Dis donc, tu nes pas commode, Philippe Moreau ! Ce nest pas pour rien quon tappelle le Loup Solitaire ! Impossible de te tirer un sourire Rien quà te regarder, on a la chair de poule. On taurait glacé, ou quoi ? Tas pas goût de vivre, cest ça ?
Célestine lui parlait encore, mais Philippe ne lécoutait plus. Il attrapa dun geste sec ses courses sur le comptoir de la petite supérette du village, et se dirigea vers la sortie dun pas décidé.
Tu sais que ta Claire est revenue chez sa mère, ces jours-ci ? Elle a ramené un gamin Tentends, Philippe Moreau ? Et si cétait vraiment ton fils ? Il va rester comme ça, à grandir sans père ? Il te ressemble drôlement, tu sais !
Les mots résonnèrent encore dans le vestibule, et Philippe faillit trébucher sur le seuil. Il ne se retourna pas. À quoi bon ? On na jamais rien pu prouver. Il na jamais eu le cœur de laver son linge sale en public. Ici, tout le monde croit tout savoir. Ce qu’ils ignorent, ils linventent. Impossible dexpliquer, et pourquoi le ferait-il ? Ce sont ses histoires, à lui et à Claire. Les autres nont pas à sy mêler.
Le soleil printanier, dune chaleur presque estivale, caressa le visage de Philippe, forçant ses paupières à se fermer sous léblouissement. Son visage se figea, impassible, presque sculpté. Il avança à tâtons, deux pas et un cri denfant le ramena à lui :
Attention !
Le garçon, dune dizaine dannées, se précipita sur le perron de lépicerie, attrapant précautionneusement deux chiots qui traînaient sur les marches.
Faites attention à eux, sil vous plaît !
Petite truffe décalée, yeux sombres aux paupières lourdes, oreilles légèrement décollées comme les siennes Oui, il y avait un air de famille. Les voisines du village avaient-elles donc raison de jacasser à ce propos ? Mais Philippe savait parfaitement que ce gamin, qui le scrutait si intensément, nétait pas son fils. Un cousin, tout au plus.
Vous ne voudriez pas dun chiot ? Regardez ses pattes ! Presque celles dun loup ! Il sera costaud, vous verrez !
Philippe secoua la tête dun air las et séloigna vers la ruelle la plus proche, détournant le chemin de chez lui. Là, ses forces le quittèrent. Il sappuya contre la haute clôture des Dubois, cherchant à retrouver sa respiration, luttant contre létreinte douloureuse qui crispait sa poitrine.
Pourquoi ? Pourquoi Claire était-elle revenue ? Pourquoi avoir ramené ce garçon, alors que tout aurait pu être autrement ? Oleg lavait-elle quitté ? Des questions tourbillonnaient, sans lui laisser un instant de répit, ramenant la même peine quil y a sept ans. Son cœur, insubordonné, continuait de frapper, douloureux. Il ny pouvait rien.
Lucie Dubois fit claquer le portillon, écarquilla les yeux, et se précipita vers lui :
Philippe ! Ça va ? Tu veux que je taide ? Je peux appeler Émile ?
Ses mains chaudes passèrent sur ses épaules. Philippe ouvrit difficilement les yeux.
Ce nest rien, Lucie. Je vais marcher un peu… Ça va passer.
Où comptes-tu aller, mon pauvre vieux ? Allez, appuie-toi sur moi. Doucement, voilà. Tu es lourd, Seigneur ! Ce nest pas raisonnable de tabîmer le cœur comme ça ! Qui sen occupera, si ce nest pas moi ? Tu es mon patient, oublie pas ! Je vais prendre ta tension, te faire une piqûre Tu seras vite remis sur pied, comme un haricot tout frais du jardin ! Marche, Philippe.
Ses jambes nobéissaient plus, mais Lucie était solide. Elle le traîna presque dans sa cour, donna un coup de pied dans la porte et appela :
Émile ! Viens maider !
Le reste lui échappa. Philippe reprit conscience sur le canapé, dans la maison des Dubois. Quelque chose pesait sur sa poitrine ; il eut peur dune crise cardiaque puis il constata, souriant faiblement, et se calma.
Une chatte grise, toute douce, lovée contre lui, léchait un de ses chatons. Les autres se bousculaient sur sa poitrine.
Mélusine sent ce que les gens ressentent. Si elle ta amené ses petits, cest que tu es un bon gars, Philippe. À quelquun dautre, elle ne les aurait pas confiés.
Lucie referma le cahier de devoirs de ses filles et sactiva autour de lui.
