Le Mur de Verre Invisible

Le Mur de Verre Invisible
Un orage dil y a dix ans

Ce soir-là, le ciel au-dessus de la ville était aussi sombre et menaçant que le visage de Mme Jacqueline Dufour.

Chez moi, on vit en respectant MES règles ! Sa voix, rompue aux cris dans les couloirs dun lycée public, retentissait dans tout lappartement.

Tes règles, cest une camisole, maman ! sécria-t-il, Arthur, vingt ans à peine, balançant son sac de sport sur le carrelage. Tu métouffes. Je ne veux plus être ton brouillon, celui que tu corriges toujours !

Alors trouve-toi de loxygène ailleurs ! Elle montra la porte dun index implacable. Pars. Et ne pense même pas revenir avant davoir compris tout ce qui a été fait pour toi !

Arthur la fixa, ses yeux lançant des éclairs froids. Il ramassa son sac sans rien dire, franchit le seuil sous un déluge digne dun mois de novembre à Lyon, disparaissant dans le rideau de pluie. Jacqueline Dufour resta plantée à la fenêtre, convaincue que dans une heure, ou au plus tard le lendemain matin, il reviendrait : trempé, affamé penaud.

Mais Arthur ne revint ni au matin, ni la semaine suivante, ni dix ans plus tard.

Arthur Dufour devint ce quil avait toujours voulu : architecte. Ses bâtiments étaient à son image : en verre, en béton et en acier. Magnifiques, pratiques, impeccablement froids.

Il habitait au 40e étage dun immeuble parisien, possédait une voiture bien trop chère et une sale habitude : ne jamais regarder en arrière. Pourtant, dans sa vie millimétrée, il y avait un trou noir une minuscule HLM à Nanterre, dont ladresse lui restait coincée au fond du crâne.

M. Arthur, demain nous présentons le projet, annonça son assistante, Camille. Et samedi vous avez noté sur votre agenda. Lanniversaire de votre mère.

Arthur sarrêta, contemplant la skyline. Dix ans. Il navait pas téléphoné. Elle, pas cherché. Chaque année, il achetait un cadeau, qui finissait au fond du coffre, puis, bon prince, il le donnait à une association. Mais cette fois, un truc en lui craqua. Peut-être la prise de conscience que le béton, cest pratique, mais ça ne protège de rien contre la solitude.

Le samedi venu, il gara son SUV flambant neuf devant la barre dimmeubles. Le parfum de lilas et le grincement des vieilles balançoires laccueillirent, scène typique dun quartier endormi. Sa voiture avait lair dun vaisseau spatial naufragé entre deux containers à poubelle.

Il sortit de lhabitacle. Ses jambes pesaient des tonnes, façon boulet de forçat. Un pas. Deux. Cage descalier, senteur moisi et oignons frits. Deuxième étage. Porte 14.

Arthur leva la main, sarrêta à un souffle de la vieille imitation cuir, usée jusque los.
« Quest-ce que je vais dire ? Salut, je débarque après dix ans ? Ou Pardon davoir raté le petit-déjeuner ? » Sa tête bourdonnait à lidée, respirer devenait difficile.

De lautre côté, Jacqueline Dufour sétait postée derrière la porte. Elle lavait aperçu par la fenêtre et son cœur, ce caillou, venait de se lancer dans un rock endiablé. Elle appuyait ses mains contre sa bouche pour ne pas hurler.

Par le judas, elle entrevit son reflet tordu : son garçon. Devenu adulte. Manteau chic, mine fermée.

« Ouvre ! ordonna-t-elle en silence. Ouvre juste ! Dis que la bouilloire est sur le feu, que tu as attendu chaque soir le bruit de ses pas »

Mais sa main restait collée à la cuisse. Fierté, ce diable de poison nourri dannées de solitude, susurrait : « Il vient se moquer ? Ou vérifier si tu es encore vivante ? Dix ans sans coup de fil Pourquoi ouvrir la première ? »

Ils restèrent prisonniers de leur silence cinq longues minutes, que seule léternité aurait pu mesurer. Arthur percevait la chaleur derrière la porte il savait quelle était là. Il entendait sa respiration saccadée.

Maman, murmura-t-il, le front appuyé contre le simili glacé.

