Eh bien, tu nes pas commode, Jean-Baptiste Lefèvre ! Ce nest pas pour rien quon te surnomme lErmite ! On ne ta jamais vu sourire. Juste un regard et tout le monde se tient à carreau. Tu es fait de marbre ou quoi ? La vie ne tapporte donc aucune joie ?
Paule continuait à parler, mais Jean-Baptiste nécoutait plus vraiment. Sans un mot, il rassembla ses commissions sur le comptoir de lunique petite supérette du village et sortit.
Clémence est revenue chez sa mère il y a quelques jours. Elle a ramené son fils. Tu mentends, Jean-Baptiste ? Et si ce gamin, cétait le tien, finalement ? Tu vas le laisser trimballer sans père dans la vie ? Il te ressemble, tu sais…
Les paroles résonnèrent dans lembrasure de la porte, le faisant trébucher presque sur la marche de sortie. Il ne se retourna pas. À quoi bon ? On nen finit jamais de se justifier, et il na pas lhabitude de livrer sa vie en pâture. Tout se sait ici, ou sinvente. Et puis, à quoi bon expliquer ? Ce sont ses affaires avec Clémence, point barre.
Un soleil soudain bien trop chaud pour le printemps baignait la place, réchauffant le visage de Jean-Baptiste, qui ferma les yeux pour sen protéger. Ces traits fermés se figèrent, sculptés comme un masque. Il avança de deux pas et tressaillit à une voix enfantine :
Attention !
Un garçon courut jusquaux marches du magasin, ramassant dans ses bras deux chiots qui samusaient là.
Il faut pas les écraser, monsieur !
Nez malin, yeux sombres à la forme familière dans la région, oreilles décollées comme les siennes Oui, la rumeur du village ne tombait pas sur la lune. Sauf que Jean-Baptiste savait bien que ce gamin qui lobservait nétait pas son fils. Un cousin au mieux, rien de plus.
Vous voulez un chiot ? Regardez ses pattes, on dirait un loup ! Il sera fort !
Jean-Baptiste trouva la force de secouer la tête et séloigna, prenant une ruelle plus proche que celle de son chemin habituel. Là, il manqua de souffle, sadossa à la clôture du jardin Potin, le souffle court, lesprit perdu.
Pourquoi tout ça ? Pourquoi Clémence est-elle revenue ? Pourquoi avoir amené ce garçon qui, dans une autre vie, aurait pu être son fils ? Est-ce que Vincent la vraiment quittée ?
Ses pensées tournaient en boucle, faisant battre son cœur de travers, douloureux comme à lépoque, il y a sept ans. On noublie rien, ce cœur maudit ! Impossible de le faire taire. Il le faudrait pourtant.
Lucie Potin claqua le portillon, leva les sourcils, et courut vers lui :
Jean-Ba, tu ne vas pas bien ? Viens, je taide ! Tu veux que jappelle Paul ?
Ses mains chaudes le soutinrent, et il ouvrit les yeux.
Laisse, Lucie, merci ça va. Je vais rentrer
Mais où tu veux aller, pauvre bougre ! Accroche-toi à moi, vas-y, doucement. Encore un pas, cest bien. Tu es lourd, mon vieux ! Ne te fatigue pas comme ça, tu vas nous faire tourner la tête ! On va vérifier la tension, tauras une piqûre et, dans une heure, tu seras frais comme un gardon, parole dinfirmière. Avance !
Ses jambes ne suivaient plus, mais Lucie était robuste. Elle le soutint jusque dans sa cuisine, referma derrière elle et héla :
Paul ! À laide !
Après, Jean-Baptiste perdit la notion du temps. Il se réveilla sur le canapé, la poitrine oppressée, croyant son heure venue. Mais à louverture des yeux, il se rassura.
Une grosse chatte grise tigrée ronronnait en léchant ses chatons, deux autres remuaient sur sa poitrine.
Mistigris ressent bien les humains Si elle ta amené ses petits, cest que tu as bon cœur. Elle naurait pas osé avec un autre.
Lucie ferma son carnet, rangea des affaires et vint sactiver autour de Jean-Baptiste.
