Le mode conditionnel

Une demande ? Il ta vraiment fait sa demande, Julie ? Mais tu es folle ! Quest-ce quil y a à hésiter ?

Oh Claire, tout est si compliqué

Mais quest-ce qui peut bien être compliqué ? Claire ôta son manteau, le jeta sur le dossier de la chaise et sassit prestement. Ouf, jai couru ! Jai une demi-heure à peine, après il faut emmener Manon à la danse et Éloi au foot.

Tu vas lappeler « Éloi » encore longtemps ? Il a bientôt six ans

Quil soit content déjà que je ne le surnomme pas Gaston ! Tu imagines, hier il est revenu de lécole, ma sorti quil est amoureux de Lise, la voisine ! Quil veut lépouser ! Tu te rends compte ?

Eh bien, normal pour ton fils. Tu te souviens de toi ?

Comparons pas ! Tu te rappelles ce que maman ma fait quand jai dit que je voulais me marier ? Claire éclata de rire Javais quel âge ? Quinze ans ?

Quatorze ! Et tu as failli lui causer une crise cardiaque ! « Maman, jai pris ma décision… » Tu ten fichais bien que Paul, ton amoureux de lépoque, ne te regardait même pas.

Et pourtant, aujourdhui il est mon mari. Je paye assez cher ma folie ! Maman aurait pu me punir plus sévèrement. Me faire faire la vaisselle toute une année, comme si cétait dramatique ! Jaurais préféré quelle minterdise de sortir.

Toi, tempêcher de sortir ? Inimaginable ! Et puis, maman savait très bien que tu ne ferais rien de débile. Ton côté théâtral, cétait juste du vent ! Tas toujours eu la tête sur les épaules.

Mouais, sauf pour toi ! Tu te rappelles comme on se battait gamines ? Je te supportais pas ! Julie la petite parfaite, moi la rebelle perdue davance…

Maman na jamais dit ça.

Mais mamie sen chargeait pour tout le monde ! Toujours à dire que je ramènerais la honte à la famille. Tu vois où on en est…

Sur ce coup, jai pas vraiment brillé, tu sais…

Julie repoussa sa tasse et soupira.

Julie… Claire se pencha, saisissant sa main. Quest-ce qui ne va pas ?

Jai peur, Claire…

Mon Dieu, mais de quoi ? Enfin tu rencontres enfin un homme bien, et tu teffraies maintenant ? Où le bât blesse ?

Jai limpression quil nacceptera jamais Maxence…

Claire fronça les sourcils :

Pourquoi tu penses ça ?

Hier soir, après les roses et cette bague, il ma demandé demmener Maxence chez maman pendant un moment.

Julie détourna la tête vers la fenêtre, faisant tourner la bague à son doigt.

La bague était belle, élégante et coûteuse.

Mais il nétait pas surprenant que Cyril ait choisi une telle bague. Homme daffaires accompli, sportif, amateur dart, longtemps dragueur impénitent, Cyril sétait assagi à la rencontre de Julie, décidé à noffrir à la femme de sa vie que le meilleur. Cyril avait toujours suivi les leçons de sa mère :

Mon fils, une femme peut supporter ladversité par amour. Mais si un homme a les moyens et ne fait pas deffort, elle réfléchira à deux fois avant de rester. Et ce nest pas une critique envers elle : si elle considère sa vie avec toi, elle pensera aussi « sil ne veut pas pour moi, voudra-t-il pour mon enfant ? »

Mais maman, quel rapport ?

Ça fait partie de nous, les femmes, de penser à lavenir. Pas toujours un avantage, mais celles qui se projettent ne finissent pas au bord de la route…

Cyril prenait ces leçons très au sérieux, lui qui avait vu sa mère relever la tête après labandon du père. Après leur divorce peu après la naissance, son père sétait effacé pour refaire sa vie et avait laissé mère et enfant sans un franc.

Il ne restait à Nathalie, la mère de Cyril, ni logement ni famille à portée de main. Elle avait quitté son village sans lenvie dy retourner et survécu dans la précarité en ville, cumulant petits boulots et logeant en foyer, élever son fils sans le soutien de personne. Elle navait épousé son second mari, Alexandre, un vieux professeur veuf, que par raison. Mais elle ne lavait jamais dit à Cyril, préférant le laisser croire à un conte de fées.

