Journal de Paul Lesprit de la maison
Paul, cest toi qui as rangé la cour ? Ma mère, Anne, posa une main sur mon épaule.
Je sursautai, retirant mes écouteurs. Les monstres continuaient de se battre sur lécran de lordinateur, mais je ny prêtais plus attention.
Hein, maman ?
Dis-moi, tu rentres de lécole depuis longtemps ?
Je viens darriver.
Alors, qui a rangé dehors ?
Comment je saurais ? Peut-être Camille ?
Maman sourit. Ma petite sœur de trois ans était bien dégourdie, certes, mais on ne pouvait pas lui attribuer un tel exploit.
Tu plaisantes !
Alors, cest lesprit de la maison !
Ah ah ! Oui, cest ça ! Sacré bavard, va ! Va donc chez ta grand-mère pour ramener Camille ! Elle sest attardée. Je vais préparer le dîner. Tu as faim ?
Grave ! On a mangé quelques brioches à la cantine avec les garçons, mais cétait après le deuxième cours. Dis, maman, tu sais quand on passe en classe du matin ?
Je ne sais pas encore, mon chéri. Lécole est surchargée, ils nen parlent pas.
Bon Au moins, on peut dormir plus le matin. Comme dhabitude, jessayais de voir le bon côté des choses.
Maman embrassa mes cheveux noirs, me tira gentiment loreille alors que jesquissais un geste dévitement, et partit à la cuisine.
Ah, les ados
Treize ans et je me prenais déjà pour un grand. Pourtant, à chaque baiser maternel sur mes cheveux, je sentais mon cœur se serrer.
Nous étions bien différents, ma sœur et moi. Moi, brun, grand, aux yeux bleus dun bleu sombre, je ressemblais trait pour trait à mon père, François. Et pas seulement physiquement : je commençais à avoir son caractère têtu, responsable, gentil Peut-être que je navais pas rangé la cour, mais la vaisselle, cétait mon œuvre. Et le sol de la cuisine reluisait encore de ma serpillière. Où trouver un meilleur assistant ? Peut-être un jour Camille, en grandissant.
Camille, cétait le miracle de maman. Presque dix ans dattente, un espoir minuscule qui a suffi. Après la naissance difficile de mon aîné, on avait cru que cétait fini. Pourtant, Camille était arrivée, lumineuse comme un bouton dor. Des boucles blondes toutes légères, les mêmes yeux bleus que moi. Elle tirait plutôt du côté dAnne, maman, douce comme un chaton, toujours à se blottir contre maman ou moi.
Camille, tout va bien ?
La pièce silluminait de son sourire denfant. Personne au monde ne souriait comme ma petite sœur. Et ce sourire, il faisait du bien à maman, mais il serrait aussi le cœur : cétait le sourire de papa. De François.
Papa nétait plus là
Maman avait envie de hurler sa peine, mais il ne fallait pas. On était là.
Mon père était pompier. Il sauvait les gens des flammes, il a sauvé toute une famille de la banlieue Puis il est retourné chercher la grand-mère qui refusait de partir sans ses bêtes. La trappe de feu sest refermée.
Maman a su avant tout le monde que papa nétait plus là. Le cœur sapprête, on le sent. Elle a arraché Camille qui pleurait dans ses bras, crié à ma grand-mère Hélène, venue aider avec le bébé :
Maman, prenez-la ! Il faut que je téléphone !
Puis elle a foncé en voiture à la caserne des pompiers de la ville voisine, les nerfs tendus, la chemise trempée de lait.
Comment a-t-elle tenu ? Sans sombrer ? Nous, les enfants, on la maintenue debout. Je ne lai pas quittée un instant.
Paul, viens, il faut dormir ! Ma grand-mère Hélène, fatiguée, mais solide, forçait maman à manger, à boire, à nourrir Camille.
Je reste avec maman ! Je secouais la tête, serrant sa main contre ma joue. Mamie, pourquoi ses mains sont aussi froides ?
Maman se souvient à peine de ces jours. Elle rassemblait les affaires, éparpillait les jouets dans les sacs.
