Le mode conditionnel : et si l’Histoire de France avait pris un autre tournant ?

Journal intime, 12 mai, Paris

Il ta demandé en mariage ? Vraiment, Julie, tu es sérieuse ? Mais quest-ce que tu attends pour accepter ?

Oh, Aude, cest compliqué Tu sais bien

Quest-ce qui est compliqué là-dedans ? sexclame Aude en jetant son manteau sur le dossier de la chaise et prenant place face à moi. Jai galopé pour être à lheure ! Jai une demi-heure, pas une minute de plus. Après il faut que jemmène Madeleine à la danse et Léo au foot.

Aude, ton fils va avoir six ans Tu comptes encore longtemps lappeler Léo ? Ce nest plus un bébé !

Il devrait déjà sestimer heureux que je ne lappelle pas « mon bébé » ! Non mais tu te rends compte, hier il débarque de lécole et mannonce quil est amoureux de Lisa, la voisine ! Il veut même se marier, imagine !

Et alors, franchement ? Rien danormal, surtout venant de ton fils. Rappelle-toi

Tu me compares à lui ! Tu te souviens de la crise de maman quand jai dit que je voulais me marier ? Aude éclate de rire. Javais quoi ? Quinze ans ?

Quatorze ! Et tu as bien failli achever notre mère avec ton « Maman, jai pris ma décision ! ». Et tout ça pour Paul, qui, en plus, ne daignait même pas tourner les yeux vers toi.

Au final, il est devenu mon mari. Et je vis maintenant avec le souvenir de mes lubies adolescentes. Ma mère aurait dû être plus sévère à lépoque, franchement ! Me faire faire la vaisselle un an pour tout le monde, tu parles dune punition. Jaurais préféré quon me prive de sorties !

Cest ça Tempêcher de sortir, quelle blague ! De toute façon, maman savait que tu ne ferais pas de bêtises. Toutes tes crises de rébellion tournaient court, tu as toujours eu la tête sur les épaules.

Si tu le dis Sauf, peut-être, quand il sagissait de toi ! Tu te rappelles nos bagarres denfants ? Je ne te supportais pas, Miss Parfaite, celle que tout le monde trouvait belle et gentille. Et moi, lenfant terrible.

Maman na jamais dit ça.

Mais grand-mère na pas manqué de le répéter pour tout le quartier ! À force de dire que je finirais enceinte avant 18 ans. Finalement

Finalement, cest moi qui ai fait nimporte quoi, pas toi

Je repousse ma tasse et soupire.
Julie Aude attrape ma main. Quest-ce qui ne va pas ?

Jai peur, Aude

Peur ? Mais de quoi ? Tu as enfin rencontré un homme bien et tu flippes ? Explique !

Jai limpression quArthur nacceptera jamais Maxime

Aude fronce les sourcils.

Pourquoi tu penses ça ?

Hier soir, après les roses et la bague, il ma demandé denvoyer Maxime chez mes parents pour quelques jours.

Je regarde par la fenêtre, triturant lanneau à mon doigt.
La bague est magnifique et coûte cher. Mais venant dArthur, rien détonnant. Cest un entrepreneur accompli, sportif, amateur de jazz et collectionneur de conquêtes. Pourtant, avec moi, tout a changé : il sest calmé, il a voulu sengager sérieusement Il na jamais été avare, probablement à cause de ce que sa mère lui répétait :

Mon fils, une femme peut tout supporter par amour. Mais elle hésitera toujours à rester si lhomme na pas envie de lui donner sa place, même quand il en a la possibilité. Ce nest pas de la vénalité, cest du bon sens. Penser à la femme, cest aussi penser à lenfant quelle porte ou pourrait porter. Si tu rechignes pour elle, tu rechigneras demain pour votre enfant.

Arthur a retenu ces paroles. Comment aurait-il pu ne pas les intégrer, lui qui a grandi avec une mère forte, qui a tout reconstruit seule après avoir été quittée ?

Sa mère, Nathalie, a été chassée de chez elle avec un bébé dans les bras. Ses parents étaient loin, dans un village perdu en Bretagne. Elle était partie à Paris pour ses études, impatiente de quitter ce foyer modeste, plutôt misérable. Elle avait connu la précarité, vécu en foyer, travaillé à droite et à gauche.

Nathalie ne sest jamais mariée par amour, elle la fait par raison mais ça, Arthur ne la su que bien plus tard. Elle a rencontré un professeur à la retraite, Pierre Laurent, chez qui elle est devenue femme de ménage. Veuf, seul, il sest attaché très vite à elle et à Arthur, quil a traité comme son fils.

Un jour, Pierre a proposé à Nathalie de lépouser et de tout léguer à elle et à lenfant, ne voulant pas les laisser dans la détresse. Elle a accepté, non pour elle, mais pour donner à son fils un vrai avenir.

Après leur mariage discret, Nathalie a repris des études, obtenu sa licence, monté une petite société de services : ménage, traiteur Les affaires ont marché. Pierre, pour Arthur, fut un père exemplaire. Son père biologique, lui, a disparu dès quon le lui a demandé. « Tas retrouvé chaussure à ton pied ? Tant mieux. Dis rien au gamin. Quil sache jamais qui je suis. »

Elle a respecté sa volonté. Arthur na appris la vérité quà la mort de Pierre, à dix-neuf ans.
Il ta aimé dun amour plus fort que nimporte quel père, tu sais, lui confia Nathalie limportant, cest ce que tu as vécu. Ce nest pas le sang qui compte, mais ce quon donne par amour.

