Lodeur de la maison de retraite
Tu sais ce que tu sens ? Le couloir dune maison de retraite. La camphre. La vieillesse. Je nen peux plus.
Clara était debout à sa fenêtre, regardant la cour intérieure, où la chatte des voisins traversait la flaque deau du pas menu et précautionneux dune habituée. Les mots de son mari lui parvinrent comme à travers une couche de coton, lents, irréels. Elle tarda avant de se retourner. Et puis elle se retourna.
Guillaume se tenait au milieu de la cuisine, une chemise bleu pâle quelle lui avait achetée au marché de la Place de la République en avril, simplement parce quil avait dit « il me faudrait quelque chose de léger, qui ne se froisse pas ». Elle avait passé du temps à vérifier la matière, à demander conseil à la vendeuse, tandis que lui, attendait dans leur Clio, la radio allumée.
Tu mentends? demanda-t-il.
Jentends, répondit Clara.
Sa voix sortit calme, étonnamment. Çaurait pu la surprendre.
Il posa sur la chaise un grand sac de sport, bleu, frappé dun logo dune marque quelconque. Ce sac, Clara le connaissait bien : il dormait dans le débarras, sous les vieux skis quils navaient pas chaussés depuis huit ans.
Je pars, dit-il. On sait tous les deux quil aurait fallu le faire depuis longtemps.
Clara baissa les yeux vers le sac, puis vers ses mains. Il était tranquille, ne triturait ni sa chemise, ni ses doigts, ne fuyait pas son regard. Sa décision était prise depuis si longtemps quil ne faisait quénoncer tout haut ce qui sétait déjà scellé.
Depuis longtemps, répéta-t-elle.
Oui. Il haussa les épaules. Clara, je ne veux pas de scènes. On est trop différents. Tu es tout le temps ici, avec ta mère, les soins, cette odeur Je ne veux plus.
Lodeur. Elle y pensa. Cinq années. Cinq ans à se lever à six heures, parce que Odile Delmas ouvrait les yeux à six heures, par la force inconsciente dun corps malade et tyrannique. Cinq années de camphre, de draps quon appelle aujourdhui « alèses absorbantes», cinq années de toux au travers du mur et de numéros de secours aux urgences en pleine nuit. Son travail à elle, reposait depuis des lustres dans des dossiers sur la table du salon, exilé dans une pièce devenue silencieuse, quelle nouvrait presque plus, faute de temps, faute dénergie, parce quon lui avait dit, un soir : « Clara, il ny a que toi».
Elle savait.
Tu pars maintenant? demanda-t-elle.
Oui.
Daccord, dit simplement Clara.
Il la regardait, attendant sûrement autre chose. Des larmes. Une crise. Quelle demande: « Pour qui tu pars? ». Elle ne le fit pas, pas parce quelle ignorait la réponse, mais parce quà cet instant, la question navait plus aucun sens.
Guillaume attrapa le sac de sport, hésita encore un instant devant la porte.
Je laisse les clés sur la table de lentrée.
Laisse, répondit-elle.
La serrure cliqua. Puis un bruit de porte dimmeuble, quatre étages en contrebas, un son quelle connaissait trop bien. Et soudain, le silence. Un silence rare, profond. Comme quand on éteint la télévision après des jours de fond sonore : cest là quon réalise à quel point le bourdonnement remplissait tout.
Clara observa le trousseau sur la table, puis la chaise où il y avait le sac. Il ny était plus.
Elle retourna dans la cuisine, rajouta de leau dans la bouilloire.
Cinq ans plus tôt, Odile Delmas avait eu son AVC, à la table du déjeuner, le jour de lanniversaire de Guillaume. Clara avait fait une tarte aux cerises, Odile avait murmuré « délicieux» et puis laissé tomber sa fourchette, adressant à Clara un regard qui ne laissait pas de doute à ce qui venait de se produire. Cest elle qui appela les pompiers, sassit dans lambulance, tenant une main qui déjà ne pesait plus dans la sienne.
Guillaume, ce soir-là, était en séminaire dentreprise. Il navait décroché quà la troisième tentative.