Cest mieux ! Ton pouls est redevenu normal. Tu mas fait peur, mais maintenant, ça va ! Plus de folie, daccord ? Le chemin est impraticable, lambulance ne viendra pas ici ! Et ta Zélie alors ? Si tu tombes, elle fait comment ?
Quelles affaires, Lucie ? Il ne me reste que Zélie, la vache, et Médor, le chien. Voilà.
Elle est belle ta vache, elle mérite des soins. Si tu teffondres, qui va sen occuper ?
Il fait nuit ? demandait-il à présent quil remarquait la lumière.
Il se fait tard. Ce soir, tu restes ici. Zélie va très bien, je lai vue.
Lucie soccupait de tout, étreignant Paul au passage, puis filant à la cuisine. Paul sassit près de lui.
Tu souffres ?
Je ne sais même pas pourquoi.
Je crois savoir. Clémence, non ?
Arrête, Paul. Jen peux plus den parler.
Jean-Baptiste détourna le regard, tombant sur les yeux verts de Mistigris.
Même le chat a pitié de toi, regarde. Elle ne ta pas lâché. Au début, elle ta observé tout le long, puis elle a ramené ses petits ici. Les animaux, Jean-Ba… ils comprennent, eux. Nous, on garde tout, à la longue, ça ronge. Bien sûr, tu assumes, tu tisoles, mais tu nes pas superhéros. Je te connais. Mais tu vas tenir combien de temps comme ça ? On se connaît depuis la sixième, tout de même ! On a vieilli, mais on ne se parle toujours pas. Comme dans toutes les tragédies du village, chacun dans son coin. Excuse-moi, jaurais dû venir avant. Mais je técoute maintenant. Je garde tout. Tu le sais, je ne suis pas un bavard.
Oui Jean-Baptiste caressa les chatons, puis se lança : De quoi parler ? Jai honte… Un homme ne balance pas ses histoires comme ça. Tu connaissais lamour que javais pour Clémence. Tu as tout vu. On se suivait au lycée, à larmée, elle mattendait Tu étais là au mariage.
Oui, mais jai jamais compris le pourquoi du comment. Tout allait bien, et puis elle est partie en ville, toi tu tes isolé. Je me souviens de ta mère vendant la vache, et quelle pleurait mais nexpliquait rien.
Elle ne savait rien. Je leur ai dit que je naimais plus Clémence et que cétait fini. Mon père et elle mont presque renié…
Enfin ! Il a bien dû se passer quelque chose… Tu ne las jamais dit…
Jean-Baptiste détourna les yeux. Les larmes ne venaient plus, il les avait toutes versées à lépoque, seul dans la forêt, hurlant sous les arbres.
Jamais je naurais cru quelle tait été infidèle. Ce nétait pas le genre de Clémence.
Jean-Baptiste respira fort, des yeux noirs de fatigue.
Je lai vu… Si on mavait dit Je naurais pas cru…
Paul secoua la tête.
Raconte.
Tout est sale, Paul. Elle mentait Elle disait maimer, mais Jai tout perdu, pas seulement une femme. La famille aussi. Chez nous, la force, ça compte. Mais où est la force si on nest pas capable de la garder ? Je suis resté seul Plus rien.
Explique, tout depuis le début.
Tu te rappelles, je suis parti en ville pour quon développe la ferme ? On voulait faire du lait bio, vendre au centre de cures, se moderniser. Cest elle qui ma poussé. Jy suis allé, cétait logique Je pars deux mois. Et elle
Tu sais, dans ce village, on apprend vite tous les ragots. Mais sur ça, rien. Personne na rien remarqué. Lucie non plus.
Cest arrivé à la maison, personne na rien su. Jean-Baptiste ferma les yeux. Je nai jamais rien dit à personne, tu sais. Mais là, avec les années, jétouffe. Jai gardé un caillou petit qui est devenu montagne…
Paul, choqué, murmura :
Avec qui exactement ?
Vincent, mon cousin. Il venait de sinstaller au village Six mois sous le même toit. Clémence rêvait denfants, mais on attendait, ça ne venait pas, puis on sest dit, on verra. Dieu a donné mais pas à moi.
