Le jour où ma grand-mère a épousé le fils de lhomme qui la abandonnée devant lautel.
Ma grand-mère, Colette Dupuis, a quatre-vingt-neuf ans, et cette nuit encore, elle a été la protagoniste dun scandale dont tout notre village de Saint-Girons va parler aussi longtemps que les souvenirs de la vieille foire aux fromages volés. Ici, dans cette bourgade des Pyrénées, on a tout vu : des mariages annulés à la dernière minute, des disputes au bal du 14 juillet, la fois où le clocher de léglise sest effondré mais ça, ÇA, dépasse toute fantaisie, même celle des plus fous conteurs de la région.
Tout a pris une tournure étrange au club des retraités, lorsque Mamie a rencontré Monsieur Marcel Lefevre.
Un vrai gentleman, ma chérie, me murmurait-elle avec un sourire, en passant méticuleusement du rouge à lèvres vieux rose sur sa bouche ridée. Et il conduit encore.
Mamie, il a 91 ans, tu crois vraiment quil devrait conduire ?
Allons bon. Au moins il a une voiture, répondit-elle dun ton aussi léger que la mousse de sa tarte au citron.
Leur idylle fut fulgurante, presque irréelle. Trois semaines plus tard, Marcel présentait un anneau certes, une imitation, mais le geste y était.
Je me marie samedi, annonça Mamie à un déjeuner familial où la lumière dansait étrange sur les nappes.
Ma mère manqua de sétouffer avec son gratin dauphinois.
Samedi ? Mais cest dans cinq jours !
Justement. À mon âge, perdre du temps serait criminel. Et si je décède vendredi ?
On acheta une robe couleur perle, sobre, chic sans ostentation. La salle paroissiale fut réservée, le gâteau commandé chez un pâtissier du coin, une cousine saffaira à confectionner des marguerites en papier crépon.
Le grand soir arriva, aussi brumeux quun rêve. Mamie était rayonnante dans sa robe perle, parée du collier de vraies perles hérité de son arrière-grand-mère et dun sourire éblouissant, presque surréel.
La salle se remplit chorale en sourdine, curé feuilletant son missel en silence. On se croyait dans une fable où tout pourrait basculer dun souffle.
Mais le fiancé ne venait pas.
On attendit vingt minutes.
Puis quarante.
Après une heure, mon cousin Lucas partit frapper chez Marcel.
Il revint, pâle comme une apparition.
Il dit quil ne peut pas.
La salle vibra comme sous le vent dun orage. Mamie devint livide.
Comment ça, il ne peut pas ?
Il dit quil a peur. Que sa santé nest plus sûre, quil redoute dêtre un fardeau. Il pense que cest mieux comme ça.
Mamie resta immobile, bouquet de roses blanches à la main, comme figée dans une peinture oubliée.
Et soudain, la porte souvrit. Un homme denviron soixante-sept ans entra, élégant, dense comme une forêt dhiver, les cheveux argentés et le visage sculpté par la colère.
Où est la mariée ?
Mais vous êtes ? sinterrogea un oncle.
Je suis le fils de celui qui vient dabandonner cette dame.
Le silence tomba, comme dans une grotte.
Lhomme, René Lefevre, sapprocha de Mamie et retira son béret.
Je suis venu mexcuser au nom de ma famille. Cest impardonnable.
Mamie le fixa droit dans les yeux.
Quel âge avez-vous, jeune homme ?
Soixante-sept ans.
Marié ?
Veuf. Depuis quatre ans.
Des enfants ?
Trois. Tous grands, avec leurs familles.
Vous travaillez encore ?
Retraité. Jai une pension et une petite maison à Mazères.
Mamie réfléchit, tapotant son stick sur la table, puis se leva, sappuyant sur sa canne.
Dites-moi, êtes-vous du genre à fuir lengagement, comme votre père ?
Non. Jai été marié pendant trente-cinq ans. Ce furent les plus belles années de ma vie.
Et que pensez-vous du mariage ?
Cest la plus belle aventure et que mon père a commis la plus grosse erreur de sa vie en laissant passer une telle occasion.
Mamie, droite et fière, lexamina de la tête aux pieds, puis se tourna vers nous tous.
La salle est réglée. Le buffet est payé. Le curé est là. Le gâteau ma coûté cent soixante euros
Mamie, tu ne songes pas
Accepteriez-vous de mépouser ?
Le tumulte éclata. Cris, rires, quelquun fit tomber son verre de vin, un autre filmait sans tout comprendre à ce qui se déroulait.
Mais enfin, vous
Vous êtes venu défendre mon honneur. De toute façon, je ne remettrai pas cette robe. Alors oui ou non ?
Il rit, franchement, la gorge déliée par labsurdité heureuse du moment.
Ma femme disait que je ferais un jour quelque chose de totalement fou. Ce jour est venu. Allons-y !
Et ils se marièrent.
Là, sur linstant, au creux du rêve.
Le curé dut sasseoir un instant avant de prononcer les vœux, une cousine pleura tant que son mascara dégoulina comme la cire dune bougie, ma mère ne savait plus si elle devait pouffer ou sangloter, alors elle resta muette.
Mais ils se marièrent.
Au gâteau sur lequel le nom du premier fiancé avait été remplacé à la hâte par une étiquette autocollante et au feutre je demandai, mi-incrédule :
Mamie, tu viens réellement dépouser quelquun que tu connais depuis deux heures ?
Elle rayonnait, rêveuse.
À quatre-vingt-neuf ans, on ne joue plus les coquettes. Il a de bonnes manières, une belle pension, et surtout, il lui reste encore sa vésicule biliaire. Tu crois que jallais laisser passer ça ?
Mais il a vingt-deux ans de moins que toi !
Précisément. Il menterrera sûrement. Et il faudra bien que quelquun soccupe de mes trois chats.
Trois semaines ont passé comme dans un nuage de muguet. Lhomme qui la abandonnée a voulu sexcuser au téléphone. Le nouveau marié lui a raccroché au nez.
Il sest avéré que René cuisine mieux que Mamie, bien quelle ne ladmettra jamais, quil danse élégamment et la conduit à ses rendez-vous médicaux dans une vieille DS blanche, jamais en panne.
Hier, je les ai aperçus au parc : il poussait son fauteuil roulant tandis quelle râlait :
Plus doucement ! Ce nest pas le Tour de France !
À vos ordres, Majesté.
Lancien fiancé a envoyé un blender comme cadeau de noce. Mamie, magnanime, la offert comme lot principal à la tombola du loto.
Mais répondez-moi : qui donc est cette grand-mère qui épouse le fils de soixante-sept ans de lhomme qui la laissée à lautel et quel est ce fils capable dépouser une femme qui, cinq minutes plus tôt, aurait pu devenir sa belle-mère ?