Le parent de la nuit et le prix de la tranquillité

La visiteur nocturne et le prix de la tranquillité

Pas encore murmura Élise, fixant lévier débordant deau savonneuse.

Lhorloge de la cuisine affichait impitoyablement «1h15». Lappartement parisien baignait dans le silence. Dans la chambre voisine, la petite Chloé respirait paisiblement. Dans la chambre parentale, Jacques devait sommeiller depuis un moment. Sous labat-jour, la lampe dessinait un cercle jaune sur la table, juste autour dune tasse esseulée de tisane à la camomille, désormais froide.

La sonnette trancha la nuit comme une lame. Longue, insistante, ponctuée de ces brèves pauses propices à la naissance dun «pitié, une autre fois».

Un murmure fatigué, mais résigné, se glissa depuis la chambre:

Cest encore lui?

Élise essuya ses mains sur sa robe de chambre, avala un bâillement quelle aurait volontiers transformé en un panneau lumineux «Je dors, fichez-moi la paix» et se dirigea vers lentrée. Elle oscillait entre lirritation, une légère honte de cette même irritation, et une lassitude épaisse comme un édredon outremer.

Dans le judas, silhouette familière: large dépaules, vêtu de son éternel blouson usé, casquette décalée à larrière du crâne. Cétait son beau-père, Gérard Prévost, immanquablement en posture de conquérant nocturne. Dune main, il sappuyait contre le mur, de lautre il serrait une grosse boîte en carton.

À ses pieds, un sac aux couleurs du Monoprix Élise savait déjà ce quil contenait. Toujours les mêmes petits beurres.

Elle ouvrit.

Élisa! Gérard irradiait, comme sil était midi. Pas encore couchée? Parfait! Jen ai pour dix minutes seulement.

Bonsoir, Gérard, tenta-t-elle avec un sourire mécanique. En fait il est une heure du matin.

Allons! la nuit est toute jeune! balaya-t-il dun air goguenard. Moi aussi, tant que mes jambes tiennent. Tu me laisses entrer? Jai un trésor

Il leva la boîte. Sur le couvercle, une étiquette fatiguée: « Pellicule 8 mm». Un coin affichait une annotation au stylo bille: «1978. Nouvel An. Maison.» Ça sentait la poussière, les vieux tiroirs et un brin de passé quÉlise ne connaissait que via des photos jaunies.

Je lai retrouvée, tu te rends compte? Gérard sengouffrait déjà dans le couloir, sans attendre le «entrez donc». Chez le voisin, tout en haut de sa penderie. Je lui ai dit: «Cest à moi, ça!». Il ny croyait pas, puis il a reconnu lécriture. Cest bien celle de Jeanne.

Le nom de Jeanne, épouse de Gérard disparue il y a dix ans, résonna dans le couloir comme une brise doutre-tombe.

Jacques sortit la tête de la chambre, clignant des yeux, vêtu dun vieux t-shirt « Paris 1994 » et dun jogging.

Papa il toussota. Il est plus dune heure.

Justement! semballa Gérard. Meilleur moment pour se souvenir. Quest-ce que tu râles? À ton âge, cest justement lheure de commencer à danser!

Élise sentait chaque note denthousiasme de son beau-père vibrer dans ses tempes. Mais elle pensait malgré elle, «Après tout, il est seul. Cest sombre chez lui. Peut-être quil a peur la nuit.»

Allons à la cuisine, dit-elle à voix haute, ravalant un gros soupir. Mais doucement, Chloé dort.

Oui, oui, discret comme une souris, promit Gérard, en enlevant sa veste. Il «souris», pensa Élise, qui réveille tout le quartier quand elle sonne.

***

À la cuisine, Gérard sasseyait toujours sur la chaise proche du radiateur: «Mon dos naime pas les courants dair». Élise lui tendit une tasse, versa du thé à la camomille sur pilote automatique, en mode service de nuit.

Jacques, éructant encore un gros bâillement, sinstalla en face de son père et jeta un coup dœil à la fameuse boîte.