Jai vu le gamin Il a lair gentil dit Paul, en hochant la tête. Mais je ny crois pas…
Jai vu de mes yeux ! Ils étaient enlacés dans la cuisine. Vincent lembrassait, elle le laissait faire ! Jean-Baptiste tenta de se redresser, Mistigris miaula furieusement, planta ses griffes dans le plaid, et Jean-Baptiste ramena dune main ses petits contre lui. Je suis désolé, ma belle Je ne voulais pas
Tu vois, Paul Les mères défendent toujours leurs petits. Clémence voulait tant denfants, mais jai refusé daller chez le médecin, je refusais de voir que le problème pouvait venir de moi. Elle, elle a décidé de passer à autre chose…
Ne va pas trop vite ! Tu es sûr pour les dates ? Tu nas pas tout vu, tu t’es fait ta version.
Jai eu le temps dy penser
Mais ce que tu as vu, ce nest pas tout ! Et ta tante, la mère de Vincent ? Elle ta dit quoi exactement ?
Elle est venue quand Lucie a accouché. Elle ma expliqué très froidement.
Ce que tu as vu, cest seulement ce que tu as vu. Tu lui as donné une chance de s’expliquer ?
Ils étaient dans les bras lun de lautre. Plus rien à dire !
Lucie passa la tête dans la pièce, visage anxieux.
Je vais te faire une autre piqûre, et tu vas dormir, tout ira mieux après. On règlera ça demain.
Jean-Baptiste acquiesça, nessayant même plus de retenir ses larmes, avant de sombrer dans le sommeil.
Paul attira Lucie dans la pièce dà côté.
Tu as tout entendu ?
Oui.
Et ?
Je vais sortir. Il faut éclaircir tout ça. Clémence va mal, elle nest plus quune ombre. Je ne pense pas quelle se sente coupable, on le verrait. Je file chez la tante de Jean-Ba. Ensuite, chez Clémence. Il faut cesser de tourner autour du pot. Le cœur de Jean-Baptiste ne tiendra pas. Il faut agir.
Lucie enfila sa veste, sortie. Paul sinstalla sur les marches, alluma une clope, pensive.
La vie nest pas simple ! On croit tenir le bonheur, et puis, pfuit, envolé Que de douleurs ils avaient traversées avec Lucie ! Perdu un fils, adopté des jumelles miraculeusement Lucie avait toujours peur, culpabilisait. Cest ainsi quon devient fragile, quon sent la solitude des enfants sans soutien. Et ce garçon de Clémence, qui navait presque jamais vu son père, piétine tout seul dans la vie
Paul patienta des heures, vérifia Jean-Baptiste qui dormait lourdement, puis recommença ses tours. Il attendait Lucie. Laube pointait, elle nétait pas revenue.
Quand le portillon grinça enfin, il se leva dun bond, alla à sa rencontre. À la lumière du lampadaire au-dessus du perron, il lut sur le visage de sa femme lépuisement et la colère.
Cest dur ?
Lucie éclata en sanglots, comme une enfant.
Cest bien le fils de Jean-Baptiste ! Tamara a tout avoué.
Tu as réussi ?! Mais comment as-tu fait parler Tamara après toutes ces années ?
Je ne sais pas Peut-être parce que je lai menacée, ou quelle est moins cruelle quelle nen a lair. Jétais furieuse, jai dabord vu Clémence, qui ma tout raconté. Elle nétait coupable de rien ce jour-là, déjà enceinte quand il est rentré. Elle navait pas osé lui dire, trop peur de perdre encore une grossesse Trois fausses couches. Elle nen avait parlé à personne. Ni à Jean-Ba, ni à personne. Ils sont aussi sauvages lun que lautre ! Deux vrais ermites. À force de tout garder
Lucie se laissa aller, Paul la serra dans ses bras. Quand elle se calma :
Ensuite ?