Après, les médecins avaient dit : paralysie partielle à gauche, convalescence longue, une présence permanente nécessaire, lhôpital serait pire pour elle. Guillaume avait suggéré: « Toi, tu peux, tu ne travailles pas à plein temps, Clara Tes projets ne rapportent pas assez, ce nest pas vital». Elle navait pas répondu. Elle avait refermé ses dossiers darchitecture, tout empilé dans un carton, quelle avait remisé dans son petit atelier.
La bouilloire se mit à siffler. Elle se fit un thé, demeura debout à la fenêtre, la chatte avait disparu. Seule restait la flaque.
Les trois premiers jours, Clara ne sortit presque pas. Non par impossibilité, mais par ignorance. Tout son corps attendait le rythme ancien : lever à six heures, soins à sept heures et demie, petit-déjeuner à dix heures, déjeuner à midi et demie, fauteuil sur le balcon à seize heures, coucher à dix-neuf heures. Désormais, sans horaire, rien en elle ne savait plus y répondre.
Elle allait de pièce en pièce, dévisageant les objets. Le fauteuil roulant contre le mur du salon, les sacs de protections hygiéniques sous le lit, la boîte de médicaments, tout était resté à sa place. Odile Delmas était morte trois mois auparavant, paisible, dans son sommeil. Rien navait bougé : Guillaume n’a rien emballé, et elle, elle nen avait pas eu la force.
Au quatrième jour, elle sortit trois grands sacs poubelles noirs, commença à trier.
Ce fut méthodique, sans précipitation. Les protections, les sondes urinaires, les gants, les alèses. Les médicaments, un paquet après lautre. Le fauteuil roulant, ce fut le plus difficile : elle pensait à ses promenades ave Odile, émerveillée devant le platane comme si elle le découvrait pour la dernière fois. Clara démonte le fauteuil, autant que possible, lemporte cage descalier par cage descalier.
Longue douche brûlante.
Face au miroir, Clara se voit enfin. Elle, pas laide-soignante, pas lépouse, pas la fille de substitution. Une femme de cinquante-deux ans, cheveux mouillés, châtains, parsemés de mèches blanches non cachées pour qui, pourquoi? personne ny prêtait attention.
Le lendemain matin, elle décrocha le téléphone, prit rendez-vous chez le coiffeur.
La coiffeuse, Sonia, une trentaine dannées, mains agiles et sûres, posa peu de questions. Elle la regarda avec cette attention professionnelle proche du regard dun bon médecin.
Vous avez une jolie couleur naturelle, vous savez. Je vous propose quelques mèches pour intégrer les cheveux blancs. Mais quelque chose de souple, court dans la nuque: elle est gracieuse, votre nuque.
Faites, répondit Clara.
Deux heures de métamorphose, serrée dans la cape noire, regagna dans le miroir une version delle-même débarrassée de lépais voile gris et invisible accumulé pendant les années.
Dehors, le vent doctobre secouait sa coupe neuve. Elle se sentit à nu, étrangère, mais debout, sans la hâte quimpose toujours une course après le temps ou les obligations.
Elle nétait pas pressée.
Dans une petite boulangerie, elle acheta un café à emporter. Marcha au hasard, seule.
Le divorce prit quatre mois.
Guillaume arriva au tribunal accompagné dun jeune avocat en veste cintrée, le regard assuré, débit rapide. Clara vint seule. Ce nétait pas une provocation, simplement une évidence: rien à gagner à faire la guerre pour elle.
À la deuxième audience, Guillaume nétait plus seul.
Elle la vit dans le couloir: trente-cinq ans, peut-être moins, queue-de-cheval blonde, manteau à carreaux, escarpins. Elle pianotait sur son iPhone, indifférente au reste. Guillaume rejoignit Clara, la jeune femme adressa à Clara un regard neutre, désengagé, celui quon réserve à une inconnue dans une file.
Dans ce regard, Clara lut une presque curiosité : pas darrogance, rien de personnel.
Clara, murmura Guillaume. Je souhaiterais parler du partage.
Inutile, trancha-t-elle.
Mais
Guillaume. Je veux juste reprendre ce qui était à moi avant : la petite studette. Le reste lappartement, la voiture, la maison de famille fais-en ce que tu veux.
Un temps.
Tu es sûre?
Je suis sûre.