Cest quoi cette fois? marmonna-t-il.

Notre film! proclama Gérard. Une pellicule. Vieille, mais vaillante. Il y a ta mère, toi tout petit. Le sapin, les salades, et le visage de ta tante Marie, avec son nez inoubliable! il éclata de rire. Une vraie épopée.

Élise sinstalla au bout du banc, appuyant sa tête sur la main. Lhorloge mordait chaque minute: «1h27», «1h28» Tandis que Gérard semblait seulement séchauffer.

Je me rappelle quand on a ouvert la porte, narrait-il, ravi. Cétait bien passé minuit, et voilà que Paul et sa femme débarquent. Il gelait dehors, mais on disait «Entrez! Cest toujours ouvert ici!». Jeanne a dit un truc ce soir-là Voyons, quoi déjà? il fronça, lair perdu. «Il faut garder la porte ouverte la nuit pour ceux à qui ça tient à cœur».

Élise hocha la tête, les mots lui collaient au paletot.

Papa, Jacques se frotta les yeux. On la regarde, cette pellicule, un jour? Cest pour ça que tu las amenée?

Oui, oui! sanima Gérard. Mais jai plus lappareil. Jespérais que vous en auriez un?

Dans notre F2, tu paries? ricana Élise, Entre la harpe et la presse Gutenberg, évidemment!

Gérard rata la blague, comme souvent.

On trouvera bien, dit-il, indécrottable. Sinon, on passera dans un boutique qui numérise. Toi, Jacques, tes bien informaticien, non? En attendant, je fais le film à voix haute!

Il se lança. Raconta lachat du premier appareil photo, les gags à la campagne, Jeanne qui riait sous la neige dans le cou. Les phrases coulaient comme du thé à volonté. Chez Gérard, la nuit nexistait plus. Lui, il mesurait le temps en souvenirs, pas en minutes.

Élise écoutait dune oreille, absorbée par un unique refrain: «Sept heures debout demain, Chloé à la crèche, rapport à rendre, mes paupières tombent»

***

Un froissement la fit sursauter.

Dans lembrasure apparut une petite silhouette en pyjama rose à étoiles. Chloé se frottait les yeux, les cheveux ébouriffés.

Maman souffla-t-elle, trébuchant sur le seuil.

Ma Chloé, quest-ce que tu fais debout? Élise bondit pour lattraper.

Jaisoif répondit la fillette, mi-endormie. Et jai encore rêvé de papi.

Gérard, entendant «papi», rayonna:

Voilà! Dit-il en se redressant. Les petits sentent la connexion.

Chloé le regarda, encore moitié dans les bras de Morphée.

Tu me rends visite toutes les nuits, signala-t-elle solennelle. Tu frappes, frappes, mais je peux jamais fermer la porte la poignée est brûlante.

Un frisson de glace enveloppa Élise. Jacques fronça les sourcils.

Cest quoi ces cauchemars? demanda-t-il, bas.

Pas des cauchemars, affirma Gérard. Lâme de lenfant cherche son grand-père.

«Ou la paix», marmonna Élise intérieurement, mais ne dit que:

Viens, Chloé, on va se recoucher, papi reviendra euh plus tard.

La nuit? insista la fillette.

Élise croisa le regard de Gérard. Il était sincèrement déconcerté, presque enfantin lui-même.

Le jour aussi, ma Chloé, promit-elle. Cest même mieux.

Lenfant sanglota, saccrocha à son cou.

Élise lallongea, lui caressa la tête, tout en pensant: «Cest toujours la même histoire. Le “juste dix minutes” devient une heure biscuits, thé, cernes, et nos horaires en quarantaine».

Le tic-tac du couloir avançait vers deux heures. Élise inspira fort. Sa patience, elle aussi, approchait de lalarme

***

Encore à une heure du mat! pestait Élise dans le combiné une semaine plus tôt. Je te jure, ni honneur ni gêne. On dirait un snack en continu, ici: «Au Fils».