Jai toujours été touchée par cette histoire. Peut-être parce que, dans un sens, Maxime et moi vivons la même chose.

Arthur a aimé, il a vécu, il a rencontré de nombreuses femmes, de belles carrières. Mais comme il disait à sa mère :
Elles sont parfaites mais je ne ressens rien. Ou alors, elles vivent pour leur boulot, ou la déco de leur appart ressemble à un musée, cest glacial. Non ce nest pas pour moi.

Jai débarqué dans sa vie, et Nathalie ne sest pas formalisée du fait que jai un fils. Elle a simplement demandé à Arthur :
Tu es prêt à assumer ? Pas séduire une femme, mais faire équipe avec elle et son enfant ?

Et si Maxime ne maccepte pas ?
Alors tu fais en sorte de devenir quelquun pour lui. Ne demande jamais à une mère de choisir entre son fils et toi. Tu vas devoir mériter leur confiance, tous les deux.

Cest ce quil a fait Mais je sens bien que quelque chose bloque. Aujourdhui, face à Aude, je panique : vivre avec un homme qui naime pas mon fils, cest impossible.

Aude me lance un regard appuyé, hésite un instant, puis :

Quest-ce quil ta dit, exactement ?

Rien. Juste quil voulait que Maxime aille chez mes parents la semaine suivant notre mariage.

Jai jeté ma cuillère sur la table lamentable. Le serveur a sursauté, Aude a tourné la tête dun air désolé. Puis, sans prévenir, elle ma collé une petite tape sur le front, comme quand on était gamines.

Aïe ! Tu exagères ! je proteste.

Arrête, cest rien. Elle rigole. Alors, cest pour quand quon arrête de râler et quon apprend à communiquer, ma grande ?

Tu veux dire parler à Arthur, cest ça ? Mais et si

Si tu avais parlé plus tôt, ta vie serait différente. On ne peut pas revenir en arrière, Julie, mais on peut arrêter de supposer que les autres devinent ce quon ressent.

Je détourne les yeux, pensive. Ma sœur est parfois insupportable, mais elle a raison. Maxime, je lai eu seule, à la suite dune première histoire, toute aussi secrète que brève. Jétais encore au lycée, jadmirais en silence Nicolas, qui ne sest jamais vraiment intéressé à moi. Après le bac, un soir, il ma raccompagnée et tout a basculé.

Pourquoi ai-je accepté ? Je ne sais pas. Jamais je nen ai parlé à maman, ni même à Aude, qui pourtant savait tout de moi. Et puis il était trop tard. Jai tardé à parler, jai attendu jusquà ce que mon secret soit trop lourd. Cest finalement Aude qui sest doutée de quelque chose. Par solidarité avec ses copains, elle a fait passer le message à Nicolas que tout était terminé. Moi, jai fini par meffondrer.

Maman Jamais je ne me sentie aussi coupable, ni soulagée que ce jour-là. Nous avons pleuré ensemble, puis papa, en apprenant la nouvelle, a levé les bras au ciel :

Mais enfin, arrêtez de pleurer ! On va avoir un petit-fils ! Cest la vie !

Et Maxime est né dans une famille atypique mais aimante, sans père officiel, mais avec des bras pour laccueillir.

Grâce à cette famille, jai pu continuer mes études, travailler, trouver ma voie. Aujourdhui, après toutes ces années à me débrouiller, céder à lenvie dune nouvelle vie me fait terriblement peur. Mettre mon fils en danger, préférer MES sentiments aux siens, est-ce raisonnable ?

Aude, moqueuse, demande une cuillère au serveur et commande des éclairs au chocolat.
Julie, il est temps de grandir dans ta tête. Parle à Arthur. Demande-lui, franchement, pourquoi il ta demandé de laisser Maxime chez tes parents pour la semaine.

Tu crois que cest si facile ?

Bien sûr ! Prends ton téléphone et appelle-le !

Il est en réunion !

Écris un message alors !

Et il pensera quoi de moi ?

Que tu es celle quil veut épouser ! Tu portes sa bague, non ? Assume.

Je ne sais même pas ce que je veux Je suis à deux doigts de pleurer, tout de même je prends le téléphone.

Aude lève les yeux au ciel mais me soutient.
La réponse arrive vite, un petit « bip » joyeux et un mot, simple, marrache un sourire.

Tu vois ? souffle Aude, satisfaite, jetant un coup dœil à lhorloge. Et voilà, je file ! Chacun sa vie ! Prends soin de toi et de Maxime. Je suis certaine que, lui aussi, serait heureux davoir Arthur comme papa. Mais je ne tai rien dit.

Aude file, me tire la langue sur le pas de la porte, tapote son front et répète, mi-railleuse, mi-complice : « Réfléchis bien ! ».

Et jai réfléchi.
Ma décision nétait plus vraiment une supposition, elle simposait delle-même.

Trois ans plus tard, Maxime, fier, reçoit dans ses bras pour la première fois sa petite sœur, que son beau-père son papa lui confie avec douceur. Je fais un pas, anxieuse, mais Arthur me retient, les bras autour de mes épaules :

Naie pas peur, tout va bien se passer. Nest-ce pas, mon grand ?

Papa, allez ! Maxime soulève délicatement les dentelles du couffin, et me jette un sourire rayonnant. Maman elle est belle, hein ?

Oui, mon fils. Elle est belle. Notre vie est belle, aussi.

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