Le Parfum de la Maison de Retraite

Le parfum de la maison de retraite

Tu sais ce dont tu sens ? La maison de retraite. La camphre et la vieillesse. Je ne peux plus continuer comme ça.

Margaux était devant la fenêtre, un brouillard étrange autour delle, regardant la cour où la chatte du voisin, prénommée Biscotte, traversait la flaque deau en esquivant les reflets, ses pattes sautillant sur des morceaux dombres. Les mots de son mari flottaient dans lair comme des bribes de conversation oubliées aux interstices du rêve, et elle mit un instant avant de se retourner, presque étonnée davoir un corps.

François se tenait au milieu de la cuisine, enveloppé dans une chemise bleue toute neuve, celle quelle lui avait choisie, un matin davril au marché Bastille, parce quil avait dit vouloir « une chemise légère, infroissable, pour changer ». Elle se rappelait avoir effleuré longtemps le coton, questionné la vendeuse sur la provenance, alors que lui lattendait en voiture, la radio diffusant de vieux tubes de Charles Aznavour.

Tu mentends ? demanda-t-il.

Oui, répondit Margaux.

Sa voix séleva, comme venue dun autre endroit, plate et posée, et elle sétonna, dans cette trame de rêve, dêtre capable de répondre sans trembler.

François déposa sur la chaise son grand sac de sport bleu, avec un emblème inconnu, ancien compagnon des hivers passés sous la poussière, dans le débarras, sous les bottes de ski jamais utilisées depuis huit ans.

Je pars, déclara-t-il. On sait tous les deux quon aurait dû le faire depuis longtemps.

Margaux observa le sac, puis ses mains à lui. Ses doigts étaient calmes, ils ne froissaient pas la chemise, ne cherchaient pas une échappatoire. Cétait un adieu qui avait eu lieu il y a longtemps, un simple écho porté ici, dans ce matin de brumes.

Depuis longtemps, répéta-t-elle.

Oui. Il haussa les épaules, fataliste. Margaux, je ne veux pas de scandale. Cest juste… On est trop différents. Tu restes ici, avec ta mère, les soins, cette odeur… Je ne peux pas vivre comme ça.

Lodeur. Voilà cinq ans quelle se levait chaque matin à six heures, parce que Madame Delaville la mère de Margaux se réveillait à laurore, daprès les lois mystérieuses du corps malade. Cinq ans dhuile de camphre, dalèses absorbantes pudeur de mots, de toux nocturnes, dappels au SAMU, de dossiers professionnels abandonnés sous piles dans latelier, devenu sanctuaire, parce quil fallait bien, parce que « Margaux, il ny a que toi. Tu comprends ».

Elle comprenait.

Tu pars maintenant ? demanda-t-elle.

Oui.

Très bien, répondit Margaux.

Il attendait autre chose : des larmes, peut-être. Un éclat de voix. La question fatidique, « Chez qui ? ». Mais elle ne posa rien. Pas quelle ignorait la réponse, mais elle en percevait linutilité absolue, perdue dans la logique feutrée des rêves où chaque geste semble décidé par une autre, au-delà du miroir.

François prit le sac, resta une seconde immobile près de la porte.

Je laisse les clés sur la console de lentrée.

Laisse-les, acquiesça-t-elle.

La serrure grinça dun son familier. Puis la porte de limmeuble claqua, lécho lourd des quatre étages dévalés se résolut dans un silence dense, épais comme celui dune télé éteinte, révélant linvisible bourdonnement quon ne percevait plus.

Margaux fixa les clés sur la table, puis la chaise, vide sans le sac. Elle revint dans la cuisine, versa de leau dans la bouilloire, sentant à travers la brume du rêve la morsure précise de gestes répétés.

Cinq ans plus tôt, Madame Delaville avait fait un AVC, lors du dîner danniversaire de François. Margaux avait préparé une tarte aux cerises, sa belle-mère avait murmuré « délicieux », laissé tomber sa fourchette, et son regard vers Margaux disait tout. Cétait Margaux qui avait appelé le SAMU, qui avait veillé dans lambulance, la main de sa belle-mère déjà absente à moitié.

François, ce soir-là, était au pot de sa société. Il ne décrocha que le troisième appel.

