Hérisson
Encore une fois ! soupira Hélène, lisant le message sur le groupe de la maternelle, avant de poser son téléphone sur le canapé.
Quest-ce quil y a, maman ? demanda Oriane en levant les yeux de son cahier.
Un concours, encore un ! Jen ai vraiment assez ! Mais à quoi ça sert tout ça, hein ? Et il faut tout rendre après-demain. Et moi, je suis de garde demain. Quand vais-je trouver le temps de men occuper ?
Tu veux que je men occupe, si tu veux ? Oriane repoussa son livre de maths. Jai presque fini mes devoirs, il ne me reste plus que les maths, mais demain je recopierai sur Manon, de toute façon je nai rien compris à ce problème Elle mexpliquera.
Non, ma fille, occupe-toi de tes affaires. Manquerait plus que ça ! Tu finis ton trimestre et il y a les évaluations juste après.
Mais Tu sais que Paul sera encore déçu. Tu te rappelles la dernière fois où il a pleuré quand tous les autres ont eu un diplôme sauf lui, alors quil avait fait sa création tout seul ?
Mais on ne la pas félicitée précisément pour ça ! Hélène fronça encore un peu plus les sourcils. Il paraît quon a des Rodin ou des Camille Claudel dans notre classe ! Et quand certains dessinent, cest tout de suite des Monet. Mais ce ne sont pas les enfants, ce sont bien les parents. Tu as vu ce qui est exposé ? Aucun gamin ne pourrait faire ça. Mais ce nest même pas ça qui magace le plus.
Quest-ce qui ténerve alors ?
Cest que les institutrices insistent toutes pour dire que tout ça, ce sont bien les enfants ! Tu les aurais vues avec leur sourire, impossible de contester. Même un adulte y passerait ces soirées.
Pourquoi personne ne dit rien ? Personne ne proteste ? On fait juste comme si de rien nétait, à chaque fois. Tu te rappelles en CP ? Quand une des mamans en a eu assez et a dit que seuls les enfants devaient faire les créations ?
Oui, cétait ce jour où Madame Marcelle vous a laissés gérer tout seuls.
Oui ! Oriane éclata de rire. Tout le monde était ravi ! Et puis Madame Chantal avait dit quon ferait tous nous-mêmes, sans aide des parents. Elle avait même mis un zéro à Nini, qui était arrivée avec un bonnet tricoté par sa mère. Elle navait rien dit au début, puis elle avait fait ramener pelote et crochet à tout le monde, tu te souviens ?
Oui, cest pour ça que javais frappé à toutes les portes à la nuit tombée pour trouver une pelote ! Je men rappelle comme si cétait hier.
Voilà. Ensuite, elle a demandé à Nini de faire un rond. Elle na pas su bien sûr et a eu zéro.
Jai oublié Cest si loin, tout ça.
Il faudrait donner des médailles aux parents, pas aux enfants, pour ces fameux concours ! Oriane rangea ses stylos dans la trousse avant de se lever. Je te fais du thé ? Je peux aller lire une histoire à Paul, aussi.
Ah, oui ! Hélène se leva et rejoignit sa fille, lembrassant sur le front. Comme tu as grandi Je ne peux même plus tembrasser sur la tête comme avant. Toute la grâce de ton père
Sil te plaît, maman Oriane fit un pas de côté. Je ne veux pas penser à lui.
On nen parlera plus ! Allez, va faire le thé, et je passe un coup de fil. Tu viens de me donner une super idée.
Hélène enlaça encore sa fille une seconde, puis la poussa gentiment.
File !
Regardant le dos bien droit dOriane, Hélène pensa à létrangeté des gènes. Elle, ronde, blonde et généreuse, ressemblait à Paul, son fils, qui lui aussi était costaud, les cheveux blonds et le regard clair. Oriane, elle, était toute en finesse, toute en mouvement, comme une statuette. Ligne parfaite, longue nuque, poignets fins toute la prestance de son père et de sa belle-mère, Nicole, ancienne danseuse. Pas étoile, non mais le onzième cygne du lac, comme plaisantait Nicole. Elle avait la même grâce du dos, la même force de caractère et dexigence. Mais Oriane navait rien de la froideur ou des colères de sa grand-mère. Hélène souriait avec tendresse : Oriane dégageait cette chaleur qui attirait les autres, parfois à son détriment. Toujours prête à aider, même si on en profitait un peu.