Lavocat prit des notes. Guillaume la regarda, cherchant sur son visage un indice de marchandage, une plainte, un reproche. De tout leur passé, elle ne rappela rien. Ni Odile, ni les sacrifices, ni les années.
Elle ne le voulait pas. Cela naurait rien changé, sinon entraîner excuses ou agressivité chez lui, et des larmes chez elle, des larmes en sommeil, tapies derrière le sternum.
La studette se trouvait rue des Ursulines, deuxième étage dun vieil immeuble parisien, vingt-deux mètres carrés, hauts plafonds, fenêtre au nord. Clara lavait achetée à trente-quatre ans, à la sortie de lécole darchitecture, finance patiemment accumulée. Son bureau darchitecte y trônait encore, tabouret, plans, étagères chargées, les plantes vertes, imperturbables héritières de tout ce qui avait survécu.
Cest là quelle passa sa première nuit, après la décision du juge.
Recroquevillée sur son canapé-lit, elle fixait le plafond : et maintenant?
Aucune réponse. Mais, étrangement, pas de peur.
Premier appel : au cabinet « Feuillage & Perspectives », où elle avait travaillé. On la mit en relation avec Monsieur Desforges, sec et poli.
Cinq ans, Clara, cest un long hiatus. Le milieu a changé : les outils, les profils, la clientèle. On a besoin de personnes totalement opérationnelles…
Je comprends, acquiesça-t-elle.
Je vous rappellerai si besoin.
Elle sut quon ne rappellerait pas.
Second appel, à une ancienne camarade, Marianne. Accueil chaleureux, mais discourtois. Après cinq minutes : « Tu sais, maintenant ce sont dautres attentes, il faut jongler avec la jeunesse et maîtriser les nouveaux logiciels la concurrence, tu vois».
Troisième tentative : le service espaces verts de la mairie. Après des hésitations, refus : effectif au complet.
Clara regarda le boulevard par la fenêtre.
Là, en novembre, arbres nus, passants pressés. Elle comprit que cinq ans dehors furent longs : son absence avait eu le temps de vider la case à son nom.
Elle ouvrit son ordinateur, explora les nouveaux logiciels de paysagisme, jusquà deux heures du matin. Thé à la main, elle prenait des notes dans son carnet. Certaines choses étaient neuves, dautres de vieux concepts sous de nouveaux noms.
En décembre, elle trouva du travail. Rien de glorieux, mais du travail : aide dans une petite pépinière vers Malakoff. La patronne, tante Véra, la jaugea au premier coup dœil.
Vous savez manier les plantes?
Très bien.
Parfait. Ce nest pas cher payé, mais on ne sennuie pas.
Le travail, lui, était bien réel. Clara venait à huit heures, acclimatait les pousses, donnait des conseils aux clients. Rien de spectaculaire, mais du vrai, les mains dans la terre, lodeur du terreau, la sensation de vivre.
Cest là quelle entendit parler de la serre abandonnée.
Tante Véra mentionna, comme en passant, lancienne serre sur lîle de la Cité, adossée au vieux Jardin Botanique, où le nouveau responsable manquait de bras.
Dabord simple réflexion, puis, un dimanche, Clara mit son manteau et prit le bus.
La serre, au cœur du jardin, lattendait. Du verre derrière lequel sépanouissait une jungle indisciplinée. La charpente de fer portait la rouille, les panneaux manquants remplacés par des planches. Lallée était ensevelie sous les feuilles mortes.
Elle ouvrit la porte, reçut une bouffée de chaleur humide, sarrêta.
À lintérieur, le chaos vivace. Plantes qui grimpaient, chutaient, sentrelacaient. Orangers et mandariniers aux fruits miniatures, palmiers trop grands pour leurs pots, orchidées solitaires. Clara sentit quelque chose en elle, longtemps comprimé, se déployer.
Vous aviez rendez-vous?
Un homme âgé, pull fait main, lunettes sur le front, surgit du fond.
Non Je passais, et jai osé entrer. Je men vais, si besoin.
Pourquoi donc ? répondit-il. Jean Lemaire. Directeur, en quelque sorte.
Clara Martin, architecte paysagiste.
Il observa.
Avec une pause, une pause de cinq ans.
Il réfléchit. Pas pour juger. Pour évaluer.
Venez, je vous montre.