Les médecins annoncèrent que la partie gauche resterait paralysée, quil faudrait des années, un soin constant, domicile possible « sil y a quelquun tout le temps ». François dit alors : « Tu ne travailles pas à plein temps, Margaux, tes projets ce nest pas notre revenu principal ». Elle nargumenta pas. Elle rangea ses dossiers darchitecte paysagiste, ranger dans une caisse, glissée dans latelier.

La bouilloire siffla. Margaux prépara le thé, revint à la fenêtre. Biscotte avait disparu, la flaque demeurait, changeant de forme à la lumière.

Les trois premiers jours, Margaux ne quitta guère lappartement. Non quelle ne pût sortir, simplement, tout son corps semblait figé dans la répétition du programme : réveil à six heures, soins à sept heures trente, petit déjeuner à dix, déjeuner à treize, promenade sur le balcon à seize, coucher à dix-neuf heures. Le silence du rêve avait effacé le rituel, et le corps ne savait plus.

Elle erra, pièce après pièce, regardant les objets étranges émergeant dans le paysage onirique : le fauteuil roulant près du mur, les sacs de protections, la boîte à médicaments marquée de son écriture, « matin », « soir », « pression artérielle ». Madame Delaville était morte depuis trois mois, dans son sommeil, et tout était resté là, car François navait pas voulu toucher, et Margaux nen avait pas eu la force.

Au quatrième jour, elle sortit trois grands sacs poubelles noirs.

Elle tria, sans se presser. Protections, seringues, gants, alèses. Médicaments, boîtes par boîtes. Puis le fauteuil roulant. Cétait le plus difficile. Elle se rappelait comment elle poussait Madame Delaville le long des arbres, cette façon de regarder autrement, comme si chaque feuille promettait la fin. Margaux démonta le fauteuil, le porta en plusieurs allers-retours, toujours dans cette lumière étrange du rêve où chaque geste prend cinquante nuances entre la peine, le soulagement, la lassitude.

Longue douche brûlante.

Au miroir, elle vit une femme quelle navait pas croisée depuis des années : elle-même. Ni aide-soignante, ni épouse, ni fille, mais une femme de cinquante-deux ans, cheveux mouillés, veine dargent dans la chevelure, qui navait personne pour remarquer ce détail ou la fatigue.

Le lendemain, elle appela le salon de coiffure du coin.

Là, Sophie, la coiffeuseune trentenaire énergique, mains rapides et attention généreusene posa aucune question superflue. Simplement elle fixa Margaux dans le reflet, présence douce mais professionnelle, presque médicale.

Vous avez un très beau gris naturel, finit-elle par dire. On pourrait faire quelques mèches, la lumière va se mêler à largent et pas former des taches. Et couper, dégager la nuque. Vous avez une belle nuque.

Faites, répondit Margaux.

Deux heures dans le fauteuil, deux heures où, dans le miroir embué des rêves, une autre femme se révélait : pas une nouvelle, mais elle-même, débarrassée de ce qui sétait accumulé sans bruit, année après année.

Dehors, le vent doctobre balaya sa nouvelle coupe, trop courte pour lhabitude. Margaux sarrêta sur le trottoir et se demanda quand elle avait ressenti un souffle dans les cheveux. Depuis combien de temps elle ne sarrêtait plus dehors sans hâte, sans craindre dêtre en retard à la pharmacie, à la maison, chez le médecin.

Elle nétait plus pressée.

Elle acheta un café-crème à la boulangerie de la rue Richer, marcha, juste pour marcher.

Le divorce prit quatre mois.

François arriva au tribunal avec un avocat, la trentaine, costume bien coupé, débit rapide en euros et règlements. Margaux était seule. Pas par bravade, simplement parce quaucune guerre navait de sens.

Au second rendez-vous, François était accompagné.

Margaux remarqua lautre : jeunette, salade de lumière dans la chevelure, trench à carreaux, escarpins. Trente-cinq ans à peine. Elle tapait sur son téléphone, lœil neutre, celui quon prend dans une queue à la poste.

Un regard, aucune hostilité. Simplement une étrangère.

Margaux, dit François doucement. On doit parler de lappartement.