Olivia, son amie duniversité, écoutait, ricanant à chaque phrase.

Élise Dubois, déclama-t-elle théâtralement, vous êtes assiégée par lesprit nocturne de la génération supérieure.

Tu parles dun drame, soupira Élise. Je tassure, je dors mal, tout le temps en alerte: «et sil sonnait à nouveau?». Et il sonne! Toujours pour «dix minutes».

Prends-le comme un défi: mode « survie du sommeil parent», rigola Olivia. Sors du lit, lance la bouilloire, écoute le monologue. À gagner: des biscuits à lavoine.

Élise esquissa malgré elle un sourire.

Toujours les mêmes, gloussa-t-elle. Dosette verte, petits cercles davoine. Je ne veux même plus les voir.

Cest devenu un symbole, méditait Olivia. Installe-lui un réveil réservé.

Comment ça?

Ben, appelle-le toi-même à une heure du matin.

Sadique, ça, grimaça Élise.

Je plaisante! Olivia éclata. Mais sérieusement, tu dois définir tes limites, sinon il pense que cest normal. Tu ouvres toujours, alors il continue.

Cest mon beau-père, Liv! soupira Élise. Il est seul. Veuf, Jacques est fils unique. Comment lui dire: «Venez pas la nuit, Gérard»? Il est fragile, avec son cœur, sa tension, ses souvenirs

Toi aussi, tas un cœur et du stress, rappela Olivia. Avec ton boulot, ton enfant. Mettre des limites, cest pas de la méchanceté. Parfois, ça aide tout le monde.

Les mots «limites» piquaient Élise. Elle avait grandi en pensant quune belle-fille exemplaire, cétait celle qui encaissait sans broncher.

***

La toute première visite nocturne de Gérard avait eu lieu six mois après le décès de Jeanne.

À lépoque, Élise pensait «ça doit être ponctuel». Un deuil qui surgit la nuit, parce que le jour il y a trop de bruit, trop de monde.

Ils étaient au lit, Jacques et elle. Chambre noire, dehors seulement la lumière dun lampadaire. Lorsque soudain, la porte dentrée vibrera.

Qui vient à cette heure-là? sétonna Élise.

La sonnette insistait. Jacques, déjà debout, enfilait son pantalon:

Il y a peut-être un souci.

Derrière la porte, Gérard Prévost, échevelé, sans veste, dans un pull élimé, tête nue. Ses yeux brillaient.

Pardon, souffla-t-il, sinvitant déjà. Impossible de rester seul là-bas. Cest vide.

Il sentait le tabac froid, la brise de la nuit. Dans la main, bien entendu, le sac de biscuits à lavoine.

Papa, tas un problème? La pression? sinquiéta Jacques.

Non, éluda Gérard. Javais juste besoin de vous voir.

Élise sentit un nœud se défaire. Elle se souvint des obsèques de Jeanne, de Gérard écrasé sous son chapeau. Son regard dhomme à qui la boussole venait de lâcher.

Ils linstallèrent à la cuisine, sortirent la tisane. Ce soir-là, Gérard na raconté aucune blague; il est resté muet, marmonnant à peine:

Elle aimait tellement boire du thé la nuit

Ses mains tremblaient en brisant les biscuits.

Je les ai vus au supermarché aujourdhui, murmura-t-il. Cest là quon sest rencontrés. On sest jetés sur le même paquet, elle ma dit «Prenez-le, je fais attention à ma ligne». Jai tout de suite su quil fallait que je lépouse.

Ce soir-là, Élise nétait pas fâchée juste attendrie.

Revenez quand vous voulez, Gérard, lui souffla-t-elle à laube, le raccompagnant. On est là.

Elle navait pas deviné à quel point il prendrait la formule au pied de la lettre. Gérard venait quand il en ressentait le besoin. Et cétait souvent après minuit.

Une visite, puis une seconde. Puis tant que les nuits sen souvenaient.

***

Quand Élise évoquait le sujet à Jacques, il haussait les épaules.