Ils arpentèrent la serre deux heures : ce qui avait existé, ce quil avait tenté, ce quon navait pas fait. La serre, fermée pour de pseudo-travaux, jamais rouverte, plus ni vraiment abandonnée ni restaurée. Jean, seul, venait arroser, veiller, encourager les survivantes. Personne dautre.
Je peux aider, risqua Clara.
Je nai pas de quoi payer, pour le moment.
Je comprends.
Il la fixa longuement.
Alors, venez jeudi.
Elle revint jeudi. Puis chaque jour. Elle quitta la pépinière. Tante Véra ne le prit pas mal. « Ton cerveau est trop vaste pour des géraniums. »
La serre devint son projet, le premier véritable projet depuis cinq années.
Clara dressa linventaire, ficha chaque plante, état, emplacement, besoins. Trois semaines. Presque une chef de chantier, son carnet dans les mains.
Puis, réfléchir à lespace. Une immense serre, plus de quatre cents mètres carrés, mais des pots posés partout, sans logique, ni cheminement. Clara dessina des schémas, à la main sur une grande feuille, le soir à sa studette, comme au temps de lécole.
Jean validait, hochant la tête.
Ici, la zone des agrumes : ils aiment lair sec. Mandariniers, citronniers, kumquats. Cest beau, ça sent bon.
Lodeur, confirme-t-il. Lhiver, cest presque la Méditerranée.
Au centre, on garde les palmiers pour la hauteur, et autour, les arbustes tropicaux. On ajoute des allées.
Les gens viendront, ajouta-t-elle. Ils viennent toujours où lon pense à eux.
Lhiver passa au travail. Elle achetait certaines plantes sur ses économies du divorce, trouvant de laide pour les vitres, coordonnant avec des artisans. Jean, lui, veillait, soignait, parlait aux plantes, sincèrement, sans honte.
Dans la grisaille de janvier, Clara, pour la première fois depuis longtemps, appela son amie Rita.
Amie de toujours, Rita avait cessé peu à peu dinviter Clara, face à ses refus répétés « la mère de Guillaume, je ne peux pas laisser ». Pourtant, au téléphone, Rita nhésita que trois sonneries. Puis :
Tes en vie?
Oui.
Oh, merci mon Dieu Pourquoi tu disparais comme ça?
Long à expliquer. Tes chez toi?
Je mange des raviolis… Viens.
Clara vint. Elles burent du thé, puis plus corsé, Clara raconta tout. Rita écoutait, sans conseils, sans exclamations, parfois un simple souffle : « Daccord » ou « Tu métonnes ». Cétait exactement ce dont Clara avait besoin.
Et ton Guillaume, il sait pour la serre?
Aucun intérêt.
Juste une question. Rita versa encore du thé. Et toi, vraiment ça va?
Clara réfléchit.
Oui, pour la première fois depuis longtemps. Je vais bien.
Rita hocha la tête, et on nen parla plus.
En février, surgit linattendu.
Clara déchargeait dans la serre plusieurs pots de géranium, un gros romarin acheté pour rien dans une jardinerie. Jean était occupé plus loin, elle plantait, mesurait à grandes enjambées. La porte souvrit, elle leva la tête.
Un homme.
Âgé dune cinquantaine dannées, veste de travail, tablette sous le bras. Épaules larges, yeux précis, démarche posée.
Pardon… Jean Lemaire est ici?
Par-là, derrière les palmiers.
Merci. Il jeta un regard circulaire. Ça change, ici. Je suis venu il y a un semestre, cétait autre chose.
Ce nest plus pareil, confirma-t-elle.
Cest votre œuvre?
Avec Jean, oui.
Mais lidée, cest la vôtre.
Il observait la disposition, la structure.
Et vous êtes?
Alexandre Perrin. Ingénieur. On répare la toiture, ici.
La troisième et la septième travée, dit Clara.
Il eut un sourire.
Vous savez?
Je suis ici tous les jours.
Il rejoignit Jean. Revint aux papiers, discuta vite, puis salua Clara.
Juste une question. Ces mandariniers, ils fleuriront au printemps?
Sil ne fait pas trop froid, oui. Repérez les bourgeons, petits, foncés: trois semaines après, la floraison.
Merci.