Inutile.

Mais

François Jai besoin seulement de mon atelier. Celui qui était à mon nom avant notre mariage. Le reste, fais comme tu veux. Lappartement, la voiture, la maison de campagne, tout.

Il réfléchit.

Tu es sûre ?

Oui.

Lavocat griffonna. François la dévisagea, cherchant cette tension, cette marchandage, quelle ne lui offrit pas.

Aucun rappel des années, des sacrifices, de Madame Delaville. Elle ne voulait pas de ce dialogue, ni dune scène de récrimination, ni des larmes quelle sentait au fond, coincées là où rien nest jamais vraiment tombé.

Latelier était dans le 11e arrondissement, rue Oberkampf, second étage dun immeuble ancien, vingt-deux mètres carrés à plafond haut, grande fenêtre plein nord. À trente-quatre ans, elle lavait acheté, soigneusement, en économisant franc après franc. La table de dessin y était toujours, vieille complice dépassée mais rassurante. Les dossiers. Les pots de plantes, survivants stoïques de tout.

Cest là, sur le canapé-lit, après la décision du juge, quelle passa sa première nuit.

Elle resta allongée, fixant le plafond, se demandant Et maintenant ? Mais la peur sétait éteinte.

Premier coup de fil au cabinet « Vert Horizon », danciens collègues. On se rappela delle, elle fut passée à la secrétaire, puis à monsieur Dumont, le patron. Il fut chaleureux, rappela leur projet daire de jeux dans le 14e, élevait la voix pour encourager, mais termina dun : « Cinq ans, cest long, Margaux. Tout a changé : logiciels, clientèle, besoins… Nous cherchons des gens immédiatement opérationnels. »

Je comprends, dit-elle.

Si ça change, on vous appellera.

Elle savait quils nappelleraient pas.

Second coup de fil à une agence privée où Claire, une amie décole, travaillait. Claire était ravie, sincèrement, mais glissa après cinq minutes sur la « jeune génération », la « pression maintenant », le « tu comprends, tout change ».

La troisième tentative, dans le service municipal de la Ville de Paris, se solde par un silence, puis : « complet ».

Margaux sattarda devant la fenêtre. Ce monde extérieur, novembre gris, arbres nus, visages pressés, lui sembla lointain. Cinq ans, réalisait-elle, suffisent à déplacer les murs. Le poste quelle avait laissé lattendait, croyait-elle, mais dautres sy étaient logés en son absence.

Elle ouvrit son portable, apprit de nouveaux logiciels de paysage, piocha, sadapta. Il y avait des nouveautés, des redites.

En décembre, elle trouva un job. Pas celui de ses rêves, mais du vrai. Aide dans une petite pépinière en banlieue. La propriétaire, tante Paulette une figure bien de là, trapue, énergique  laccueillit cash :

Vous savez vous débrouiller avec les plantes ?

Oui.

Parfait. Petit salaire, travail vivant.

Travail vraiment vivant : repiquages à huit heures, conseils aux clients, mains dans la terre, odeur de feuilles fanées, alignements de pots foisonnants de promesses.

Cest à la pépinière que lidée de la serre germa.

Tante Paulette lui parla dune serre abandonnée, rue de la Seine, vestige du vieux Jardin botanique, dont le directeur cherchait des mains.

Margaux hésita, puis, un dimanche, sy rendit. Elle trouva, tapie derrière le parc, une bâtisse de verre qui rêvait delle-même, portions de métal rouillées, pans de vitres remplacées par contreplaqué, allée ensevelie de feuilles.

Mais dedans…

Elle ouvrit la lourde porte : chaleur et humidité enroulèrent Margaux comme un cocon. Un désordre vivant : les plantes sélançaient où elles le désiraient, une liane tissait la toile vers le toit, mandariniers nains, palmiers géants, orchidées oubliées perchées sur des étagères usées.

Ce fut alors que lui parla un vieil homme en pull tricoté : Michel Lafont, directeur « si lon peut dire ».

Non, je venais juste voir, dit Margaux.

Il ny a pas de mal. Puis : Vous êtes du métier ?

Architecte paysagiste. Avec une pause de cinq ans.

Eh bien, venez, je vous fais visiter.

