. Une vieille dame resta en admiration devant le romarin, assurant que sa grand-mère en cultivait un pareil en Corrèze.
Cest que ça marche, observa M. Martin.
Oui, ça marche, confirma Claire.
Jai négocié : la mairie débloque un petit budget. Ce serait un poste officiel.
Quelle fonction ?
Responsable botanique. Nom administratif, mais cest ce que tu fais déjà.
Parfait.
Le mot avait acquis un sens nouveau. Pas « ok » ni « ça ira » mais une évidence : cest bien.
Avril. Alexis linvita à prendre un café.
Aucune romance, juste : « Vous travaillez intensément depuis ce matin. Il y a un troquet sympa à côté. »
Il avait une fille qui vivait ailleurs, était divorcé depuis des années, aimait le chantier parce que chaque lieu était différent.
Pourquoi les vieilles pierres ? demanda Claire.
Parce quelles racontent une histoire. Chaque bâtiment, cest la somme didées et derreurs de ceux qui lont bâti, modifié, sauvé. Cest un dialogue à travers le temps.
Elle observa la rue, derrière la vitre du café.
Quid de la serre ?
Cest particulier, une serre. Là, lhistoire nest pas finie. On sent le vivant.
Le vivant
Il la regarda avec une franchise limpide.
Ils parlèrent plus dune heure. Alexis la raccompagna jusquà la serre, salua dun simple « à demain ».
Je repasserai vérifier la section 3…
Très bien.
En le regardant séloigner, Claire se demanda depuis combien de temps elle navait pas eu cette sensation de facilité à respirer en présence de quelquun. Pas parce quil faisait les choses à sa place. Simplement par sa présence.
Margot, informée, exigea des détails.
Alors, sérieux ?
Margot…
Quoi, Margot ? Je pose la question.
Je ne sais pas. Pas encore.
Et lui ?
Pas demandé.
Claire Dubois ! À cinquante-trois ans
Cinquante-quatre, rectifia Claire.
Raison de plus ! Interroge-le, fonce !
Claire éclata de rire. Rire franc, sans permission ni arrière-pensée.
Des nouvelles de François, elle nen eut que par le téléphone arabe du quartier.
Nina de limmeuble, dabord :
Tas entendu ? Sa compagne, la fameuse, est partie en mai. Valise et au revoir. À cause dun désaccord sur les enfants, paraît-il.
Bon, merci !
Puis un appel dAntoine, un vieil ami de François :
Claire écoute, il a été licencié il y a trois mois. Je savais pas si je devais ten parler.
Et tu men parles ?
Il appelle souvent. Il va pas bien.
Antoine, cest gentil dêtre son ami, mais je ne suis pas mêlée à ça.
Désolé.
Claire coupa et repartit arroser la serre. Juin, le lilas fleurissait dehors, la clim neuve bourdonnait. Les mandariniers avaient fait des fruits, les palmiers trônaient toujours.
Pensait-elle à François ? Parfois. Pas souvent. Oui, elle se souvenait du bon, bien sûr. Les belles années, et puis la dérive progressive : moins dattention, plus dagacement, jamais labandon dun coup. Elle non plus nétait pas irréprochable, trop absorbée par le soin, devenue invisible chez elle.
Mais ces mots lodeur de la maison de retraite.
Cétait cruel, lâché plus pour culpabiliser que clarifier.
Puis elle reprenait sa tournée.
Alexis venait ponctuellement : parfois pour le travail, parfois juste pour dire bonjour. Échanges sur tout boulot, livres, villes. Un jour, il apporta un figuier du marché : peut-être à planter en serre ? M. Martin sauta de joie, Claire expliqua les précautions Et Alexis écoutait vraiment.
En juillet, ils allèrent ensemble à une expo darchitecture. Alexis connaissait la plupart des exposants et commentait les œuvres, lorigine du projet, les difficultés. Une promenade animée, érudite.
Pourquoi la réhabilitation finalement ? demanda-t-elle.
Parce que le patrimoine est truffé derreurs. De vraies erreurs humaines. Ça les rend attachantes, presque.
Claire médita longtemps là-dessus : peut-être fallait-il voir nos propres échecs de la même manière, avec compréhension, non comme des fautes impardonnables.
Août caniculaire. La serre devint un microcosme animé. Visites sur réservation ; une institutrice venue négocier une mini-saison dateliers bio pour ses classes. M. Martin rayonnait.
Cest toi, tout ça.
Cest nous.
Non, non, la graine, cest toi. Je suis le porteur deau.
Claire riait, revigorée, sinstallait à son petit bureau (maintenant ordi et plans étalés) pour préparer le projet dextension : le local mitoyen à transformer pour accueillir ateliers et scolaires. Repérage de subventions, deux dossiers de demande. M. Martin, solennel, potassait les conditions.
Vint septembre, et le coup de fil.
Le numéro, elle ne lavait pas effacé par oubli plus quautre chose.
Claire ?
Oui.
Tu es occupée ?
En plein boulot. Pourquoi ?
Jaimerais quon se voie. On doit parler.
De quoi ?
De tout. Jai jaurais besoin que tu mécoutes.
Je técoute.
Non, en face Je peux venir ? Tu travailles où, déjà ?
Pause.
Serre municipale, boulevard des Platanes. Aux horaires.
Et elle coupa.