Tu le connais, il a toujours été un noctambule, disait-il. Des années à bosser la nuit, à lire, à bricoler. Quand jétais gosse, je le trouvais souvent à deux heures du matin à la cuisine avec un roman.

Mais il était chez lui, alors, murmurait Élise. Aujourdhui, il sinvite ici.

Cest chez nous et chez lui, aussi, plaidait Jacques. Chez lui, il se sent perdu, jimagine. Surtout la nuit.

Ça me fait peur aussi, avouait Élise. Parce que je ne dors plus. Chloé se réveille. Et je bondis à chaque sonnerie comme si cétait un incendie.

Jacques, gêné, ne répondait rien. Entre père et fils, il y avait un flou Jacques, exaspéré mais compatissant, répétait «cest mon père» comme un pare-feu contre le dialogue direct.

Une nuit, Élise nen put plus et décida de faire la morte.

Dans la chambre, elle resta allongée, feignant le sommeil. Jacques alla ouvrir. La porte grinça, puis murmures et chuchotements.

Au bout dune demi-heure, un bruit singulier lui parvint: danciennes photos quon manipule, et une voix basse. La curiosité lemporta sur la fatigue. Elle sapprocha doucement de la cuisine.

Gérard était seul, face à un tas de clichés. La lampe de bureau dessinait comme une scène miniature autour de la table.

Jeanne, cest toi, là, chuchotait-il en caressant les photos. Avec cette robe, tu disais que je taimerais moins si tu prenais du poids Et moi, imbécile, je ne disais rien. Jaurais dû tavouer que tétais

Il tourna la photo.

Jacques, là, tout morveux. Ce vieux téléviseur On matait des films ensemble. Tu te rappelles, quand Paul est arrivé à une heure du matin et quon a traîné jusquà trois? Tu disais «On fermera la maison le jour de notre mort».

Il parlait à des fantômes, voix de mémoire ou supplique: «laissez-moi au moins une maison gardée ouverte la nuit».

Élise, pétrifiée de tristesse. Gérard nétait pas un tyran. Juste un grand enfant égaré dans une nuit peuplée de portes closes.

Son agacement ne sétait pas envolé, mais la tendresse sy mêlait, rendant laffaire plus douloureuse.

***

Elle décida un jour de prendre la chose sur un ton léger.

Cétait au début de lété, la nuit tiède, la fenêtre entrouverte. À lheure dite, la sonnette. Mais au lieu de presser la cadence, Élise mit par-dessus son pyjama un kimono satiné à fleurs, enfila le masque de sommeil offert par Olivia quelle souleva pour voir clair, mais laissa exprès.

On dirait une vedette de cinéma, siffla Jacques.

Ah, on tourne ce soir «Chez Gérard, tous publics».

Elle ouvrit sur une révérence de diva.

Bonsoir. Bienvenue à notre séance nocturne exclusive: thé, petits beurres et nuits blanches garanties!

Gérard éclata.

Sacrés jeunes! sécria-t-il. Je croyais que vous étiez des retraités déjà, au lit à dix heures!

Élise, démonstrative, exhiba la boîte de café, tapa son réveil posé sur le micro-ondes.

On pourrait lancer la tradition: minuit à litalienne. Mais le réveil à six heures reste non négociable, hélas.

Mais cest ça, balaya Gérard, hilare. Mieux vaut des souvenirs! Quand jétais gamin, on prenait les trains de nuit. Toujours les meilleures discussions, la nuit

Ce soir-là, il lâcha:

Dans la vie, il y a des portes quon garde ouvertes, au cas où quelquun en aurait vraiment besoin.
La phrase resta collée à Élise comme de la neige mouillée. Cétait à la fois touchant et épuisant.

«Parce que ces «quelquun» oublient quil y a des humains à lintérieur aussi», pensa-t-elle. Mais elle esquissa simplement:

Et des fenêtres quon referme pour ne pas prendre froid.

