Le Lutin du Foyer

Le Lutin de la Maison

Martin, cest toi qui as rangé la cour ? demanda Claire à son fils, lui touchant doucement lépaule.

Le garçon sursauta et retira ses écouteurs. Les monstres sur lécran continuaient de se battre, mais Martin ne les regardait déjà plus.

Quoi, maman ?

Je te demande, tu es rentré il y a longtemps de lécole ?

À linstant.

Alors, qui a rangé dehors ?

Comment je saurais ? Peut-être Élise ?

Claire esquissa un sourire. Sa petite de trois ans était débrouillarde, certes, mais pas au point de faire ce genre de ménage.

Très drôle !

Alors, cétait le lutin !

Bien sûr, cest ça ! Petit malin ! File plutôt chez mamie chercher Élise et ramène-la. Elle sattarde. Et moi, je vais préparer le dîner. Tu as faim ?

Oui ! On a mangé des pains au chocolat à la cantine avec les copains, mais cétait après le deuxième cours. Dis, maman, cest quand quon repasse en matinée à lécole ?

Je ne sais pas, mon grand. Ils nen parlent pas encore. Lécole est saturée.

Tant pis. Au moins je peux dormir plus. Martin trouvait toujours du positif à tout.

Claire embrassa les cheveux bruns de son fils et lui ébouriffa loreille, riant de ses tentatives déviter sa tendresse, puis se dirigea vers la cuisine.

Les adolescents

Treize ans. Il se croit déjà adulte, mais À chaque fois que Claire embrassait ses cheveux foncés, rudes comme ceux de son père, il frissonnait.

Ses enfants étaient si différents. Martin, brun, aux yeux bleus, grand, ressemblait à son père, Alexandre, comme deux gouttes deau, aussi bien par le physique que de tempérament. Têtu, responsable, généreux Même sil navait pas rangé la cour, il avait bien lavé la vaisselle, et le carrelage de la cuisine brillait encore. Un vrai soutien ! Où en trouverait-elle un autre ? À moins quÉlise ne grandisse vite

Élise, cétait le miracle de Claire. Près de dix ans dattente, une petite lueur despoir. Les problèmes daprès la naissance de Martin avaient failli rendre un second enfant impossible, mais le destin avait fait naître leur petite fille. Claire cétait reconnue en elle : chevelure blonde toute bouclée, yeux bleus comme ceux de Martin. Douceur incarnée, venant se coller contre sa mère ou son grand frère, un sourire illuminant la pièce.

Ma chérie, tu es bien là ?

Son sourire était unique. Jamais Claire ne connaissait plus belle joie, mais il y avait aussi cette douloureuse piqûre au cœur. Son sourire, cétait celui dAlexandre. Son mari, héros du feu, pompier. Il avait sauvé une famille entière lors dun incendie. Il était retourné chercher la grand-mère qui refusait de partir, préférant sauver ses animaux. Le feu était trop rapide

Claire avait su dès la première seconde. Son cœur sétait serré, annonciateur de lirréparable. Elle avait arraché Élise de ses bras en pleurs, confiée à sa belle-mère arrivée pour aider, et elle sétait précipitée à la caserne du SDIS du bourg voisin, mains crispées sur le volant, ne sentant ni son lait qui tachait son t-shirt, ni ses bras figés par la peur. Comment avait-elle tenu ? Comment na-t-elle pas craqué ?

Les enfants lont sauvée. Martin, toujours près delle, comme son ombre.

Martin, allons au lit ! Sa belle-mère, Denise, debout à peine, ne labandonna pas, la forçant à boire, manger, déposant Élise au sein, lui tenant la main.

Je reste avec maman ! Le petit pressait sa joue contre la main glacée de Claire. Mamie, pourquoi elle a les mains froides ?

Claire se rappelait tout cela par bribes, tout comme les bagages préparés à la hâte, les jouets entassés dans les sacs.

Je ne peux plus vivre ici Jai limpression quAlex va entrer et crier, comme toujours : « Je suis là ! »

Cest bien normal, Claire. Allez, viens chez moi, tu resteras un temps, on trouvera une solution.

Non Chez vous non plus, je ne veux pas Pardon. Partout, il est là Je vais aller chez ma grand-mère.

Mais voyons ! personne ny habite depuis des années, tu ne peux pas y emmener les enfants !

Si. Il suffit juste de mettre un peu dordre. Et puis, vous êtes tout près. Jaurai besoin de vous.

Tu es tout ce qui me reste

Non, maman Je nen peux plus Ne pleurons pas, il y a trop à faire. Surveille Élise, je termine les bagages. Il serait bien de nourrir Martin aussi. Depuis quelques jours il ne mange que si je suis à table, mais moi lappétit

Ce nest pas possible ! la voix de Denise sendurcit. Tu es mère ! Si tu tiens debout, ils iront bien eux aussi. Si tu craques, que vont-ils devenir ? Jai plus la force ni la santé. Prends soin de toi !