La maison dHélène sanimait sans cesse avec les animaux blessés quOriane ramenait de la rue, soignait, puis confiait à de nouveaux foyers.
De toutes ses trouvailles, il ne resta finalement quun vieux et immense chat, que la fillette avait ramassé lhiver précédent. Il faisait un froid à couper au couteau : les écoles étaient fermées pour cause de verglas. Oriane restait à la maison avec Paul, enrhumé. Dès quHélène fut partie au travail, Oriane pensa à faire la soupe mais il ne restait plus un seul oignon. Le petit magasin den bas suffirait. Elle recommanda fermement à Paul de rester devant le dessin animé, coupa le gaz et partit acheter loignon.
Tout près de la porte, elle glissa, tomba à plat, et alors, croisa deux yeux ambrés, doux et tristes. Le chat, posé sur la marche, semblait attendre la fin du monde. Immense, noir, jadis pelucheux, la fourrure par endroit collée, le poil manquant à des endroits. Il avait des yeux larmoyants, la mine lasse, indifférente. Oriane, sans réfléchir, chassa ses larmes de douleur et sadressa à lui :
Tu as froid, hein ? Tu veux venir ?
Le chat ne répondit pas. Il réunit ses pattes sous lui comme pour se donner du courage.
Oriane tenta de le prendre, mais il était beaucoup trop lourd. Alors elle ouvrit la porte :
Viens, il fait vraiment trop froid. Et nous, à la maison, on a du lait.
Le chat la regarda, sans espoir. Il était clair quil ne croyait plus en personne. Oriane, touchée, sagenouilla sur la marche mouillée :
Naie pas peur Je ten prie. Viens, tu vas mourir ici Et moi jai besoin de toi.
Le chat attendit, écoutant la voix. Puis, il finit par approcher sa grosse tête contre la petite main dOriane, avant de se lever.
Voilà ! Oriane se releva à son tour, oubliant sa douleur au dos. Tu verras, Paul fait beaucoup de bruit, mais il est gentil.
Quand Hélène découvrit la créature le lendemain, elle se contenta de hausser les épaules :
Il ne vivra sûrement pas longtemps, tu sais
Au moins, il aura eu chaud, maman ?
Je nai rien dit, quil reste
Elle navait plus la force de discuter, ni pour sopposer, ni pour grand-chose. Elle vivait en automate, travaillant, gérant la maison, tentant de soccuper des enfants. Rien navait de goût, sauf Oriane et Paul. Voilà ce qui la tenait debout.
Son mari nétait pas parti tout de suite. Des mois durant, il voguait dun foyer à lautre, incapable de choisir. Même si Hélène ne se réjouissait plus de sa présence depuis longtemps, il refusait de partir.
Tu nes plus très enthousiaste de me voir, ça se sent. Mais les enfants, eux, maiment.
Chacun leur chambre, heureusement assez despace dans le vieil appartement lyonnais. Oriane navait rien dit quand sa mère la rejoignit pour sinstaller sur son petit canapé. Lenfant avait toujours compris beaucoup de choses.
Hélène savait très bien que son mari avait un autre fils, un peu plus jeune que Paul, et la femme qui lélevait, elle la connaissait aussi, cette grande blonde à lallure de mannequin, qui promenait un petit garçon impeccable. Encore une blonde Amusée tristement, Hélène observait le “nouveau” couple de son mari.
Un soir pourtant, elle choisit de rentrer à pied en traversant le parc de la Tête d’Or. Lautomne était douce, sans pluie, et elle voulut ressentir lair frais, les feuilles sous ses pieds, pour penser à autre chose que ce fatras de soucis devenus quotidiens. Une demi-heure de marche la calma davantage que tous les anxiolytiques. Elle rit même en observant un écureuil narguer un vieux chien tenu en laisse par un homme distingué, cheveux argentés, allure militaire Exactement ce à quoi ressemblerait son mari dans quelques années, pensa-t-elle, soudain amère. Mais pas à son bras, non, mais auprès dune autre. Plus de vacances à la mer, de week-ends à la montagne, tout était fini
Elle détourna les yeux et aperçut son mari avec sa nouvelle famille, parcourant lallée.
Parfois, une rencontre fortuite vous jette brutalement en avant, sans retour possible ni question. Hélène les observa quelques instants, puis tourna les talons et sortit du parc, décidée à reprendre sa vie en main.
Ce soir-là, elle prépara les valises de son mari et, dune voix résolue, lui dit simplement :
Tu pars, maintenant.