Cest presque ça ! Ton pouls est revenu à la normale. Ne me fais plus peur comme ça, Philippe ! Les routes sont impraticables, lambulance narrivera jamais. Tu voulais mourir ? Cest trop tôt, va ! Il te reste encore à toccuper de Marguerite et Médor.
Ma vache a du prix, cest vrai Mais si je tombe malade, qui sen chargera ?
Philippe remarqua que les rideaux étaient tirés, la lumière allumée.
Quelle heure est-il, Lucie ?
Reste allongé ! Il est tard. Tu dors ici, ce soir. Je me suis occupée de Marguerite ; elle va bien.
Lucie posa le stéthoscope, embrassa son mari sur la joue au passage, puis fila à la cuisine tandis quÉmile sassit près de Philippe.
Pas la forme ?
Je ne sais pas ce qui marrive, Émile.
Je sais. Cest Claire.
Ne remue pas le couteau, Émile Philippe détourna la tête, tombant nez à nez avec le regard vert de la chatte.
Même Mélusine le voit. Elle a traîné toute sa portée ici pour te réconforter. Dabord elle est venue seule, puis quand Lucie essayait de te réveiller, elle surveillait, assise tout contre toi. Quand Lucie a dit que tu dormais, Mélusine sest mise à ramener ses petits. Jusquà ce quils soient tous sur ta poitrine. Les bêtes, tu sais, elles ressentent tout au fond, pas avec la tête, avec le cœur. Faudrait parfois savoir faire comme elles. Tu gardes tout en toi, tu crois tenir le coup, mais combien de temps ça va durer ? Tu nes pas le premier venu, mais je te connais comme ma poche. Les années passent, tas jamais demandé de laide, tu vis comme tu peux. Mais moi, je te vois sombrer.
Et toi, Émile, quest-ce que ça tapporte de toccuper de mes affaires ? Tu nas pas assez des tiennes ?
Comme tout le monde. Mais quand jai eu besoin de toi, tu ne mas jamais rien demandé avant de maider, si ? Cest normal que je sois là. Laisse-moi essayer, Philippe. Jen ai besoin, plus que toi, tu comprends ?
Quest-ce que tu pourrais bien faire, Émile ?
Ma grand-mère, quelle repose en paix, disait que pour alléger un malheur, faut lextérioriser. Si quelquun técoute, tant mieux. Sinon, tu creuses un trou, tu cries dedans ! Ne garde pas tout, ça te brûle de lintérieur. Toutes ces années Philippe, tu es resté muet trop longtemps. Je tai laissé tranquille, mais ce soir, quand Lucie te ramenait à la vie, jai compris : trop, cest trop. Tu fais le Loup Solitaire, mais on nest pas des bêtes sauvages, Philippe. On est humains. On doit parfois sappuyer les uns sur les autres. Tu me connais depuis quon était mômes, depuis la classe de cinquième, non ?
Sixième, Émile
Eh bien, tu vois, toutes ces années On a blanchi sous le harnais, Philippe, et pourtant, chacun reste dans sa coquille. À la moindre embûche, chacun se terre. Pardon, jaurais dû venir plus tôt vers toi. Dis-le moi si tu veux que je parte, mais si tu veux parler, je suis là. Tu sais que je ne répéterai rien.
Je sais Philippe caressa lentement les chatons blottis sur sa poitrine, puis commença, la voix rauque. Quest-ce que tu veux que je dise, Émile ? Jai honte Entre hommes, on ne parle pas de ça. Tu sais comme jaimais Claire. Tout sest fait sous tes yeux. Comment je courais après elle au lycée. Comme je suis revenu du service militaire direct dans ses bras. Tu étais là au mariage, je nai rien à cacher.
Je me souviens. Mais jai jamais compris ce qui a brisé votre couple. Personne na compris. Vous viviez heureux, et du jour au lendemain bam ! Elle part à Lyon, tu pars tisoler à la ferme. Ta mère a vendu la vache, elle pleurait, incapable dexpliquer.
Elle ne savait rien. Je lui ai dit que je naimais plus Claire et que je partais. Mes parents me lont reproché longtemps.
Tu as dû avoir tes raisons. Quest-ce qui sest passé entre vous, Philippe ? Moi, je vois bien que tu laimes encore.
Philippe détourna le visage, refoulant les larmes. Il avait tout pleuré, errant dans la forêt, hurlant son absence. Impossible de pardonner, impossible de vivre sans elle.
Je nimagine pas que Claire ait pu te tromper. Cest pas son genre
Philippe inspira douloureusement, ses yeux sombres semblant fouiller lâme dÉmile.
