Le lendemain, notre voisine saccrocha à nouveau à la clôture de notre jardin. Ma femme sapprocha delle et lui expliqua que nous avions beaucoup à faire aujourdhui, et que, contrairement à la veille, nous ne pourrions pas bavarder.
Et demain alors ? demanda Bérengère, intriguée.
Ce sera pareil demain. En fait, ne revenez plus, répondit calmement ma femme.
Ce rêve de vie citadine navait finalement rien apporté de bon.
Ma femme possède une maison à la campagne, en Bourgogne. Du temps où ses parents étaient encore en vie, nous y venions souvent. Les soirs dété, ils dressaient la table sous le grand poirier du jardin. On restait là, à discuter jusquà ce que la nuit tombe. Chaque visite était un rituel. Lhiver venu, la mère de ma femme allumait le four à bois et préparait des tartes encore tièdes. Lodeur sucrée, irrésistible, sinstallait alors dans toute la maison.
Moi et Suzanne, ma femme, nous adorions aller faire du ski ou de la luge dans les collines avoisinantes. Puis, ses parents sont partis. Nous navons pas eu le cœur à vendre la maison. Nous pensions y retourner aussi souvent quavant, mais cela na jamais été le cas.
Toujours pris par le temps, absorbés par les obligations, nous avons peu à peu cessé de songer à la maison familiale. La vie a suivi son cours. Les années ont filé. Notre fils sest marié à une jeune femme prénommée Chantal. Souvent, Chantal disait à quel point elle rêverait de vivre à la campagne, au moins durant lété.
Alors, nous avons repensé à la maison. Un samedi de juin, Suzanne et moi avons été les premiers à y retourner, après tant dannées. Tout semblait comme autrefois, à lexception de la poussière qui avait envahi chaque recoin.
Nous avons décidé dy mettre de lordre. Suzanne sest affairée à nettoyer lintérieur du logis tandis que je mattaquais à la cour. Je craignais que, délaissée, la bâtisse se soit affaissée au fil des ans. Mais, sous la poussière, tout reprenait vie. En un rien de temps, elle respirait à nouveau. Dès le lendemain, les enfants sont arrivés eux aussi, prêts à apporter leur aide. Les cousines, toutes ensemble, ont préparé le dîner dans la cuisine. Mon fils et moi, nous avons réparé la vieille table et les bancs sous le poirier.
Cest alors que jai remarqué cette femme qui nous observait, postée derrière la haie. Elle expliqua quelle venait dacheter la maison voisine, et voulait faire connaissance. Nous lavons invitée à dîner par politesse. Elle sappelait Bérengère. Elle nous raconta sa vie : elle vivait seule ici, avait acheté la maison pour sa fille et ses trois petits-enfants, et navait plus de mari depuis leur divorce. Elle parlait sans cesse, mais bientôt, je cessai de lécouter. Quelque chose toucha mon mollet sous la table : cétait son pied. Je le retirai aussitôt, déconcerté, mais elle persista, cherchant à me frôler du bout du pied. Je navais jamais vécu pareille situation. Jessayai de me lever avec naturel, tout en espérant que Suzanne ne saperçoive de rien.
Bérengère continua à débiter son flot de paroles tandis que les enfants, déjà fatigués, commençaient à râler. Jattendais avec impatience le départ de notre voisine. Plus tard, alors que nous rangions la table, Suzanne me glissa à loreille que cette femme lui paraissait peu sérieuse. Impossible de lui donner tort. Mais je ne lui révélai pas ce qui sétait passé sous la table : jen éprouvais de la honte. Javais comme le pressentiment que Bérengère nen était plus à une première provocation de ce genre.
Le lendemain matin, elle était déjà à la clôture, à chercher notre attention. C’est là que Suzanne alla lui signifier poliment, mais fermement, que nous étions surchargés de travail et ne pouvions recevoir qui que ce soit.
Mais alors, demain ? insista Bérengère, d’une voix faussement enjouée.
Ce sera la même chose. Merci de ne plus venir nous déranger.
Quel soulagement ! Jai vu la voisine marmonner des reproches pour elle-même, mais je ny prêtais plus attention. Suzanne avait eu raison : il vaut mieux être franc, ici à la campagne, où tout se devine au premier regard. Dès lors, nous avons su que cette femme naurait plus sa place parmi nous.