Le Secret
Dans un bourg perdu de la campagne française, presque effacé par la brume matinale et le parfum des champs, vivait une fillette nommée Clémence. Un matin tissé dirréalité, sa mère, friande de tout ce qui touche à lésotérisme, emmena Clémence chez la cartomancienne du village, une vieille femme à la voix de vent et aux yeux qui semblaient nés dun autre siècle.
En jetant ses cartes usées sur la table, la voyante déclara, comme dans une parabole musicale :
Ta Clémence sera heureuse et comblée, tout se déroulera à merveille pour elle. Je ne discerne quune chose étrange : aucun homme ne laccompagnera.
Clémence avait tout juste dix ans, et cette prophétie flotta longtemps dans son esprit, pareille à une bulle de savon suspendue dans la lumière, sans quelle puisse en saisir le sens exact.
Les années passèrent dans une succession de saisons hallucinées. Clémence devint une jeune femme élancée, gracieuse comme une peinture romantique. Les garçons du coin en perdaient la raison, cherchant à percer le mystère de son sourire, mais jamais elle ne sarrêtait longtemps auprès de lun deux. Elle papillonnait, légère et discrète, de rendez-vous en rendez-vous.
Bonne élève, elle aurait pu poursuivre ses études à Paris ou Lyon, mais préféra rester. Elle trouva un emploi au petit laiterie du bourg. On murmurait quelle entretenait une liaison avec un chef du site, mais nul ne les avait jamais surpris ensemble.
À la laiterie, les commères avertissaient les nouvelles embauchées en chuchotant, comme dans un rêve :
Garde-toi, Clémence, de tattacher à ce trou perdu. Va plutôt à la ville, là-bas, tu serais accueillie à bras ouverts, tu verrais !
Clémence se bornait à sourire, légère, sans jamais rien répondre.
Puis, une rumeur, ébouriffée comme un vent de mai, traversa bientôt tout le village : Clémence attendait un enfant !
Les conversations, toutes dinterrogations et dhypothèses, volaient de maison en maison : qui laurait « comblée » ? Qui avait pu séduire la beauté du bourg ? Mais même les plus fines langues narrivèrent pas à démasquer le père.
Sa mère, dont la voix claquait comme un vieux volet, posa la sentence :
Te voilà prise à ton propre jeu ! Honte à toi ! Désormais, tu te débrouilleras sans moi. Jexige que tu partes dici avec ton secret. Un mois, pas plus.
Je partirai, maman, répondit calmement Clémence. Mais ne me supplie pas de revenir, plus tard.
Deux semaines passèrent comme dans une brume légère. Personne ne sut vraiment comment, mais Clémence acheta une petite maison, toute meublée, pour une bouchée de pain quelques milliers deuros récupérés miraculeusement. Certains racontèrent quune vieille lavait vendue en catastrophe avant de rejoindre ses enfants à Bordeaux. Doù venait largent ? Mystère.
Les prodiges commencèrent alors. La maisonnette fut vite rénovée et embellie, un portail élégant dressé, un puits creusé dans la cour. Des ouvriers venus de nulle part saffairaient vite, puis disparaissaient comme des ombres dans la lumière.
Peu après, une camionnette déposa devant la porte de Clémence de magnifiques cartons débordant délectroménager moderne et de meubles. Clémence rayonnait, adressant sourires et paroles de miel à qui voulait bien les saisir. Rien de la pauvre fille abandonnée chez elle.
À lautomne, un garçon naquit, que Clémence nomma Baptiste. Une poussette bleue ciel fit alors son apparition sur le perron, illuminant les petits matins de rosée. Clémence retrouvait, chaque jour, davantage de grâce. Elle passait dans la rue, chic et soignée, la tête haute, heureuse, au milieu de la buée matinale.
Elle ne chômait pas : un enfant, un potager, le bois à allumer, les lessives à frotter, les courses à faire autant de tâches gagnées sur la journée, sans jamais se plaindre. Habituée au labeur, elle triomphait de tout sans bruit.
Peu à peu, les voisines, conquises par sa générosité silencieuse, offrirent leur aide. Elles passaient garder Baptiste quand Clémence devait sortir, ou bien leurs maris venaient retourner la terre du jardin, ou encore elles prenaient la binette, riant dans lombre du poirier. Mais dans lensemble, Clémence se débrouillait seule.
Deux ans sécoulèrent, et soudain, une voisine sessouffla jusquà la porte dune autre, les bras en lair :
Tu as vu ?
Quoi donc ?
Notre Clémence Encore enceinte !
Mais non, tu as rêvé !
Va donc voir toi-même !
Nouveau ballet de cancans, entrecoupés dhallucinations. Chacun voulait percer le secret de celle qui osait défier lordre établi. Pourtant, on ne lavait jamais vue avec quiconque.
Clémence ne prêtait pas attention aux ragots, vaquant à ses mystères. Dans sa cour apparut aussi soudainement quun oiseau laqué une petite cabane de bois une authentique petite maison de bains. Les techniciens du gaz, on ne sait par quels détours, tirèrent un branchement jusquà chez elle. Et, dans le jardin, surgit une serre dernier cri en polycarbonate magnifique, dont le coût aurait fait rougir un magistrat.
Dites-moi, doù tient-elle tout cet argent, cette fille toute seule ? sexclamaient les habitants, la pipe aux lèvres. Cest sûr, elle a un admirateur haut placé. Mais la vérité, nul ne la connaissait.
Bientôt, la demeure sorna dune deuxième poussette bleue. Baptiste eut un frère : Étienne. Puis, deux ans plus tard, un petit Louis. Trois fils, dont personne ne savait doù ils venaient, sinon du royaume flottant des rêves.
Parmi les villageois, certains riaient ouvertement, croyant Clémence à moitié folle. Mais dautres admiraient son courage : la mère irréprochable, besogneuse, et ses garçons, si beaux, si bien élevés, la maison rutilante dordre et de sérénité.
Sa mère la repoussa, sans même souhaiter connaître ses petits-enfants, rongée par le poids de la honte.
Clémence, inébranlable, traversait les saisons le menton haut, insensible aux flèches.
Le temps sétira comme un chat au soleil, jusquau jour où, par un éclat soudain dans la trame ordinaire, une somptueuse voiture noire se gara devant la maison de Clémence. Cen descendit le directeur de la laiterie, Monsieur Augustin Delacroix, un bouquet éclatant à la main. Il entra, pendant que tout le village, accouru par on ne sait quelle intuition, formait cercle autour de la maisonnette fantôme.
On savait que Delacroix avait perdu son épouse un an plus tôt, après de longues années de soins et de patience, dattentions silencieuses dans leur grande demeure. Quand Clémence accompagna Augustin à la sortie, la rumeur devint tangible : il la serra contre lui, la couvrit dun baiser public, puis déclara, dune voix qui figea les cloches de léglise :
Clémence a accepté de devenir ma femme. Nous, et nos fils, convions tout le village à la noce !
Un silence tomba, profond comme un puits. Les regards se posèrent sur les trois enfants, la blondeur de leurs cheveux éveillant enfin une étrange évidence.
Puis, telle une pluie détoiles, descendirent les félicitations.
Après un mariage féerique et festif, Monsieur Delacroix installa Clémence et ses garçons dans sa grande demeure en pierre. Tous les voisins aidèrent à déménager les merveilles et les secrets de la petite maison, souriant, mi-attendris, mi-envieux.
Et un an plus tard, comme dans la dernière scène dun rêve heureux, une petite fille apparut dans la famille, toute en boucles dorées
Après cela, qui donc pourrait encore jurer foi aux voyantes ?