Gérard, fidèle à lui-même, ne perçut pas le sous-entendu. Il enchaîna histoires sur anecdotes, insensible à la lassitude et à lagacement grandissant de sa belle-fille.

***

Une fois, elle fit le choix de ne pas ouvrir.

Chloé malade, fièvre, nuit blanche. À peine la petite endormie, le carillon retentit. Élise se figea.

Pas ce soir, souffla-t-elle.

Jacques était de garde, elle seule avec Chloé. Nouveau coup de sonnette, puis encore puis silence.

Elle resta assise, à compter jusquà cent, deux cents. Son cœur tambourinait. «Voilà, ironisa sa petite voix, tu nas pas ouvert. Et le monde ne sest pas écroulé.»

Le lendemain, vidant la poubelle, elle trouva devant la porte le sac Monoprix, un peu humide. Les biscuits. À côté, un mot tout simple, presque enfantin: «Vous dormiez. Pas voulu déranger. G.»

Voilà. Pas de reproche, pas de drame. Juste ce sac.

Élise se sentit pincée entre la honte et une profonde colère intérieure: «Pourquoi me culpabiliser parce que je veux dormir?»

***

Après un de ces marathons nocturnes, lappartement semblait une éponge détrempée.

Chloé couvait un rhume forcément, elle sétait levée deux fois pendant que Gérard racontait ses farces. Elle toussait toute la nuit, et Élise avait une mine de panda, survivant au bureau grâce à des mugs de café.

Le soir, en touillant sa soupe, Élise sentit craquer quelque chose en elle.

Jen peux plus, lâcha-t-elle, regard baissé.

Comment ça? Jacques lançait justement la bouilloire.

Je nen peux plus de vivre à son rythme nocturne. Ici, cest pas une auberge à toute heure. On a une enfant, un boulot. Jai limpression de squatter chez quelquun.

Jacques allait déclamer son «mais cest mon père» rituel, mais Élise le coupa.

Attends. On me dit toujours «cest son père, il est seul, il souffre». Mais moi, je suis qui? Juste la nounou et lhôtesse de service? Personne ne se demande si ça me va.

Il resta sans voix.

Alors voilà, poursuivit-elle, mordant ses lèvres. Ce soir, quand il viendra, on met tout sur la table, tous les trois. Sans blagues, sans juste dix minutes. Je vais lui dire que jai besoin de vraies nuits. SANS sonneries.

Tu veux lui interdire de venir? senquit prudemment Jacques.

Non, répondit-elle calmement. Quil vienne laprès-midi, ou avant vingt-deux heures. Je ne veux pas le rayer, je veux juste préserver nos nuits.

Jacques soupira.

Il risquera de se vexer.

Pas autant que moi, susurra Élise. Ça fait un an que je joue la brave. À force de «okay», jai abandonné mes limites devant ses habitudes.

Dire cela à voix haute lui fit un bien fou. Jacques baissa la tête.

Daccord, souffla-t-il. Ce soir, on en parle ensemble. Je serai là.

***

Quand Élise vit la pellicule dans les bras de Gérard ce soir-là, tout séclaira dun nouveau jour.

«Noël 1979», disait létiquette manuscrite. Gérard, la veste posée, déposa sa «relique» sur la table comme un trophée.

Regardez donc, répétait-il, toute une vie sur cette bobine!

Si on parlait dabord? proposa prudemment Élise, le temps que Jacques prépare le thé.

De quoi donc, quil faille aborder la nuit? essaya-t-il desquiver.

Eh bien de nos nuits, justement, répondit Élise, parfaitement sérieuse.

Gérard se crispa:

Je vous écoute.

Vous passez souvent très tard, expliqua Élise doucement. Pratiquement toujours après minuit. Pour vous, la nuit regorge de souvenirs. Nous, on a besoin de dormir. Jacques part tôt, moi aussi. Chloé va à la crèche. On sépuise, à chaque visite nocturne.

Gérard fronça les sourcils.

Je vous dérange, alors? fit-il, soudain éteint.