Jean le vit partir, dit en souriant:
Un bon, celui-là. Il ne nous laisse pas tomber. Il corrige tout, méthode maison.
Ingénieur?
Conductor de restauration. Passionné de vieux bâtiments. La serre lintéresse comme objet.
Clara hocha la tête, replongea dans le romarin.
Alexandre reprit vite lhabitude de passer.
Son deuxième passage, plus long. Il prenait des notes sur les charpentes, circulait entre les pots, souvent silencieux. Un jour, ils se croisèrent entre les citronniers.
Vous faisiez quoi avant? demanda-t-il, simplement, comme si la question tombait delle-même.
Du paysagisme urbain.
Ça se voit.
À travers la serre?
Les flux. Vous pensez au déplacement, pas quà lesthétique.
Clara le fixa. Il comprenait son métier.
Vous vous y connaissez, vous?
De loin. Mais dans mon métier, longtemps à rebâtir, on finit par penser à lespace.
Appelé par Jean, Alexandre disparut. Clara, immobile, sinterrogeait : depuis quand navait-elle pas reçu ce regard, ni condescendant, ni superficiel, mais vraiment juste?
Mars vit les premiers visiteurs. Ils posèrent une simple affiche sur les grilles, et dans le groupe Facebook du quartier. Le premier jour, sept curieux. Une semaine plus tard, trente. Les gens circulaient, humaient le zeste, photographiaient les palmiers. Une vieille dame restait devant le romarin, confiant que sa grand-mère en cultivait aussi:
Ça fonctionne, dit Jean à voix basse.
Oui, confirma Clara.
Il marmonna :
Clara, jai négocié un minuscule budget avec la ville. Une vraie fiche de poste. Modeste, mais officielle.
Quelle fonction?
“Responsable espaces verts”. Cest ce que tu fais de toute façon.
Daccord, répondit-elle.
Ce mot, daccord, prenait tout son sens désormais.
Avril. Alexandre linvita à prendre un café.
Sans histoire. « Je connais un bistrot à côté, il faudra vous arrêter, sinon vous nallez pas tenir. » Cétait vrai. Ils sassirent ; il lui raconta sa fille, habitant à Nantes, son divorce dil y a huit ans, le plaisir que lui procuraient ses chantiers éparpillés.
Pourquoi les vieilles bâtisses? demanda Clara.
Pour lhistoire. Rentrer dans un tel lieu, cest deviner tous ceux qui lont pensé, bâti, modifié, sauvé. Ce nest jamais quun homme. Cest un dialogue à travers le temps.
Clara regarda dehors.
Et la serre?
Elle, cest particulier. Ce dialogue nest pas fini. Tout y reste vivant.
Vivant, répéta-t-elle doucement.
Il la regarda, rien que de lattention, franche et tranquille.
Ils bavardèrent, longuement. Alexandre la raccompagna à la serre, la salua sobrement.
Je repasse demain pour contrôler la troisième allée. Il y a encore un joint à vérifier.
Daccord, sourit-elle.
Un souffle de soulagement sinsinua. À quel moment la simple présence dun homme devenait-elle aussi facile à respirer?
En mai, Rita exigea les détails.
Mais cest sérieux, vous deux?
Rita.
Quoi, «Rita»? Je te demande.
Je ne sais pas.
Et lui?
Pas posé la question.
Clara Martin! À ton âge!
Cinquante-trois ans, rectifia Clara en riant.
Alors, demande-lui !
Clara éclata de rire. Rire spontané, sans permission.
Des nouvelles de Guillaume, elle en recevait par les amis communs, avec la prudence embarrassée de ceux qui hésitent à colporter. Dabord Nina, la voisine de leur ancien immeuble.
Clara, tu savais? Lautre, Amandine, est partie. Elle a fait ses valises en mai. On dit quil voulait des enfants, pas elle ou linverse, je sais pas.
Merci de me prévenir, Nina.
Puis Antonin, collègue de Guillaume, resté proche des deux après le divorce :
Cest arrivé il y a déjà trois mois, il a quitté la boîte. Jétais pas sûr de ten parler
Et tu me le dis pourquoi?
Il va mal. Il ma appelé plusieurs fois.
Je comprends, Antonin. Tant mieux que tu laides. Mais ça ne change rien pour moi.