Tamara ma tout mis sur la table, entre deux crises de larmes. Cest elle qui a manigancé. Par vengeance, par jalousie contre sa sœur, la mère de Jean-Baptiste, pour une histoire de cœur ancienne Tamara a toujours tout ruminé, incapable de pardonner. Elle sest vengée sur la famille. Elle a conseillé à Vincent dagir, voulu saborder la vie de Jean-Ba pour faire du mal à sa sœur.
Comment a réagi la mère de Jean-Baptiste ?
Tamara la accompagnée chez elle. Ça a été dur, mais Elle a fini dehors, chassée. Sa sœur, lasse et à bout, a pleuré, mais ne la pas maudite Elle lui a demandé de quitter le village, pour de bon.
Lucie soupira, éreintée.
On aurait dû parler plus tôt ! Pourquoi se taire ainsi ? La vie serait si simple parfois, si on disait juste la vérité
Viens, va préparer le café. Jirais pas contre quelques crêpes, dis donc.
Et toi, prends une douche, tu piques ! Les filles vont se lever, il faut aussi nourrir Jean-Ba. Il a du travail devant lui !
Laube dorait déjà la cime des arbres, inondant la cour de la maison.
Jean-Baptiste sortit, encore faible, cligna des yeux sous la lumière, puis sursauta en entendant :
Cest toi, mon père ?
Le garçon était assis sur les marches, caressant le chiot.
Regarde ! Il sera fort, non ? Tu crois quil sera un bon chien ?
Jean-Baptiste sassit à côté, caressa la tête du chiot.
Oui, un solide compagnon. Tu as fait un bon choix.
Le regard sombre, si semblable au sien, ne le quittait pas. Jean-Baptiste, incertain, posa la main sur lépaule de lenfant :
Oui. Je suis ton père, Mathieu
Super ! On rentre ? Maman fait le petit-déjeuner, Mamie est déjà là. Elle a promis quon irait voir les chevaux. Jai le droit ?
Jean-Baptiste sentit le harnais de tristesse qui lentravait depuis si longtemps se rompre. Un élan léger, jusque dans sa voix :
Bien sûr. Viens, on a plein de choses à faire, mon garçon. Plein de chosesMathieu leva son chiot haut dans ses bras, ébloui par le soleil du matin naissant. Jean-Baptiste hésita, jusquà ce que la petite main de son fils vienne chercher la sienne, chaude, confiante. On eût dit que ce simple geste recollait en lui tout ce que les années, les silences et la solitude avaient fragmenté. En quelques pas maladroits partagés, il se sentit redevenir homme, père, debout dans la lumière.
Derrière la porte entrouverte, Clémence les regardait, paupières humides mais sourire vrai. Plus loin, Lucie saffairait à dresser la table, croisant le regard de Paul, et dun seul signe, ils surent quil y aurait ce matin-là moins de secrets et plus de pain grillé, moins de honte et plus de rires.
Quand ils entrèrent, la cuisine était remplie des odeurs de confiture, du lait chaud la vache Zélie veillait plus loin, indifférente à la révolution silencieuse du cœur des hommes. Le chiot fila sous la table, Mistigris installa sa marmaille sur le coussin du salon, la vie reprit, entière et neuve.
Jean-Baptiste sapprocha de Clémence, effleura sa joue dune main tremblante, y sentit la douceur du pardon autant que limmense fatigue des batailles tues. Il ny eut aucun discours, seule la certitude retrouvée que tout nétait pas perdu, que sous les ruines des vieilles douleurs poussaient parfois les plus solides des printemps.
Sur la table, Paul posa une assiette fumante de crêpes.
Alors, chef, cest toi qui annonces aux enfants quon va réparer la balançoire ce matin ? lança-t-il dun clin dœil complice.
Jean-Baptiste sourit, large et franc, pour la première fois depuis des années. Face à son fils, à Clémence, à ses amis, il redevenait le centre dun monde possible. Un matin comme les autres, en apparence. Mais pour la première fois, tout à fait neuf.
Dehors, le soleil sélançait sur le chemin, et devant la vieille maison, le village séveillait, sans plus de rumeur ni de secrets à dévorer. Juste la vie, fragile, redevenue lumineuse.