Deux heures entre les tombées de soleil et les odeurs acides, Michel lui narra le passé de la serre, les ratés, labandon, le sauvetage fragile. Seul, il arrosait, nourrissait, surveillait, solitaire gardien dans la brume de Paris.

Je peux aider, murmura Margaux.

Je ne peux rien payer.

Ce nest pas grave.

Jeudi alors.

Elle vint jeudi. Et encore. Puis chaque jour. Elle quitta la pépinière ; Tante Paulette, sans rancune, lui dit : « Tant mieux, tu nes pas faite pour les pots ».

La serre devint son projet, son premier vrai projet depuis cinq ans.

Elle fit linventaire, comme un archéologue. Chaque plante, état, besoins, place. Puis elle imagina un plan. La serre était vaste, 400 mètres carrés, organisée comme un rêve anarchique ; Margaux, le soir, dessinait à main levée sur de grandes feuilles, ni pour plaire, ni pour produire, mais pour comprendre.

Michel approuva les schémas dun hochement de tête.

Ici je vois bien la zone des agrumes, elle montrait du doigt. Les mandarines, les citrons, le kumquat. Toutes ces senteurs.

Les odeurs… Et lhiver, cest magique.

Au centre, la hauteur des palmiers, leur verticalité, puis, à mi-hauteur, des arbustes tropicaux, une allée…

Que les gens puissent circuler.

Ils viendront, affirmait Margaux, pas comme une promesse, mais comme une évidence.

Lhiver sécoula, elle investit ses économies du divorce : petites réparations, achats rares. Michel, dévoué, entretenait, parlait aux plantes dans la langue secrète des jardiniers dignes et simples.

En janvier, Margaux appela Charlotte, amie duniversité autrefois assidue, puis silence : « Je ne peux pas, ma belle-mère, tu comprends ». Charlotte décrocha, longue pause, puis une voix hésitante : « Tu es vivante ? ».

Oui.

Dieu merci Viens boire un thé.

Margaux se rendit chez elle. Elles burent, jasèrent, et Margaux raconta, sans panique, sans plainte. Charlotte écouta, attentive, posant de temps à autre un « Mmh, daccord ». Cétait bien. Juste ce quil fallait.

Ton François sait que tu travailles dans une serre ?

À quoi bon ?

Simple curiosité…

Margaux réfléchit.

Je vais bien, dit-elle, première fois depuis longtemps.

Charlotte hocha la tête, elles changèrent de sujet.

En février, une surprise.

Margaux venait dinstaller un grand romarin acquis à vil prix, quand un homme entra, la cinquantaine avancée, veste bleu marine, tablette sous le bras, épaules larges, gestes mesurés.

Michel Lafont est là ? demanda-t-il.

Par là-bas, près des palmiers.

Oh, cest superbe maintenant. Il y a six mois, cétait… différent.

Cest vrai.

Cest votre idée ?

Avec Michel.

Mais le plan, cest vous.

Il scruta lensemble une seconde. Un œil dhomme qui perçoit la structure, pas la simple beauté.

Et vous, vous êtes ?

Paul Reynaud. Ingénieur. Les toitures, il y avait des infiltrations.

Troisième et septième section.

Il sourit, surpris.

Vous savez ça ?

Je suis là chaque jour.

Il séloigna vers Michel. Revint plus tard, documents à la main, discuta en partant, puis, à la porte :

Les mandariniers là-bas, vous pensez quils fleuriront au printemps ?

Sil ne fait pas trop froid, oui.

Comment le sait-on ?

Les bourgeons gonflent, vert sombre. Vous les verrez, puis attendez trois semaines

Merci.

Il partit.

Michel revint, ravi.

Paul, il est réglo. Il ne nous laisse pas tomber.

Les jours passaient. Paul revenait, plus souvent. Il posait des questions, pas pour remplir le silence, mais parce quil voyait le mouvement dans lespace, la pensée en acte.

En mars, ils décidèrent dun « pré-ouverture » : affiche sur le portail, annonce sur le site de la ville. Sept visiteurs, puis trente, puis davantage. Ils sentaient, prenaient des photos, se rappelaient lenfance chez leurs grand-mères dans les Yvelines.