Clara raccrocha, regagna la serre. Juin. Par les fenêtres, on devinait le parfum du lilas, et les petits fruits sur les mandariniers. Les palmiers veillaient, massifs et impassibles.
Clara arrosait, tout en pensant parfois, rarement, à Guillaume. Elle se rappelait les belles années. Elles avaient existé. Le glissement, insidieux, na pas été le fait dun seul mot, mais de centaines de petites absences, une fatigue croissante, lhabitude dont plus personne ne parle. Elle aussi avait sa part derreurs, trop recluse, devenue fantôme dans sa propre vie.
Mais ces mots. Lodeur de la vieille maison.
Cétait violent. On ne quitte pas pour cela, on blesse pour humilier. Elle déposa l’arrosoir sous le citronnier, caressa les feuilles brillantes et pleines de sève.
Puis elle se remit au travail.
Alexandre passait dans la serre quelques fois par mois. Professionnel, parfois juste pour passer. Les conversations senchaînaient : Paris, les livres, les plantes, les bâtiments anciens. Un jour, il apporta un plant de figuier du marché « on pourrait essayer dans la serre» Jean senthousiasma, Clara expliqua la méthode.
Elle nota quAlexandre lécoutait. Pour écouter, pas remplir le vide.
En juillet, ils allèrent ensemble voir une expo darchitecture contemporaine, au Grand Palais. Il semblait connaître la moitié des exposants, la guidant, évoquant chaque bâtiment, ses déboires et ses réussites, la vie des constructeurs.
Depuis quand vous restaurez?
Depuis la quarantaine. Avant, je dessinais du neuf. Mais lancien, cest lhumain avec toutes ses imperfections. On devine lhomme derrière, on lit son erreur, on pardonne: cest instructif.
Clara contempla encore longtemps ce point de vue : pardonner le passé, en comprendre lerreur humaine.
Août fut caniculaire. La serre devint un rendez-vous prisé : visites scolaires, ateliers pour les enfants, Jean rayonnait.
Cest toi, tout ça.
Cest nous.
Non : les idées, lordre, cest toi. Moi, je porte leau.
Clara riait, travaillait à son ordinateur, dessinait le projet dextension : dans lancienne grange attenante, salle pédagogique, atelier, un rêve. Elle trouva un concours de subventions, Jean épluchait les formulaires, très sérieux.
Septembre. « Guillaume » safficha sur son téléphone un soir.
Clara laissa sonner.
Oui ?
Clara Tu es occupée?
Toujours. Quest-ce quil y a?
Jai besoin de te voir.
Pourquoi?
Parler. En face. Tu travailles où?
Court silence.
La serre botanique, quai Saint-Charles. Viens, en journée.
Et elle coupa.
Il vint en octobre, un mardi. Clara était dans lallée principale, ajoutait de nouveaux supports dorchidées. Il entra, pas de méfiance.
Il tenait un bouquet des chrysanthèmes, enrobés de cellophane, comme au Monoprix: deux-trois euros.
Clara constata : voilà, cinquante-six ans, alourdi. Son regard avait changé.
Bonjour.
Bonjour.
Ses yeux se perdaient dans la serre.
Cest beau ici.
Je sais.
Pause. Il tendit le bouquet. Maladroit, comme un homme qui na jamais osé offrir de fleurs.
Clara accepta.
Merci. Viens, il y a des sièges.
Ils s’assirent à la petite table ronde de lespace visiteurs. Deux fauteuils en rotin, table basse, rayon de revues sur lhorticulture. Jean disparut poliment à larrière.
Tu as bonne mine, remarqua Guillaume.
Merci.
Vraiment. Tu es… rayonnante. Et ça fait longtemps que je ne tavais pas vue comme ça.
Comme ça ?
Vivante. Avant, tu étais toujours accaparée, par ta mère, les soins. Tu as changé.
Non, jai juste réapparu.
Non. Tu as changé.
Silence. Elle laissait venir, sûre que quelque chose arrivait.
Clara commença-t-il. Je sais ce que jai dit, ce que jai fait… Cétait injuste.
Oui.
Jétais perdu. Je voulais autre chose. Je me sentais étouffer mais jai eu peur, juste peur
Vieillir, répondit-elle. Lui, elle, leur vie.