Jacques embraya:

Papa, on taime, on est ravis de te voir. Mais la nuit, cest vraiment difficile pour nous. Surtout pour Élise. Et Chloé aussi.

Élise acquiesça.

Dès que la sonnerie résonne après dix heures, jangoisse. Je narrive pas à me détendre. Et Chloé elle jeta un œil à la chambre. Elle me dit quelle rêve toutes les nuits quon frappe. La poignée brûlante.

Gérard regarda tour à tour Jacques, la pellicule, ses mains.

Je croyais cétait comme avant. Avec Jeanne, on veillait tard, les portes ouvertes, toute la nuit. On se disait: «Si quelquun vient la nuit, cest quil en a vraiment besoin».

Et nous, la nuit, on a besoin de dormir, appuya Élise, douce mais ferme. Non pas parce quon ne vous aime plus, mais parce quon doit saimer nous, et Chloé aussi.

Silence.

Gérard contemplait ses mains, qui tremblaient.

Donc murmura-t-il, vous ne voulez plus que je vienne?

Bien sûr que si, sempressa Élise. Mais pas à une heure du matin. Laprès-midi, le soir, avant dix heures. Prévenez-nous. On achètera votre thé préféré. En journée, on aura même le temps de sortir le projecteur!

Jacques ajouta:

Papa, vraiment, on veut les goûters, pas les veillées blanches!

Longue pause. Puis, tout bas, Gérard avoua:

Je réalisais pas à quel point ça vous harassait. Je croyais si je ne dors pas, personne dort

Élise sentit son cœur salléger.

Il nétait pas monstre, simplement perdu à lhorloge depuis la nuit sans Jeanne.

Voilà, conclut-elle. Je veux voir cette pellicule. Mais en jour. Samedi, tous ensemble: vous, nous, Chloé. Comme si cétait encore le Nouvel An 1979.

Gérard hocha la tête, pensif.

Et si jamais la nuit je craque? balbutia-t-il.

Si cest grave la nuit, téléphonez. On répondra. Mais pas juste pour un thé. On réserve ça pour le jour.

Jacques approuva.

Je veux discuter avec toi sans être un zombie du sommeil. Là, tu pourrais mannoncer que tu pars en Amazonie, je ne réagirais pas.

Gérard eut un sourire triste.

Quel boulet je fais Je pensais que mes dix minutes, cétait rien.

Elles se sont accrues dannée en année, nota Élise.

Il haussa les épaules, puis soupira.

Daccord. Gardons la pellicule pour samedi. Moi, je file.

Je vous raccompagne, proposa Élise.

Dans lentrée, il prit un temps fou avec sa veste, comme pour retenir la soirée.

Élisa, souffla-t-il, si un jour je sonne tard

Je penserai que vous nallez pas bien. Je minquièterai, mais je nouvrirai pas toujours. Jexiste aussi.

Il hocha la tête. Dans ses yeux, une lueur inconnue respect?

***

Le samedi arriva.

Sur la table, un vieux projecteur dégotté chez un copain de Jacques, installé comme un trésor national. Le salon faisait cinéma improvisé: rideaux tirés, drap blanc au mur, cloué à la hâte.

Gérard Prévost, plus excité quun gamin décole, tenait sa boîte comme le graal. Chloé sétait blottie sur les genoux dÉlise, la peluche à la main. Jacques bataillait avec les câbles.

Enfin le projecteur vrombit, la lumière surgit, et sur le drap dansèrent des images effacées.

Une jeune femme, robe à fleurs un soleil sur son visage. À côté, Gérard jeune, chevelure noire, bras posés sur ses épaules. Entre eux, un petit Jacques tout joufflu.

À lécran, table de fêtes, mandarines, sardines, guirlande. La caméra sattarde sur une pancarte scotchée à la porte: «Maison toujours ouverte. Même la nuit. Pour les nôtres».

Élise sentit la pancarte lui perforer la poitrine.

Gérard étouffa un sanglot.