Ça marche, confia Michel.

Oui.

Il raconta aussi quil avait obtenu une minuscule enveloppe de la mairie : Responsable du verdissement pompeux, mais vrai.

En avril, Paul invita Margaux prendre un café, sans glamour, juste, vous avez bien travaillé, venez faire une pause. Il avait une fille ailleurs en France, était divorcé longtemps, aimait le changement de lieu car chaque bâtiment gardait sa mémoire.

Pourquoi les anciens édifices ? demanda Margaux.

Lhistoire. Chaque recoin témoigne darchitectes qui se répondent au-delà des siècles. On dialogue à travers la poussière.

Margaux regarda la lumière sur ses mains, la brume du rêve épaissie.

Et la serre ?

Un vivant inachevé. Cest rare

Ils parlèrent encore, il la raccompagna.

Je reviens demain contrôler la troisième section, souffla-t-il.

Daccord.

Margaux pensa alors : depuis quand pouvait-elle respirer ainsi, sans raison, auprès de quelquun ?

En mai, elle raconta tout à Charlotte, qui réclama aussitôt des détails.

Sérieux, ça, Margaux ?

Je ne sais pas encore.

Tandis que Paul, lui…

Pas demandé.

Margaux Cresson, à cinquante-trois ans, ose questionner la vie un peu !

Elles riaient, dun rire limpide, arroseur de tous les jours gâchés.

François donnait des nouvelles par ricochet, via voisins, anciens amis. Une première : Amélie, sa compagne, est partie au printemps, il voulait un enfant, pas elle. Puis il a perdu son emploi.

Antoine, leur ami commun, lavertit mal à laise, il a appelé plusieurs fois, il va mal.

Pourquoi tu me dis ça ?

Je ne sais pas. Désolé.

Début juin, Margaux traversa la serre, tandis que dans le parc fleuri sexhalait le parfum du lilas, et que les agrumes grossissaient doucement, au rythme onirique de la lumière de Paris.

Pensait-elle à François ? Parfois, oui. Pas vraiment de nostalgie, plus un inventaire ému : les débuts étaient beaux, mais la dérive était progressive, imperceptible, un flot de micro-choix, de non-dits.

Mais cette phrase. Le parfum de la maison de retraite.

Elle posa son arrosoir, observa les feuilles vernies du citronnier.

Quelle violence dans cet adieu. Un mot fait pour blesser, pour faire porter la faute du départ.

Mais elle reprit larrosoir, poursuivit sa route parmi les allées parfumées.

Paul visitait la serre régulièrement. Parfois de passage, parfois pour le plaisir dun échange. Ils parlaient métier, villes, livres même si chacun avait ses préférences. Il déposa un figuier pour tester, Margaux expliqua la technique, et il écoutait, vraiment.

En juillet, ils allèrent à lexposition darchitecture, où Paul connaissait la moitié de Paris. Elle le suivait, fascinée : les vieux bâtiments ont des défauts, disait-il, on sent la main du temps.

Il faut voir le passé comme un assemblage derreurs humaines, pas pour juger, mais pour comprendre.

Août, la chaleur attira les écoliers, groupements, maîtresses en cycles verts, Michel rayonnait.

Cest grâce à vous, disait-il.

Grâce à nous, rectifiait Margaux.

Elle travaillait déjà au prochain projet : une salle pédagogique dans le bâtiment attenant. Argent à trouver, deux subventions déposées. Michel, lunettes pointues, décortiquait les conditions des dossiers.

Septembre. Un soir, son téléphone vibra. François.

Pause. Elle hésita, décrocha, voix lasse :

Margaux, tu es occupée ?

Quest-ce quil y a ?

Rien, jaimerais te voir, parler.

Pourquoi ?

Je dois… parler.

Je travaille à la serre, rue de la Seine. Viens, pendant mes horaires.

Elle raccrocha.

Il vint en octobre, un mardi banal à 13 h 27, bouquet de chrysanthèmes en main, ceux quon trouve chez Monoprix pour six euros.

Il avançait dans lallée, la lourdeur dans la démarche quelle navait jamais perçue. Vieillie, changée. Il semblait la redécouvrir.