Claire saisit les mains de sa belle-mère, les embrassa, puis retourna à ses valises. Il fallait fuir, loin. Le bonheur de cet appartement, elle ne le retrouverait pas, et arpenter ces pièces pleines de son fantôme était insupportable.

La vieille maison de sa grand-mère laccueillit sans chaleur. Elle sen voulait dailleurs : elle lavait délaissée après son départ. Elle se promène dans chaque pièce, effleure les murs du bout des doigts, époussette la commode encore recouverte de la nappe brodée par sa grand-mère, ouvre les fenêtres à lair vif dautomne.

Maman, emmène les petits pour le moment. Je viendrai bientôt nourrir Élise.

Tu ten sors, sûre ?

Bien sûr

Claire ne resta pas seule longtemps. Au bout dune demi-heure, la porte dentrée claque et, sur le seuil, apparaît Sophie, son amie denfance.

Tu aurais pu prévenir ! Fier comme un coq hein ? Où sont les chiffons ?

Sophie, pipelette invétérée mais infatigable pour aider « les siens ». Claire la serre maladroitement dans ses bras, mains mouillées de savon.

Coucou

Salut ! Les enfants ?

Chez ma mère.

Compris. Allez, retroussons-nous les manches ! Tu dors ici ou chez ta mère ?

Ici ce soir.

Alors, bouge-toi !

Sophie attrape une bassine.

Sophie ! sétonne Claire en la regardant.

Quoi ? Ah, ça Oui, je suis enceinte.

Depuis quand ?

Février. Nen fais pas tout un plat ! Je suis enceinte, pas malade.

De qui ?

À ton avis ! Sophie prend un chiffon, nettoie le rebord de fenêtre. Bouh, quelle crasse !

Grégoire ? Mais il est

Parti, oui. Je vais être mère célibataire. On en reparlera plus tard.

Tu crois quil reviendra ?

Grégoire ? Jamais. Il préfère sa liberté. Tant pis. Moi, jaurai un fils ou une fille

On t’a dit le sexe ?

Non, il se cache. Mais peu importe ! Mon bébé, Claire. Imagine ! Le mien !

Claire savait ce que cela signifiait pour Sophie. Son premier mari lavait quittée car ils narrivaient pas à avoir denfants ; toute sa belle-famille lui en voulait. Finalement, il sest avéré que le problème venait de lui, et pas delle Il a eu un fils et une fille avec sa nouvelle femme. Sophie, elle, avait fini par pardonner et se réjouir pour lui sans regrets, car sinon, sa nouvelle chance naurait jamais vu le jour.

Le ménage dura jusquau soir, mais ça en valait la peine. La maison sembla respirer, sagiter de nouveau, vivante.

Sophie, lessivée mais ravie, sassit à la table, observant Claire préparer le thé, songeuse.

Comme le temps file

Naguère, elles couraient ici voler des madeleines sur le plat de la grand-mère avant de filer à la rivière sous ses cris :

Petites canailles ! Vous ne pouvez pas manger normalement, non ?

Elles levaient la main en promettant : Dans une heure !

Cette heure sétirait toute la soirée, puis, pour se faire pardonner, elles aidaient la grand-mère au jardin quand la fraîcheur tombait. Elle gérait tout toute seule, en plus de travailler à la fromagerie. Claire était sa petite-fille aînée sa mère morte en couches et son père, accablé, parti vivre en ville. La grand-mère navait eu dautre choix que de recueillir la fillette.

Quand le fils eut un autre enfant, la grand-mère conduisit Claire vivre en ville. Ce fut bref. À trois ans, Claire ne comprenait pas pourquoi sa grand-mère sempressait de rentrer et pleurait tout le voyage, la serrant contre elle.

La grand-mère mourut quand Claire avait à peine dix-huit ans. Elle venait de rencontrer Alexandre, et, ivre damour, elle navait pas remarqué à quel point sa grand-mère déclinait. Elle réalisa trop tard, nayant finalement que trois mois pour tout se dire

Mais sa grand-mère avait appelé Denise, la future belle-mère de Claire, lui avait parlé longuement. On ne sut jamais quels mots furent échangés, mais Claire eut alors une vraie mère. Elle osait désormais l’appeler “maman”.

Je peux ?

Le léger hochement de tête avait suffi. Seule sa grand-mère avait eu droit à ses confidences, mais désormais Denise la regardait pareil, avec toute la tendresse du monde.