Jai vu, Émile Si on mavait raconté, je naurais jamais cru
Émile en resta coi.
Raconte-moi tout, Philippe. Il y a quelque chose de louche, là.
Tout est louche, Émile Elle me disait quelle ne maimait que moi, mais Jai tout perdu à cause de ça. Pas seulement une femme, mais toute une famille. Dans notre famille, on respecte les hommes de caractère. Mais quest-ce que je vaux, si ma femme men préfère un autre ? Jai tout perdu
Attends. Il faut comprendre ce qui sest vraiment passé.
Rappelle-toi, jétais parti en ville deux mois pour des contacts on voulait ouvrir une exploitation de lait de jument, travailler avec le centre thermal des environs. Claire était enthousiaste, tu te souviens elle connaissait tout sur les chevaux, son père était le meilleur du coin. Elle ma convaincu de partir convaincre les partenaires. Mais pendant mon absence
Tu crois que je ne saurais pas, sil y avait eu de quoi parler ? Ici, à Saint-Pastour, tout se sait. On na rien entendu sur elle. Même Lucie, qui a lœil partout, ne ma rien dit.
Justement, cest arrivé chez nous, personne ne la vu.
Philippe ferma les yeux, soupira.
Excuse-moi, Émile, cest difficile. Jai gardé ça trop longtemps. Tu as raison, cest devenu un rocher dans ma poitrine.
Émile avala difficilement.
Mais avec qui alors ?
Avec Oleg, mon cousin. À lépoque, il venait de sinstaller au village avec sa mère. Ils logeaient chez mes parents. Claire et moi, on finissait notre maison, on avait tous les projets devant nous. Claire voulait un enfant. Ça traînait, mais on y croyait. Finalement rien, ou pas pour moi.
Son petit garçon est adorable Émile baragouina, secoua la tête. Jai du mal à y croire !
Comment en douter, Émile ? Jai vu de mes yeux ! Philippe eut un sursaut de colère, voulant se redresser, mais Mélusine feula soudain, protégeant ses petits.
Excuse-moi, ma belle Je ne voulais pas te déranger
Il regroupa doucement les chatons sous ses mains.
Tu vois, Émile Une mère protège toujours ses enfants, même à naître. Claire voulait tant denfants, et moi, je refusais daller voir le médecin. Je ne voulais pas croire que le problème venait de moi Alors elle, elle a choisi si ce nétait pas moi, ce serait un autre.
Ne va pas trop vite, Philippe ! Tu te fais peut-être de fausses idées !
Jai eu le temps dy penser
Mais tu tes jamais demandé si tu nas pas fui aussi ton propre enfant ? Il y a quelque chose détrange, là !
Pas la peine de supputer, Émile ! Je sais compter. Ça ne colle pas.
Quest-ce qui ne colle pas ?
Ma tante, la mère dOleg, ma tout expliqué en détail quand Lucie a accouché. Bref, ce nest pas mon fils. Cest ce que je croyais.
Tu las vu faire quoi ?
Je les ai vus, bras dessus bras dessous dans la cuisine. Oleg lembrassait ! Et elle ne reculait pas Philippe sentit sa voix sétrangler.
Lucie reparut, prête à intervenir.
Laisse tomber, Philippe. Je vais te faire un calmant, reposes-toi maintenant, tu en as besoin.
Philippe hocha la tête, cédant finalement à la fatigue et à la douleur. Il sombra dans un sommeil lourd.
Émile guida sa femme dans la pièce voisine.
Tas tout entendu ?
Oui.
Quest-ce que ten dis ?
Je crois quil est temps de tirer cette histoire au clair. Jai vu Claire hier, elle nest plus quune ombre. Elle souffre, je le sens. Il faut parler. Jirais dabord voir ta tante, puis Claire.
Lucie sortit, Émile resta assis sur les marches, une cigarette au coin des lèvres, méditatif.
La vie, pensa-t-il, est une drôle de farce. On croit saisir le bonheur, et hop ! On na plus que quelques plumes en main Avec Lucie, ils en avaient traversé, des épreuves : la perte de leurs parents, dun fils, puis la naissance inespérée de leurs filles Lucie navait jamais pardonné son erreur de médecin, et la peur ne lavait pas quittée. Elle comprenait ce quendurait Claire. Un garçon sans père, une mère brisée, un enfant qui aurait tant besoin de grandir face à la vie qui lattend.
Émile guetta le retour de Lucie, longtemps. Laube se poudrait dor lorsquelle apparut, le pas lourd, les joues baignées de larmes.
Il la serra contre lui sans un mot.
Cest bien le fils de Philippe, Émile. Tamara, sa tante, ma tout avoué.