Salut.

Salut.

Cest beau ici.

Je sais.

Il tendit les fleurs, Maladroit. Elle accepta, les posa.

Viens, il y a une petite table.

Ils sinstallèrent, deux fauteuils en osier, table basse, une étagère de magazines jardinage. Michel disparut, nuage discret dans la serre onirique.

Tu as bonne mine, vraiment. Je ne tai jamais vue ainsi…

Ainsi comment ?

Vivante.

Je suis la même.

Non.

Margaux laissa le silence vibrer. Il scrutait les mandariniers, comme pour gagner du temps.

Margaux, je sais ce que jai fait, et dit… Injuste.

Oui.

Je croyais je cherchais ailleurs. Finalement, jai eu peur, peur de… de vieillir, tu vois.

Oui. Cest normal. Humain.

Il sabîma dans ses souvenirs, les feuilles froissée sous les bourrasques extérieures.

Margaux… je voudrais revenir.

Elle savait déjà la réponse.

Je ne ten veux plus. Je comprends, tu nes pas un monstre. Tu as choisi comme tu as pu.

Alors, il y a une chance ?

Non.

Murmure.

Pourquoi ?

Jai choisi autre chose.

Quoi ?

Tout ça. Cette serre, ce travail, ces plantes, moi.

Il comprit que cétait sincère.

Et ce Paul, lingénieur…

Ce que fait Michel ne te regarde pas.

Tu es avec lui ?

Ce nest plus ta question.

Il acquiesça.

Merci dêtre venu. Je nen avais pas besoin mais cela clôt tout.

Tu étais la meilleure épouse possible. Je nai pas su voir.

Je sais.

Elle se leva.

Si tu veux visiter la serre, il y a de quoi voir.

Non, merci.

Il séloigna, ouvrit la porte, louvoya un instant dans la lumière. Il ne termina pas sa phrase.

Margaux Tu… enfin… Bonne chance.

À toi aussi.

La porte se referma.

Elle posa les chrysanthèmes dans un vase, leau fraîche en prolongeant la vie. Michel reparut, offrit du thé, raconta ses idées de papillons pour attirer les enfants à lété. Margaux ouvrit grand les oreilles. Papillons, bonne idée. Les enfants adoreraient.

Octobre sévapora dans novembre. Margaux termina le dossier de subvention, acceptée pour létape suivante. Michel acheta un Paris-Brest pour fêter, ils en mangèrent, éclats de sucre sur les plans.

Paul venait davantage, plus seulement pour les infiltrations. Un jour, il apporta du vin chaud dans un thermos.

Novembre, tout de même…

Vous savez que jaime ça !

Ils partagèrent leur vin dans les fauteuils. Ça sentait le clou de girofle, lorange.

Parlez-moi du projet.

Elle déroula ses plans, il ajouta sa science pour les verrières, les issues de condensation, comparant la serre à celle dHelsinki.

Je peux faire les calculs si vous voulez.

Je veux bien.

Il la regarda franchement.

Margaux, jaime discuter avec vous.

Elle hésita, puis dit doucement :

Moi aussi.

Derrière la vitre, il neigeait. Des flocons improbables, qui tombaient et fondaient, nappant en blanc Paris, les bancs, les branches du parc, les marches. Une lumière douce sinstalla.

Il neige, constata Paul.

Oui.

Ils demeurèrent là. Margaux entourant sa tasse chaude, le vin épicé réchauffant ses doigts, lodeur des mandarines et de la résine imprégnait lair, Michel y ayant placé quelques rameaux pour fêter lhiver.

Elle pensait que cétait peut-être ça, la vraie réussite de ces mois rêvés : avoir trouvé, dans une serre de bric et de broc, un endroit où le dedans demeure chaud malgré la neige.

Vous pensez à quoi ? souffla Paul.

À de belles choses.

Elle observa la neige sur la coupole de la serre, les mandariniers, la file dorchidées, la voûte de palmiers, tout un monde vivant sous la lumière blanche.

Oui, répondit-elle. À de belles choses.

Paul ne répondit rien. Ils restèrent là, perdus entre verre, parfums et flocons, dans la serre, à regarder tomber, doucement, le premier rêve de neige.

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