Jacqueline sursauta, la voix de son fils résonnant comme un écho dun autre siècle.

Je ne sais pas demander pardon, fit-il à la porte close. Cest toi qui mas appris à être fort, inébranlable, fier. Jai construit des centaines dimmeubles, maman. Mais chez toi, il ny a toujours pas de place pour moi.

Les yeux fermés, Jacqueline sentit une larme glisser le long de ses rides.

Cest moi qui ai bâti ce mur, confia-t-elle, sachant quil nentendrait rien. Je tai mis dehors, persuadée que tu reviendrais à genoux. Mais tu as appris à voler. Et maintenant jai peur, si jouvre, que tu vois comme je suis minuscule et fragile, sans mon courroux.

Arthur releva la main ; il toucha presque la poignée. Elle tremblait de lautre côté. Jacqueline lavait déjà recouverte de sa paume ridée. Il ny avait plus que trois centimètres de bois et de métal entre eux.

Il naurait suffi que dune impulsion : et le mur seffondrait, dix hivers sévaporaient.

Mais Arthur laissa soudain retomber sa main.

« Elle nouvre pas. Elle est encore fâchée. Elle ne veut pas me voir », se raisonna-t-il.

Jacqueline sentit limmobilité de la poignée, labandon.

« Il repart. Il na même pas frappé. Peu lui importe », se mordit-elle les lèvres.

Arthur fit volte-face, descendit quelques marches, puis sortit de sa poche une petite boîte une broche en or en forme de branche de lilas, le cadeau de son premier cachet, jamais remis.

Il la posa délicatement sur le paillasson.

Joyeux anniversaire, maman, lança-t-il dune voix plus ferme. Désolé dêtre devenu exactement ce que tu voulais

Il séloigna, la cage descalier résonnant de ses pas, aussi vides que limmeuble.

Jacqueline ny tint plus. Elle fit sauter le verrou, les clés sécrasant dans un fracas. La porte vola.

Arthur ! cria-t-elle dans le vide de la cage descalier.

Arthur sarrêta à mi-parcours. Il se retourna. Dans lembrasure baignée de la lumière du couloir, se tenait une petite femme toute grise, frêle comme une tasse ébréchée. Plus rien à voir avec la proviseure dantan.

Dans ses mains, elle serrait la boîte à broche.

Ils restèrent ainsi, séparés par un étage, à se jauger.

Tu ten vas ? la voix de Jacqueline vacilla. Tu pars encore, sans mattendre ?

Tu nas pas ouvert, répondit Arthur, gravissant une marche.

Et toi, tu nas pas frappé, répliqua-t-elle en savançant sur le palier. Je tai vu debout, immobile, à attendre je ne sais quoi. À croire que tu voulais juste voir si jétais encore debout, égorgée par ma fierté.

Arthur monta encore trois marches. Ne restait quun souffle entre eux.

Jai eu peur que tu dises : Pourquoi tu viens ?.

Jai craint que tu dises : Je viens pour te dire que tu ne comptes plus pour moi.

Ils se turent. Tout à coup, lair dans limmeuble nétait plus aussi lourd.

Elle est belle, la broche, souffla Jacqueline. Mais dans la cour, le lilas sent bien meilleur. La bouilloire est sur le feu, Arthur. Il y a dix ans, jen ai mis une à chauffer elle a dû sêtre totalement évaporée. Jen ai refait une autre.

Arthur la rejoignit. Imposant, sûr de lui dans la vie, il redevenait, en la prenant dans ses bras, le gamin perdu du premier soir. Elle sentait les médicaments et la même odeur de lilas.

Maman, je ne veux pas entrer si tu ne veux pas que

Tais-toi donc, coupa-t-elle en posant la tête sur son épaule. Arrête de construire des murs. Viens boire un thé.

Ils franchirent ensemble le seuil. La porte n°14 se referma, pour la première fois en dix ans, dans un tendre chuintement, les protégeant du froid du dehors.

Ils nont jamais appris les grands discours. Ils étaient toujours râpeux, compliqués. Mais ce soir-là, Arthur comprit : le chantier le plus difficile de sa vie était terminé. Il avait rebâti la maison, cette fois sans mur de verre, rien que la lumière.

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