Je ne peux plus rester ici À chaque instant, jattends que François entre en claquant la porte et crie, comme toujours : « Je suis rentré ! »
Tu as raison, Anne ! Venez chez moi, on trouvera une solution.
Non, je ne veux pas. Même chez vous, il y a trop de souvenirs. Cest trop dur Jirai dans la maison de mamie.
Mais enfin, Anne ! Cette maison est abandonnée depuis des années ! Tu ne peux pas emmener les enfants là-bas !
Je vais juste faire un peu de ménage. Et puis vous êtes près de moi. Jai besoin de vous, maman.
Bien sûr. On ne se quittera pas.
Il ne faut pas pleurer On a tant à faire. Occupez-vous de Camille. Je termine nos bagages. Et Paul ne mange plus rien sauf avec moi, mais je nai plus dappétit.
Ce nest pas possible ! lança Hélène dune voix ferme. Tu es mère ! Si tu vas bien, les enfants aussi. Si tu técroules, que deviendront-ils ? Je ne tiendrai pas à mon âge. Prends soin de toi !
Maman la embrassée sur les mains, puis a recommencé à préparer nos affaires. Il fallait fuir, le plus loin possible. Le bonheur de cette petite maison ne reviendrait pas. Arpenter ces pièces chargées de souvenirs était devenu insupportable
La maison de grand-mère nous a accueillis fraîchement. Maman lavait abandonnée, négligée.
Elle se promena, traînant la main sur les murs, chassant la poussière du vieux buffet sous une nappe brodée, puis a ouvert grand les fenêtres, laissant entrer lair froid doctobre.
Maman, emmène les enfants. Je viendrai nourrir Camille plus tard.
Tu ten sortiras ?
Oui
Pourtant, maman ne resta pas seule longtemps. Au bout dune demi-heure, Claire, son amie denfance, débarqua.
Taurais pu prévenir, tu sais ! Donne-moi une éponge !
Autoritaire, toujours prête à aider, Claire savait transformer une corvée en éclats de rire.
Maman essuya ses mains pleines de mousse, étreignit maladroitement son amie.
Salut
Salut ! Où sont les enfants ?
Chez ma mère.
Parfait ! On se met au boulot, alors ? Ou tu dors ici ce soir ?
Je comptais rester.
Ben alors, au travail !
Puis Claire, les yeux rieurs, chercha la bassine deau.
Claire ! Maman sexclama.
Quoi ? Ah, tu veux parler de ça Eh oui, cest arrivé en février. Arrête de tinquiéter, je suis enceinte pas malade.
De qui ?
Tu sais très bien Claire sourit, essuyant un rebord de fenêtre. Oui, Florian est parti. Mère célibataire, cest la vie. Tinquiète, tout va bien. Ce sera un fils ou une fille, cest mon enfant, Anne. Mon enfant !
Maman comprenait limportance de ces mots pour Claire. Elle avait divorcé parce quelle « ne pouvait pas avoir denfants », daprès sa belle-famille Finalement, cest le second mariage du premier époux qui révéla le vrai problème : lui. Après des soins, il eut une descendance. Claire, elle, avait trouvé la paix. Peu importait labandon du père de lenfant, son bonheur, fragile et neuf, battait désormais sous son cœur, fort.
Ensemble, elles nettoyèrent la maison jusquà la nuit. Et le vieux pavillon sembla souffler, frissonner, reprendre vie. Claire, épuisée mais heureuse, sassit à table, regardant maman préparer le thé.
Comme le temps file
Cela faisait-il si peu de temps quelles venaient ici chiper des tartes à la sortie du four avant de filer jouer près de la rivière ? La grand-mère dAnne, lançant : « Vous nallez jamais manger comme il faut, petites canailles ! » Et elles : « Dans une heure ! » Qui durait jusquau crépuscule.
Quand la chaleur tombait, elles aidaient aux travaux dans le jardin une belle exploitation, car il fallait élever Anne, orpheline de mère, délaissée par un père parti refaire sa vie en ville. Plus tard, Anne eut aussi une petite sœur, alors la grand-mère dut soccuper de tous.