Jamais de disputes avec Denise. Jamais. Pourquoi ? Elle avait reçu de sa belle-mère que soutien, douceur et conseils attentionnés. Peu de gens connaissent une telle complicité dâme. Claire le savait.

Dailleurs, elle avait appris de sa propre expérience que la famille ne tient pas quau sang. Après la mort de la grand-mère, débarquèrent à limproviste le père, la belle-mère, la grand-mère paternelle.

Belle maison On pourrait bien la vendre.

Une femme haute, vociférante, jusquici inconnue, parcourait la cour de son regard sévère.

Mais cest un vrai capharnaüm. Il faudrait y mettre un peu dordre avant la vente. Les acheteurs aiment quand cest propre.

Quels acheteurs ? Claire sursauta, tremblante. Après les funérailles, elle avait erré, absente, entre la cuisine et la cour, vacillante, espérant encore voir la silhouette de sa grand-mère.

Ceux qui achèteront la maison !

Claire ne répondit rien. Elle partit derrière la remise, la nausée au ventre, puis revint. Denise était là.

Vous partez, et vite !

Mais pour qui vous prenez-vous ?

Cette maison est à Claire. Il y a un acte notarié, tout est en règle, cest moi qui ai aidé à tout arranger. Alors filez ! Vous navez rien à faire ici. Voler une orpheline !

La tempête éclata, mais Claire resta à lécart, cueillie par Denise qui la couchait déjà dans sa chambre, lui prêtant un peignoir propre.

Arrête de pleurer, je ne laisserai jamais personne te faire du mal. Bois un thé, repose-toi, on parlera plus tard.

Elle ne revit son père quau mariage.

Il navait pas été invité, mais il était venu de sa propre initiative, ému.

Les invités taquinaient Alexandre tentant demmailloter un poupon ; Claire riait aux éclats, quand une main sur son épaule la fit se retourner.

Bonjour, ma fille

Claire, éberluée, narticula rien. Son père lui remit discrètement des clés.

Pardonne-moi. Les papiers sont avec Denise. Elle texpliquera tout. Sois heureuse.

Il sortit sans se retourner. Lappartement quil lui offrit était petit, mais cosy : deux pièces et une grande cuisine. Claire nen saisissait pas le sens immédiat.

Claire, ici tu seras plus à laise. Cest la ville, il y a plus dopportunités, tu pourras continuer tes études.

Denise, radieuse, lavait convaincue daccepter. Elle sétait arrangée avec son père pour quil tende la main, enfin.

Il le faut. Seulement, quand ? sourit Claire, jetant un regard complice à Denise.

Ah oui ?

Oui, cest tout récent. Même Alexandre nest pas au courant.

Compte sur moi. Tu es brillante. Il faut faire quelque chose de ta tête.

Claire termina ses études à lantenne universitaire du coin. Denise gardait Martin, aidait avec les courses. Quand Claire commença à travailler et Martin entra à la maternelle, tout le monde sentit le poids salléger.

On part à la mer ! avait crié Alexandre, riant derrière ses enfants en train de bondir de joie.

Leur unique vacances au bord de lAtlantique Claire et Alexandre nen finissaient pas de nager, Martin jouait sur la plage sous lœil attentif de sa grand-mère. Les soirs, ils se promenaient sur le front de mer et la jetée sous le ciel constellé.

Un soir, Alexandre resta à terre pour surveiller Martin à la fête foraine tandis que Claire et Denise marchaient sur la jetée, papotant de tout et de rien.

Au bout, un couple se disputait, criant, saccusant, puis sen allant à grands pas sans se soucier des autres.

Denise soupira.

Pourquoi perdre son temps ainsi ? Certains ne comprennent pas qu’ils se volent du bonheur Ils finiront par se réconcilier, mais ils auront déjà perdu une soirée, ou davantage. À quoi bon ?

Pourquoi vous dites ça ? demanda Claire.

Parce quon crie ainsi quand on tient encore lun à lautre. As-tu vu comme elle courait après lui, en larmes ? Elle pardonnera, il laimera encore. Mais la soirée est perdue. Le jour aussi peut-être. S’ils ne se retrouvent pas avant le matin, cest du temps envolé. Quand tu auras un peu plus de recul, pense à eux. Préfères-tu gaspiller les minutes, les jours Cest si court, Claire Si court

Aujourdhui, Claire remercierait Denise pour cette leçon : elles navaient jamais gaspillé une seconde ensemble.

Soudain, elle faillit laisser tomber la bouilloire : une ombre passe devant la fenêtre de cuisine. Ce nétait pas Martin. Un homme rôdait dehors.

Première réaction : fermer à clé et appeler à laide. Puis elle se ressaisit. Les enfants et Denise nallaient pas tarder. Elle prend courage, avance vers la porte, la poignée de la vieille théière chaude dans sa main.

Qui est là ?