Alexandre navait jamais eu denfant. Rapidement, il sattacha à Cyril, et, lors dun après-midi brumeux de novembre, il fit asseoir Nathalie face à lui :

Nathalie, je propose de te donner ma main et tout ce que je peux à toi et Cyril. Je naime quune femme, et tu le sais, mais je peux aider ce garçon qui mest si cher. Réfléchis. Tu nas rien devant toi. Moi, je nai ni héritiers, ni personne. Je veux te protéger, toi et le petit.

Après quelques nuits de réflexion, Nathalie accepta, non pour elle, mais pour Cyril, pour quil ait droit à un avenir différent.

Mariés discrètement, Cyril eut vite un père sur lequel compter. Encouragée, plus tard, Nathalie reprit ses études, monta son entreprise de services de nettoyage et traiteur. Elle bâtit leur sécurité, laissant lappartement à son fils.

Le vrai père de Cyril neut plus de rôle dans la vie de lenfant. Ce nest quà la mort dAlexandre, Cyril, alors adulte, apprit la vérité.

Maman, mais il maimait…

Plus que tout, mon fils ! Parfois, ce nest pas le sang qui compte, mais le cœur. Tu as été son véritable enfant. Crois-moi, le lien du sang ne garantit rien… Alexandre nous a donné bien plus quun toit : il nous a offert la liberté de ne pas vivre dans le regret.

Reconnaissante envers la vie, Nathalie séloigna en laissant la ville à Cyril, attendant des petits-enfants. Hélas, son fils, exigeant envers lui-même, ne trouvait jamais chaussure à son pied.

Cyril, toutes ces filles, pourquoi aucune ne te convient ?

Elles sont toutes brillantes, maman. Mais aucune nest la bonne. Je vois bien que certaines ne pensent quà leur carrière, dautres sont froides, ou alors… je ne suis pas amoureux.

Alors pourquoi te tourmenter ?

Quand Julie entra dans la vie de Cyril, Nathalie se réjouit. Lenfant de Julie ne la dérangeait pas.

Tu es prêt à accepter ce rôle, Cyril ?

Tu plaisantes ? Je sais doù je viens. Mais… si Maxence ne maccepte pas ?

Alors fais tes preuves ! Pour toute mère, son enfant passera toujours en premier.

Cyril suivit les conseils de sa maman, déterminé à gagner la confiance de Julie comme de Maxence.

Cest dans le petit café favori des deux sœurs que lhistoire en était, pleine de doutes et démotions mêlées. Pouvoir aimer un homme qui naccepte pas son fils, Julie ne pouvait sy résoudre.

Claire, agacée par lhésitation, finit par craquer :

Et quest-ce quil ta dit, au juste ?

Qui ?

Cyril, évidemment ! Tu lui as demandé pourquoi sa demande ?

Il ma juste demandé si je pouvais faire garder Maxence une semaine chez mes parents après le mariage…

Julie jeta violemment la petite cuillère sur la soucoupe, attirant le regard du serveur. Claire fit un signe, non, tout va bien, inutile dintervenir. Elle attrapa la cuillère, la lécha exagérément, puis lança un petit coup sur le front de Julie comme autrefois.

Aïe ! Mais enfin…

Une bosse, tu crois ? Allons, avec lexpérience… Tu las oublié ?

Franchement, Claire…

On nest plus des enfants. Ou alors on la quitté quand, lenfance ? À lannonce de Maxence ? Ou plus tôt encore ?

Plus tôt…

Exactement ! Mamie disait… tôt ou tard, la vie impose ses leçons.

Pourquoi tu reviens là-dessus ? Julie lui reprit la cuillère, lappliqua sur son front. Cest seulement…

On camouflera. Mais réponds, si à lépoque tu mavais parlé de ton histoire avec Nicolas, tout aurait été différent ?

Peut-être… mais ça ne me sert plus à rien dy penser.

Peut-être. Mais demande-toi de quoi tu aurais encore besoin pour apprendre à parler à ceux qui taiment, toi.

Julie détourna les yeux et prit une profonde inspiration. Claire pouvait être exaspérante, mais elle avait raison. Maxence était né à la force du destin, envers et contre tout.

Julie et Nicolas étaient dans la même classe. Julie rougissait à ses moindres regards, arrivait la première à lécole, se plaçait exprès près du miroir du couloir pour lapercevoir. Le bouquet final ? Le bal de fin dannée. Nicolas lentraina dehors, sachant ses parents absents. Julie accepta elle na jamais su pourquoi. Mais, malgré son ouverture à sa mère habituellement, Julie garda tout pour elle.