Maman perdit sa grand-mère à dix-huit ans, juste au moment où elle commençait à fréquenter François. Elle navait pas vu le mal grandissant de sa grand-mère, obnubilée par ses premiers émois amoureux Seulement trois mois pour se dire lessentiel, bien trop peu
Mais la grand-mère avait eu le temps de faire quelque chose qui changea tout : elle appela Hélène, la mère de François, peu avant sa fin, et parla longuement avec elle. Anne na jamais su ce qui sétait dit, mais depuis, elle avait une autre maman, de cœur. Elle lappelait maman bien avant son mariage.
Les liens de sang ne valent pas toujours les vraies familles de lâme. Anne le savait.
Elle en fit lexpérience lors de larrivée soudaine de sa famille paternelle après le décès de la grand-mère : père, belle-mère et sa belle-mère à elle, bien décidés à vendre la maison.
Belle maison. Solide. On peut la vendre cher.
Mais qui voudrait lacheter ?
Anne, muette de douleur, ressassait la semaine de deuil. Elle espérait presque encore voir grand-mère surgir, écharpe au poignet, grogner contre les guêpes.
Les acheteurs ! précisa la belle-mère, agitant ses bras. Anne eut la nausée.
Heureusement, ma grand-mère Hélène intervint.
Sortez dici, tout de suite !
De quel droit ?
Cette maison appartient à Anne. Le testament et les papiers sont en règle. Il ny a rien à faire ici. Osez maltraiter une orpheline, tiens !
Lorage passa, Anne fut conduite par Hélène dans sa chambre, rassurée, enveloppée dun grand peignoir propre et dune tasse de thé.
Anne ne revit son père quà son mariage. Il lui remit les clés dun petit appartement offert en douce, et disparut.
Deux pièces, une grande cuisine. Dabord, Anne ne comprenait pas son utilité ; mais Hélène la poussa :
Mieux vaut la ville, cest plein de possibles ! Tu dois étudier. Je taiderai.
Elle obtint son diplôme, élevant Paul avec laide constante de sa belle-mère qui gardait Camille, aidait de toutes les façons possibles.
Le jour où Anne retourna travailler et que jentrai en maternelle, lair sembla plus léger.
On part à la mer ! sexclama papa en bouchant ses oreilles pour ne pas entendre nos cris.
Unique voyage familial. Maman et papa nageaient des heures, surveillaient du coin de lœil la plage où je bâtissais des châteaux de sable sous la surveillance dHélène. Le soir, ils flânaient main dans la main le long de la promenade jusquà la nuit étoilée.
Un soir, alors que papa faisait tourner la grande roue avec moi, maman et grand-mère marchaient sur le quai. Elles passaient près dun couple qui se chamaillait bruyamment, puis disparaissait bras dessus bras dessous dans lobscurité.
Grand-mère soupira :
Tu vois, Anne, la vie est courte. À quoi bon perdre du temps à se disputer ? Ces heures-là ne reviennent plus. Rappelle-toi cette scène quand tu seras tentée de tembrouiller avec François Le temps est si précieux.
Cest grâce à Hélène et à cette confidence que maman a pu, plus tard, chérir chaque instant avec mon père, sans jamais le gâcher.
Un soir, à la maison, maman faillit laisser tomber la bouilloire : elle venait de voir une silhouette passer devant la fenêtre. Ce nétait pas moi. Un homme rôdait dans le jardin, entre chien et loup.
Son premier réflexe fut de fermer la porte et de crier à laide, mais elle se souvint que nous allions arriver, avec grand-mère.
La poignée de la bouilloire chauffait. Elle déposa lustensile sur la table, puis, résolue, se dirigea vers la porte.
La lumière du dehors était éteinte, oubliée au retour à la maison.
Qui est là ?
La porte du débarras grinça, elle eut un frisson.
Que voulez-vous ? Je vais appeler à laide !
Lombre avança. Maman recula.