La porte du garage grince. Claire sent la peur monter.

Que voulez-vous ? Je vais crier !

Une ombre avance.

Ne crie pas, Claire. Cest moi, Luc.

Claire, soulagée, pose la théière, se brûle un peu en la posant précipitamment.

Mais que fais-tu donc dans ma cour, Luc ? Pourquoi nes-tu pas entré ?

Petit homme robuste, Luc semblait subitement gêné, comme Martin quand il avait fait une bêtise.

Tu vois La porte de ton garage était de travers. Je voulais la réparer avant mon départ à la miellerie demain. Je ne savais pas quand je pourrais repasser.

Claire sétonne.

La porte du garage ?

Tout semboîte enfin : la cour propre, la clôture réparée, le passage refait près du jardin.

Alors cest toi mon lutin de la maison ! Claire sourit.

Qui ça ?

Le lutin ! Celui qui veille ici, aide et répare, même sil ne boit pas de lait dans la soucoupe. Martin dit quil faudrait un chat pour lui tenir compagnie. Il sennuie, tu crois ?

À la faible lumière de la cuisine, Luc rougit.

Désolé, jaurais dû ten parler plus tôt.

Merci Luc. Mais pourquoi ?

Luc ne répondit pas. Il enjamba la haie sans saluer, ignorant Denise et les enfants qui rentraient.

Il sest montré, hein ! Denise ricana, tendit un litre de lait à Claire. Range-le au frigo.

Tu étais au courant ?

À ton avis ? Tout le village sait que Luc taime depuis que tu voyais Alexandre. Tu nas rien vu ?

Non

Tu plaisantes ? Denise était surprise. Tu ne mens pas ?

À quoi bon ? Je lignorais.

Allez, viens, il est temps de parler ! Denise poussa Élise devant elle. Mais dabord, les enfants au lit. Ce sera long.

Elles discutèrent jusquau petit matin. Claire versait régulièrement de leau chaude à sa belle-mère, suspendue à ses lèvres.

Il est venu il y a un an, demandant ta main. Puisquil ny a personne de plus proche que moi, autant demander à la famille ! Quel roublard ! Il savait me flatter.

Et tu as accepté ?

Pourquoi pas ? Tu es jeune, la vie devant toi ! Les enfants vont grandir, partir Et tu vas rester là, veillant sur moi. Ce nest pas gai ! Vis ! Alexandre, tu las aimé dun amour rare. Mais il y a des heureux qui se relèvent après le deuil. Il faut accepter ce don de la vie. Même si tu naimes pas Luc comme Alexandre si tu es bien, apaisée, ce sera déjà tant ! Martin a besoin dune figure paternelle. Luc est déjà son ami. Tu savais quil lui apprend à conduire ?

Non

Voilà. Il craint de ten parler, peur que tu penses quil trahit la mémoire de son père.

Quelle bêtise !

Alors, rassure ton fils. Il aime Luc, mais craint la désapprobation. Élise est trop petite, elle ne se rend pas compte. Mais Martin Fais attention à lui, mais toi aussi

Et moi ?

Tu as le droit au bonheur, Claire. Denise sourit tendrement, ramenant la tasse de thé. Encore un peu deau chaude ? Je meurs de soif !

Un an plus tard, Claire et Luc se marieraient. Et dans lannée, un autre garçon naîtrait.

Oh, regarde maman, ses cheveux sont tout fous ! Au retour de la maternité, Claire retire le bonnet du bébé, caresse sa chevelure de blond filasse, comme Élise.

On dirait un vrai lutin ! Denise le langera adroitement, le prenant dans ses bras. Bienvenue, petit-fils ! Appelle-moi Mamie Denise.

Maman

Cest pour plus tard ! Va le nourrir, je vais en cuisine. Tu veux quoi ?

Le grand chat roux, offert à Martin par son beau-père, entrera dans la chambre, grimpera sur le rebord de fenêtre, puis sarrêtera, contemplant Claire assoupie et son bébé. Le silence viendra sinstaller, enlacera le chat, admirant lui aussi ce bonheur aussi fragile que précieux.

Au loin, la cuillère tintera, le rire dÉlise résonnera, et le silence sen ira, caressant au passage loreille du chat. Il secouera la tête, se frottera les babines, prêt à accueillir le nouveau venu.

Allez, va ! Ici, les gardiens de bonheur sont déjà nombreux.

Dans la vie, le vrai bonheur est tissé de liens tendres et discrets, de gestes silencieux, damitiés et damour qui savent, même dans la douleur, trouver la force de renaître. Il faut apprendre à accueillir ce bonheur, à laisser nos cœurs ouverts, car la vie réserve souvent un autre printemps, une nouvelle lumière, même lorsque tout semble fini.

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