Je ne savais pas que tu comprenais.
Jai compris après, cest tout.
Dehors, un souffle de feuilles sur le bitume.
Clara… Je voudrais revenir. Je sais… mais je ten prie. Juste y réfléchir.
Clara trouva son texte prêt.
Guillaume, je ne ten veux plus. Ce nest même plus de la douleur ni de la rancœur. Cest… de la compréhension. Tu nes pas un salaud. Tu as choisi à ta manière.
Tu laisses une chance?
Non.
Il baissa les yeux.
Pourquoi?
Parce que jai choisi autre chose.
Quoi?
Ceci. Elle montra la serre. Ce métier. Cet endroit. Ces arbres. Moi-même.
Il vit que tout cela nétait pas pour le repousser, mais la vérité nue.
Et lingénieur, là, Jean ma dit quil venait souvent ?
Jean raconte tout à tout le monde.
Tu es avec lui?
Guillaume, ça ne te regarde plus.
Il hocha la tête.
Je comprends.
Je suis contente que tu sois venu. Pas pour ce dialogue, mais parce que cest fini, maintenant. Tout à fait fini.
Tu étais la meilleure femme quun homme pouvait espérer. Je ne savais pas la valeur de ce que javais.
Je sais. Clara se leva. Jai du travail. Tu veux une visite? Il y a tant à voir.
Il se releva. La détailla, vingt ans de vie partagée, et cette femme-là, debout, paisible dans la lumière froide.
Non. Merci. Je te souhaite la paix.
Merci, Guillaume.
Il partit.
Clara resta, prit les chrysanthèmes. Choisit un grand vase, le remplit deau. Les chrysanthèmes durent longtemps, quand on leur offre de leau. Ce sont de bonnes fleurs.
Jean réapparut, air innocent alors que toute la serre porte les échos.
Un thé?
Avec plaisir.
Dans ce coin, ils parlèrent des papillons dagrumes et pourquoi ne pas en élever quelques-uns pour les enfants venus en visite Clara acquiesça.
Octobre sétira en novembre. Clara avançait sur le dossier de subvention, obtint une première réponse positive. Jean senthousiasma, soffrit à acheter un fraisier pour fêter. Ils en mangèrent en travaillant, et trouvèrent plus tard des miettes sur les plans fou rire commun.
Alexandre venait plus souvent, pas seulement pour la verrière.
Un jour, il apporta du vin chaud dans un thermos.
Cest novembre, dit-il, faut se réchauffer.
Comment savais-vous que jaccepterais ?
Je savais.
Elle rit.
Assis ensemble près de la baie, Alexandre versait le breuvage dans des gobelets. Ça sentait le clou de girofle et lorange.
Montrez-moi lextension, dit-il.
Et Clara raconta, longtemps, plans à lappui. Il écoutait, interrogeait, proposait, griffonnait. Un vrai binôme, une égalité retrouvée.
Ici, un double vitrage éviterait la condensation. Vu ça chez les Finlandais
Et la structure supporterait le surcroît?
Je vais calculer, si tu veux.
Oui.
Il la regarda en souriant.
Clara, jaime ces conversations.
Moi aussi.
Soudain, la lumière changea.
Dehors : la neige.
Les premiers flocons, hésitants, blanchissaient à peine les bancs, les branches du parc désert. Tout devint doux, blanc.
La neige, dit Alexandre.
Oui.
Clara, tasse en mains, sentit la chaleur contre sa paume. Dedans, la vie, le parfum du citrus, des épines. Les branches de sapins, cadeau de Jean, parsemaient les coins, pour fêter lhiver.
Elle pensait: dehors, novembre, dedans, un havre. Trouver dans sa serre un lieu, un soi, où il fait bon voilà tout ce quelle avait construit cette année.
À quoi penses-tu? demanda doucement Alexandre.
À de belles choses.
Clara regarda la neige, les mandariniers à petits fruits, lalignement dorchidées, les palmiers qui touchaient la coupole où se dissipaient les flocons.
Oui, à de belles choses.
Alexandre ne répondit rien. Il resservit du vin chaud, et tous deux, assis là, observaient la première neige depuis leur oasis, à labri, pleins de chaleur et de vie.