Il débarqua en octobre, un mardi, 12h30 pile. Claire aménageait une étagère pour les orchidées. Pas besoin de se retourner, elle sentit les pas étrangers.
François tenait à la main un bouquet : trois bouquets de chrysanthèmes, dans le plastique transparent typique des fleuristes de métro.
Elle posa son regard sur lui et sur les fleurs maladroitement tenues. Un homme de cinquante-six ans, un peu épaissi, le regard changé. Plus de légèreté, désormais.
Salut, fit-il.
Salut.
Cest charmant, ici.
Je sais.
Il lui tendit le bouquet.
Tiens.
Claire accepta.
Merci. On va sasseoir.
Ils sinstallèrent dans le coin visiteurs aménagé chaque détail, elle lavait pensé. Fauteuil en osier, table basse, magazines de jardinage. M. Martin filait discrètement vers le fond.
Tu as bonne mine, lâcha François.
Merci.
Sincèrement. Tu revis. Tu es différente maintenant.
Non. Juste moi.
Non, vraiment.
Claire fixait les mandariniers. Attendant ce quil venait dire.
Claire, je sais ce que jai fait. Et ce que je tai dit Cétait injuste.
Oui, confirma-t-elle simplement.
Jétais persuadé avoir besoin dautre chose, je me suis senti à létroit. Mais en fait… il sarrêta.
Tu as eu peur ? soupçonna-t-elle.
Il lobserva, ébranlé.
Peur de quoi ?
Peur de vieillir, de la maladie, de la vraie vie. Je comprends, François, cest humain.
Je ne savais pas que tu pensais ça.
Ce nétait pas immédiat. Mais jai compris ensuite.
Dehors, le vent roulait les feuilles sur le parvis.
Claire… Je voudrais revenir.
Elle le regarda, prête.
Je nen veux pas à toi. Ma colère est partie, il reste juste la compréhension. Tu nes pas un salaud. Tu as fait avec tes moyens.
Donc jai une chance ?
Non.
Il resta coi.
Pourquoi ?
Jai choisi autre chose.
Quoi ?
Ça. Elle désigna la serre. Ce projet. Cette équipe. Moi.
Et il comprit que ce nétait pas une posture. Juste vrai.
À propos, ce fameux ingénieur que M. Martin mentionne souvent…
M. Martin parle beaucoup.
Tu es… avec lui ?
François. Ça ne te regarde plus.
Il se tut, puis se leva.
Ok. Merci davoir accepté de me voir. Tu as été la meilleure épouse que jaurais pu souhaiter. Je ne savais juste pas lapprécier.
Je sais. Elle se leva. Je dois travailler. Tu veux visiter la serre ?
Il étudia longuement cette femme quil avait connue vingt ans, debout, bien droite dans la lumière doctobre, au milieu des mandariniers.
Non merci. Je file.
Bonne route.
Il sarrêta à la porte :
Claire. Tu…
Il ne termina pas.
Merci.
Portière close.
Claire rangea le bouquet de chrysanthèmes dans un vase deau fraîche ils tiennent bien, ceux-ci. Fleurs robustes.
M. Martin reparut comme de rien.
Un thé ?
Volontiers.
Thé partagé autour de la table, pendant quil expliquait comment attirer des papillons exotiques lété pour les scolaires. Elle songeait que cétait une très bonne idée.
Octobre glissa dans novembre. Les démarches pour lextension avançaient, annonce dune première subvention. Pour fêter ça, M. Martin avait acheté un Opéra et, tout heureux, ils avaient mangé les miettes sur les plans de Claire, hilare.
Alexis, maintenant, venait plus fréquemment. Plus pour le travail seulement.
Un soir, il débarqua avec… du vin chaud dans un thermos.
On est en novembre, non ?
Et si jétais contre ?
Vous ne lêtes pas, rit-il.
Installés en osier au coin de la serre, regardant le parc, le vin chaud embaumait la cannelle et lorange.
Montrez-moi votre projet dextension.
Claire en parla longuement, plans à lappui. Il écoutait, sortait sa tablette pour proposer des idées de structure. Une vraie discussion de professionnels un plaisir oublié.
On pourrait doubler les vitrages ici, glissa-t-il. Comme à Helsinki. Même latitude.
Et les poutres supporteraient la surélévation ?
Faudrait calculer. Je peux men charger.
Avec plaisir.
Il lobserva alors.
Claire Dubois
Oui ?
Jaime bien discuter avec vous.
Un blanc.
Moi aussi.
Quelque chose changea dehors. Elle réalisa soudain
La neige.
Premiers flocons hésitants, fondant sur les bancs et les branches. Lumière bleutée, adoucie.
Il neige, fit Alexis.
Oui.
Ils contemplaient.
Claire respirait lodeur dagrumes et de pins, ses doigts réchauffés contre la céramique du mug.
Elle pensa : dehors cest novembre, dedans il fait chaud. Voilà, cest ça : jai trouvé un endroit où ça pousse, même quand il neige ailleurs.
À quoi pensez-vous ? demanda Alexis.
À du beau, répondit Claire.
Vraiment ?
Elle observa la neige, les mandarines, larmée dorchidées, les palmiers en direction du ciel vitré, où fondaient les flocons.
Oui. À du très beau.
Il ne répondit rien. Il versa un peu plus de vin chaud. Ils restèrent là, ensemble, dans la lumière douce de la serre, en regardant tomber le premier hiver.