Mais comment tu as fait ?
Je ne sais pas. Peut-être avait-elle, elle aussi, besoin de tout lâcher. Elle ma tout raconté. Claire était déjà enceinte quand Philippe est parti. Elle na simplement pas osé le lui dire. Elle a déjà fait trois fausses couches avant Elle voulait attendre, par peur de tout perdre.
Quels loups solitaires ! Ils ne se sont jamais parlé ! On a que du malheur, au bout du compte.
Lucie, secouée de sanglots, raconta tout à Émile, la tête sur son épaule.
Tout vient de Tamara. Elle a monté son fils, Oleg, contre Philippe. Par pure vengeance, vieille histoire familiale Par jalousie envers sa sœur, la mère de Philippe. Elle ne lui a jamais pardonné davoir épousé lhomme dont elle était amoureuse. Des années de rancœur, jusquà détruire une famille entière.
Et après ? Ta tante ta emmenée voir la mère de Philippe ?
Tamara y est allée elle-même. Elle sest mise à genoux, a tout confessé. Sa sœur lui pardonnera, peut-être, un jour Elle a ordonné à Tamara et Oleg de quitter le village.
Et Claire ?
Sa mère la retrouvée, elles se sont réconciliées. Elle avait baptisé son fils Serge, en hommage à son grand-père.
Émile embrassa Lucie, ému.
Tu as été forte, Lucie.
On a trop tardé, Émile. Pourquoi les gens préfèrent-ils souffrir en silence ? Une bonne parole, un mot, et tout aurait pu être évité Je suis en colère, Émile, comme une cocotte sur ma plaque !
Je técouterais bien râler devant une pile de crêpes !
Va te raser, alors ! Je prépare le petit déjeuner, les filles ne vont pas tarder à se lever, et il faut donner des forces à Philippe. Il a une journée difficile devant lui Tant à reconstruire.
Dehors, le soleil avait grimpé sur les toits du village, lançant ses rayons dorés sur la cour.
Philippe sortit, vacillant un peu, ébloui par la lumière qui inondait la maison des Dubois. Une petite voix séleva :
Dis Cest toi, mon père ?
Le gamin était assis sur les marches, le chiot dans les bras.
Tu as vu ses pattes ? Il sera fort, comme un loup ! Tu crois quil deviendra un bon chien ?
Philippe sassit à côté de lui, caressant la tête du chiot, un sourire timide sur les lèvres.
Un chien magnifique, oui. Tu as choisi le bon.
Le regard sombre du garçon, si semblable au sien, croisa le sien longtemps. Philippe posa la main sur lépaule de lenfant, la pressa, et murmura :
Oui, Serge. Je suis ton père.
Super ! Viens, maman prépare le petit-déjeuner, et mamie est là. Elles memmènent voir les chevaux aujourdhui. Tu viendras, hein ?
Alors Philippe sentit, au fond de lui, la corde solide qui l’avait étranglé tant dannées céder enfin : la douleur desserra sa poigne. Quelque chose se déplia. Sa voix, quil croyait perdue, séclaircit, sûre et rassurante.
Il prit le chiot, se leva et dit simplement :
Bien sûr. On a tant de choses à faire, toi et moi, mon fils. Tant de chosesLe gamin rayonna dun seul éclat, et les deux partirent côte à côte en direction de la maison. Derrière la fenêtre entrouverte, Lucie se pencha, un torchon à la main, regardant Philippe passer la main dans les cheveux emmêlés de son fils. Claire, dans lembrasure de la porte, essuya ses joues, un sourire timide accroché aux lèvres. Le chiot trottina devant eux, longeant la clôture, les oreilles dressées, prêt à découvrir le monde.
Le village séveillait lentement sous la chaleur nouvelle du printemps, lavant le passé sous la lumière or du matin. Les commères, stoppant leur flot, virent le Loup Solitaire marcher entouré des siens, et fermèrent la bouche, enfin à court de ragots.
Plus loin, Mélusine et ses chatons assoupis surveillaient depuis leur coussin une maison qui semplissait à nouveau de bruits, de vie, dodeurs de pain chaud et de rires maladroits. Sur le seuil, Claire tendit la main : Philippe hésita un instant, puis lattrapa. Pour la première fois depuis des années, il sentit en lui revenir la certitude douce et profonde quon ne guérit jamais tout à fait, mais quon peut, lentement, retrouver le chemin de la lumière.
Et dans cette matinée tissée de promesses, tandis que le soleil grimpait encore, ils savancèrent tous ensemble vers la table du petit-déjeuner, là où recommencent, toujours, les histoires damour.