Ne crie pas, Anne. Cest moi, Luc.
Elle laissa tomber la bouilloire, surprise. Le métal bouillant laissa une marque sur sa cheville. En jurant à mi-voix, elle posa lobjet.
Quest-ce que tu fais dans la cour, Luc ? Pourquoi nes-tu pas entré ?
Luc, petit et costaud, baissa les yeux, comme je le faisais quand javais cassé une vitre à lécole.
Je voulais juste réparer la porte du cabanon Je pars demain à la ruche, et je ne sais pas quand je reviens. Je voulais aider avant de partir.
Maman comprit tout alors : la cour rangée, la clôture redressée, la petite passerelle refaite près de la buanderie
Ah mais alors, cest toi, mon « esprit de la maison » !
Quoi ?
Lesprit de la maison ! Il aide, il veille ! Sauf quil ne boit pas le lait, lui Paul veut quon prenne un chat, paraît que lesprit sennuie seul, nest-ce pas ?
Elle vit la gêne de Luc, éclairé par la lueur de la cuisine.
Désolée, jaurais dû te prévenir avant, murmura-t-il.
Merci. Mais pourquoi, Luc ?
Il ne répondit pas, passa la clôture, sans tenir compte de la grand-mère et nous, pétrifiés au portail.
Il est revenu ! lança grand-mère Hélène, tendant un litre de lait à maman. Va le mettre au frais.
Quoi, il est revenu ? Tu savais ?
Toute la ville est au courant. Luc taimait déjà du temps où tu sortais avec François. Tu ne voyais pas comment il te regardait ?
Non
Cest vrai ? Tu ne mens pas ?
Pourquoi mentirais-je ? Je ne savais pas.
Eh bien, viens, on va discuter. Dabord, les enfants au lit. La conversation est longue !
Elles parlèrent jusquau matin. Maman écoutait, les yeux grands ouverts.
Il est venu me voir ya un an, me demander ta main. Il voulait mon approbation Sacré malin, hein !
Tu as accepté ?
Pourquoi pas, Anne ? Tu es jeune ! Tu as droit au bonheur, même après la perte ! Et Luc, il taime, le petit. Paul a besoin dun homme autour de lui Savais-tu que Luc laidait à conduire ?
Non
Il ne veut pas tinquiéter. Mais parle-lui, à Paul. Quil se rassure, il a de laffection pour Luc mais nose pas, il craint de trahir la mémoire de son père Camille est trop petite, elle ne se rappelle même pas François, mais Paul, cest autre chose.
Et moi ?
Toi rien ! Grand-mère sourit en tendant sa tasse. Remplis-moi encore, jai soif !
Un an plus tard, maman et Luc se marièrent. Et, lannée suivante, un autre petit garçon vint au monde.
Oh regarde, maman, ses cheveux sont tout ébouriffés ! Maman ôta le bonnet du bébé à la maison, caressant la mèche blonde qui se dressait comme celle de Camille.
On dirait un petit lutin ! Grand-mère, habile, lemmitoufla et le prit dans ses bras. Bienvenue, mon petit-fils ! Tu peux mappeler mamie Hélène.
Maman
Je prévois ! Nourris-le, va, je file à la cuisine.
Le grand chat roux, offert à Paul par Luc, pointa son nez dans la chambre, bondit sur le rebord de la fenêtre, contemplant maman et le bébé endormi. Le silence sinstalla, câlinant le chat, tombant amoureux de ce bonheur fragile.
On entendit tinter une petite cuillère, le rire cristallin de Camille, et la tranquillité sauta du rebord, gratifiant le chat dun dernier câlin. Celui-ci, mécontent, secoua la tête puis fit sa toilette, prêt à accueillir ce nouveau membre de la famille.
Va, cest bon, tu vois, il y a déjà assez de gardiens, ici !
Aujourdhui encore, je retiens que le bonheur est un équilibre fragile, quil faut protéger et chérir sans relâche. Cest ce que je veux transmettre à mes enfants, à ma petite sœur, à toute ma famille.