Malgré le fait que nous serrions déjà la ceinture à tous les niveaux, mon mari vient de déclarer bien sérieusement, hier, à la réception de son salaire : « Voilà, je commence à mettre de côté pour acheter un appartement à notre fils. » Eh bien, cette prise dinitiative, loin de menthousiasmer, ma laissée perplexe. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.
Il y a une dizaine dannées, mon cher époux débarquait à Lyon, tout frais émoulu de sa province, pour travailler sur les chantiers. Enfin, pas vraiment le type de boulot glam quon rêve davoir la poussière, les bottes en caoutchouc, et jen passe. Avant quon ne se connaisse, il envoyait une grande partie de son salaire à sa mère, ne gardant que de quoi sacheter un sandwich jambon-beurre au coin de la rue. Ses collègues lui prodiguaient tous les conseils possibles sur lart déconomiser pour acheter ne serait-ce quune chambre de bonne, mais son grand bonheur semblait être de tout donner à sa maman. Et ce, alors même quelle était mère de trois garçons mon futur mari le plus généreux dentre eux, les autres se limitant à la charité syndicale du dimanche.
Après notre mariage, nous nous sommes installés dans le deux-pièces de ma mère et ma grand-mère, un appartement dont les murs navaient pas vu lombre dun coup de pinceau depuis Giscard. Au début, il était adorable avec moi. Avec ma mère et ma grand-mère ? Disons quil prenait ses distances. Je me disais que cétait temporaire, quavec un peu de chance et un bon ragout, il finirait par leur adresser la parole autrement que pour demander le sel. Après un an, il a en effet changé malheureusement, pas dans le bon sens. Il a commencé à boire, à être désagréable, et à nous reprocher létat du papier peint. Honnêtement, la séparation aurait été la solution la plus sensée, mais il a très vite insisté pour que lon fasse un enfant. Et naïve comme jétais, jai cru que ça allait arranger les choses.
Spoiler : ça na fait quempirer. Les fins de mois sont devenues synonymes de pâtes, encore des pâtes, toujours des pâtes. Mon maigre congé maternité partait dans des couches-culottes, et notre budget commun était aussi uni que la couronne de Louis XVI après la Révolution.
Cest maman qui réglait les factures délectricité avec ses petits chèques, machetait les médicaments hors de prix pour ma maladie chronique et claquait tout le reste dans le fromage et les produits ménagers. Même mémé, avec sa pension minuscule quelle économisait pour son enterrement, a dû casser la tirelire pour financer notre mariage. Pas que nos invités de la famille de mon mari aient mis la main à la poche pour le grand jour on aurait mieux fait de se contenter dun vin dhonneur avec des cacahuètes, mais Monsieur tenait à une fête digne de la Place Vendôme.
En sept ans de vie commune, il a mis la main à la poche pour sa mère plus que pour notre couple. Résultat : chez elle, tout est neuf du sol au plafond, on pourrait croire à un catalogue Ikéa, payé grâce à la sueur de mon mari. Pendant que nous, on finissait à manger des pâtes, lui, planquait parfois de largent destiné à sa chère maman rien que de lévoquer, jen ai des palpitations. On sest expliqués mille fois là-dessus, il jurait ses grands dieux que cétait fini Puis la suite, vous devinez.
Après le décès de sa mère, mon mari et son frère aîné, pris dune illumination fraternelle (ou dune crise de bêtise aiguë), ont laissé leur part de maison au plus jeune, histoire de ne garder que les souvenirs et les factures. Autrement dit, il a investi dans le bien-être de sa mère, dans lamélioration de notre train-train morose, puis a baissé les bras lorsquil sagissait de garder une part de ce qui lui revenait. Jai bien tenté de le raisonner, mais rien à faire. Cachez cette succession que je ne saurais toucher.
Depuis la naissance du petit, mon mari nest plus le prince charmant : il est devenu radin pour les courses, râle pour une baguette de trop, se dispute pour tout et rien, et picole plus souvent quà son tour. Je nose pas divorcer : le gamin est trop petit, et moi, avec ma santé de moineau et la menace du licenciement dès la fin de mon congé mater, je nose pas trop faire des vagues.
Il sen frotte les mains, dailleurs : il narrête pas de me seriner que nous moi, maman, et mamie nous nourrissons sur son dos. Comme si notre budget venait uniquement de son salaire, alors quon compose tant bien que mal avec les économies de tout le monde.
Ce rêve dacheter enfin notre appartement, jen parle depuis des années. Mais à force dattendre, jai presque limpression que le seul espace quon achètera sera une cave. Et voilà quhier, il est revenu à la charge : il faut épargner le tiers de son modeste salaire, ce qui veut dire faire la diète aux croissants pendant cinq, dix, vingt ans ! Je refuse catégoriquement mais monsieur sentête.
Et franchement, je ne peux mempêcher de soupçonner que, derrière cette histoire dappart pour le fiston, il cache un plan de fuite. Vu comment lambiance avec lui est devenue aussi chaleureuse quune salle dattente de la SNCF en grève, jai limpression quil accumule discrètement pour se tirer et nous laisser avec un Frigidaire vide.
Quand jai partagé mes doutes, il a juré quil a, lui aussi, peur que je le vire un jour. Et cest vrai, par fierté blessée, jai bien râlé plus dune fois à lidée de réquisitionner ses valises mais ce nest pas ce que je veux. Jaimerais juste quil arrête dêtre odieux avec maman et mémé, et je pourrai rester aussi muette quune carpe au fond de la Seine.
Mais non. Il ne semble pas vouloir changer. Ma vie conjugale tourne au vaudeville sombre, dont je ne vois, honnêtement, ni la sortie ni la morale.