Ce nest que bien plus tard, au bord de la Loire en vacances, quelle dut admettre son état à elle-même. Nicolas ne serait jamais là pour elle et, de toute façon, elle avait bientôt trop attendu.

Claire, vigilante, profita dune sortie familiale pour attendrir la situation. Le soir venu, elle consola Julie, ostracisa Nicolas à voix haute. Julie éclata et sévanouit. Cest ainsi que sa mère comprit.

Le réveil fut long, les larmes partagées, même leur père nattendait quune chose : la naissance de lenfant.

Mais enfin, vous êtes folles ? On va être grands-parents ! Il faut célébrer, pas pleurer !

Ce sentiment de gratitude, Julie ne laurait jamais plus ressenti ailleurs. Ni avant, ni après. La honte sévanouit devant la force de laccueil.

Maxence naquit dans une famille soudée damour, sans modèles classiques « papa-maman », mais riche en chaleur humaine.

Grâce à ses parents, Julie put reprendre ses études et offrir un cadre serein à Maxence. La rencontre avec Cyril bouleversa cette stabilité.

Pourrait-elle tout risquer par égoïsme ?

Elle sinterrogea longtemps. Car sans ses parents et Claire, jamais elle naurait surmonté ses épreuves.

Ces pensées, si manifestes sur son visage, firent sourire Claire qui héla le serveur dun air complice :

Une grande cuillère, sil vous plaît. Et deux Paris-Brest en plus, il faut bien ça pour calmer les nerfs !

Tirant lassiette des éclairs préférés de Julie, Claire secoua la tête :

Julie, apprends à parler à ceux qui te sont chers. Et surtout à Cyril ! Il me semble que cet homme mérite ta confiance. Demande-lui clairement pourquoi il a voulu envoyer Maxence chez les grands-parents. Cest si difficile ?

Facile à dire

Mais oui ! Simplement, demande-lui. Maintenant !

Dun geste brusque, Claire saisit le téléphone de Julie, le lui agita devant le nez :

Appelle !

Il est en réunion !

Eh bien, tu verras sil tient assez à toi pour répondre.

Mais je ne peux pas…

Ecris-lui alors.

Il va me prendre pour une folle…

Quelle importance ? Tu portes sa bague à ton doigt ! Tu as accepté sa demande, ou bien ?

Jhésite…

Donc tu as accepté, sinon tu aurais dit non tout de suite ! Et à quoi bon vouloir vivre une relation sérieuse avec quelquun dont tu noses même pas poser une question ? Il ne peut pas deviner tes pensées, Julie ! Dis-lui ce que tu veux ! Arrête avec les “si seulement”. Décide ce que tu veux de ta vie !

Si seulement je le savais vraiment Julie sentit les larmes monter, mais attrapa le téléphone. Juste demander, cest tout ?

Juste ça répondit Claire, lasse, en souriant tendrement.

La réponse ne tarda pas. Le portable vibra, un petit oiseau sur lécran. Julie sourit dun soulagement inespéré.

Alors, tu vois ? Claire sesclaffa, vérifiant lheure. Oh là, je dois filer ! Certains partent en vacances, dautres courent partout ! Perds pas courage, ma sœur, tout va bien aller ! Une semaine tous les deux, une semaine en famille tu nes pas quune maman, tu es aussi une femme. Je tenvie presque ! Paul naurait jamais eu lidée. Allez, file, parle à ton fils aussi. Je suis sûre quil nest pas contre lidée dappeler Cyril « papa ».

Tu crois ?

Jen suis certaine. Mais tu ne me las pas entendu dire !

Claire enfila son manteau, fila à la porte, puis se retourna, tira la langue et tapota sa tempe. « Réfléchis ! »

Julie réfléchit.

Et ses décisions portèrent leurs fruits.

Trois ans plus tard, le petit Maxence, fier, recevait dans ses bras sa toute nouvelle petite sœur des mains de son beau-père, et lui adressait un regard plein de reconnaissance, lappelant déjà « papa » depuis des années.

Fais attention, Max ! sinquiéta Julie. Mais Cyril lenlaça, la retenant doucement et laissa la rencontre entre frère et sœur avoir lieu.

Naie pas peur, tout ira bien, nest-ce pas, mon fils ?

Papa, comme tu doutes de moi ! Maxence souleva délicatement les dentelles du berceau choisi avec soin avec Cyril, sourit. Maman, elle est magnifique…

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