Cest elle qui lavait écrite, il chuchota. Jeanne. Elle voulait que tout le monde le sache.

Sur la pellicule, Jeanne, rayonnante, ouvrit la porte à linvisible, fait signe «Entrez!». Lumière, rires, remue-ménage. Lhorloge marquait «1h05». En bas, une main avait écrit: «Toujours bienvenue, même la nuit».

Gérard éclata discrètement en larmes. Ses épaules tressaillirent.

Chloé sassoupissait sur les bras dÉlise, rassurée.

Le projecteur ronronnait. Les images défilaient: Jeanne torchonnant des assiettes, Gérard lembrassant sur la joue, petit Jacques tournant autour du sapin.

Élise comprenait alors: les visites de Gérard nétaient pas de simples habitudes mais la dernière barricade contre la porte close du passé.

***

Quand la bobine eut fini de chanter, la pièce retomba dans la pénombre, Chloé ronronnante contre sa maman.

Gérard sessuya les yeux.

Pardon, souffla-t-il, je croyais faire du bien en venant la nuit. Me sentir moins seul, cétait comme être vivant.

Élise répondit doucement:

Vous serez toujours des nôtres. Mais à partir de maintenant, ouvrez la porte en journée.

Quelques jours plus tard, Élise passa chez Franprix. Elle attrapa non seulement le sempiternel biscuit avoine vert, mais aussi un thermos chromé, joliment décoré.

Chez elle, elle glissa le thermos dans la boîte, y glissa les biscuits et un petit trousseau.

Sur un post-it elle écrivit: « Gérard, notre maison vous attend toujours. Surtout le matin. Le thermos pour garder le thé chaud jusquà midi, le trousseau pour venir à limproviste en journée. Appelez-nous avant de passer. On vous aime. Élise, Jacques et Chloé. »

Elle appela Gérard un mardi, à dix heures tapantes:

Gérard, bonjour, lança-t-elle, on fait le thé demain. Du matin. Passez quand vous voulez mais avant midi.

Il rit, soulagé.

Un rendez-vous officiel, ma parole?

Ou lesquisse dune nouvelle tradition, répondit Élise. Sans les insomnies.

Le lendemain, Gérard débarqua à dix heures en chemise repassée, les bras chargés dun bouquet de marguerites.

Cest pour vous, Élise, bredouilla-t-il. Pour vous excuser.

Sous le bras, un ours en peluche affublé dun bonnet de nuit.

Pour Chloé, précisa-t-il. Gardien du sommeil: cette fois, papi racontera des histoires au lieu de rêver lui-même.

Élise sourit, sincèrement.

Entrez, dit-elle. Le thé est prêt.

Dans la cuisine, le soleil quadrillait la nappe. Le thé embaumait, les biscuits craquaient. Chloé, fraîchement remise, serrait lours comme un doudou de championne. Jacques racontait son nouveau projet à son père, qui répondait par une vieille blague décole dingénieur.

Cétait bien le même Gérard, avec les mêmes histoires. Mais le temps avait changé. Matinée au lieu de nuit. Visite attendue au lieu de débarquement sauvage.

Le soir, en mettant Chloé au lit, Élise entendit:

Maman, cette nuit, pas de rêve de papi.

Alors, cest bien? demanda Élise.

Oui, marmonna Chloé. Jai dormi. Et ce matin, il était vrai.

Élise sourit dans la nuit.

Que ça reste ainsi, chuchota-t-elle.

Cette nuit-là, à « 1h15 », lappartement dormait. Pas de carillon, pas de panique. Élise séveilla naturellement, reposée pas dérangée par une habitude qui nétait pas la sienne.

Elle avait découvert quon peut fixer ses frontières sans hurler, sans honte en parlant. Et que le monde nen tombe pas pour autant. Son beau-père ne sétait pas volatilisé. Il avait juste appris à ne plus frapper à une heure improbable.

Cétait déjà une petite victoire, pour tous ceux qui vivaient sous ce toit.

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