Il aurait protesté mais Oriane, sortie de la chambre, répéta calmement, comme un écho :
Pars, papa.
La porte refermée, Hélène se laissa glisser contre le mur du couloir. Oriane sapprocha, inquiète :
Maman, ça va ?
Hélène ferma les yeux une minute pour retrouver pied.
Mets la bouilloire, Oriane Un bon thé, ça ira.
Paul, tout petit, ne fut pas bouleversé par le départ du père, tant celui-ci était souvent absent. Mais ce fut un vrai choc pour Oriane, qui, sans le montrer, passait ses nuits à scruter le plafond, espérant trouver du réconfort dans le dessin des ombres portées par les branches du platane. Certaines nuits, elle finissait par sendormir, mais souvent la fatigue la rattrapait, la rendant nerveuse et prête à pleurer pour un rien. Hélène lamena voir une psychologue, sans grand effet. Il fallut que le chat baptisé Gustave apparaisse dans leur vie pour que tout commence à changer.
Paul et Oriane sattachèrent vite à Gustave, lui qui, la nuit, faisait encore sursauter Hélène en apparaissant silencieux dans la cuisine ou le couloir.
Quest-ce qui tempêche de dormir, toi ? grondait-elle doucement, voyant Gustave sinstaller tout contre sa chaise.
Il ne ronronnait jamais, ne demandait pas la moindre caresse. Mais il restait là, toujours, muet, et Hélène en fit son confident. À voix basse, pour ne pas réveiller les enfants, elle lui confiait ses peines, ses colères, ses angoisses de voir seffacer tout ce qui faisait jadis sa famille. Gustave restait, yeux mi-clos, donnant limpression de tout comprendre.
Lorsquelle comprit quOriane sapaisait, Hélène neut plus de doute : elle aussi avait fait du chat son confident.
Si un jour tu veux trouver une nouvelle maison à Gustave, sache que je my oppose, lui dit-elle, faussement distraite.
En un an, Gustave, dabord déplumé et efflanqué, devint un beau chat sûr de lui ; plus question de le confondre avec une vieille serpillière. Face aux questions indiscrètes de ses copines sur sa vie amoureuse, Hélène ironisait :
Lhomme parfait, je lai chez moi : il mécoute sans jamais minterrompre, adore les enfants, demande à manger deux fois par jour et ne laisse traîner aucune chaussette ! Nest-ce pas le rêve ?
Pour une nouvelle histoire damour, Hélène ny pensait même pas. Elle se sentait cassée de lintérieur, comme une poupée de porcelaine aux articulations bloquées. Seul son amour pour Oriane et Paul la tenait éveillée.
Avec Oriane, la maternelle avait été un pur bonheur : fêtes, spectacles, déguisements, tout nétait que rires et rubans. Mais à larrivée de Paul, il fallut affronter un tout autre comité de parents, surmotivés, jamais rassasiés dactivités et de concours.
Lorsque, la dernière fois, Hélène mit son mari à la porte, il annonça haut et fort quelle toucherait sa pension alimentaire uniquement par la justice et quen attendant, elle devrait sen passer. Sachant bien quavec un seul salaire dinfirmière, Hélène aurait du mal à maintenir le niveau de vie davant, il attendait probablement quelle vienne lui demander de laide. Il se trompait. Après deux mois à serrer la ceinture, Hélène trouva un deuxième poste. Bien sûr, son temps libre disparut, la laissant à peine le loisir de soccuper des enfants. Si bien que les bricolages devinrent un vrai casse-tête. Heureusement, Oriane laidait souvent, et Paul tenait à tout faire lui-même. Mais ses créations étaient toujours placées tout au fond, ignorées. Jusquau jour où, convoquée devant tous les parents, Hélène fut prise à partie, incapable desquisser la moindre réponse. Indignée, elle regagna sa place, bien déterminée à ne plus revenir aux réunions.
Du calme ! lança Madame Dubois, léducatrice, tentant dapaiser les échanges. Ces ateliers, cest pour le bien de nos enfants ! Si vous ne pouvez pas passer une demi-heure à faire un bricolage avec eux, que reste-t-il de la famille ? Cest le meilleur moyen pour se rapprocher, partager, transmettre
Hélène cessa de lécouter. Elle pensa à Gustave et simagina en train de rentrer à la maison, de servir le dîner, puis de sasseoir près du chat, une tasse de thé aux herbes entre les mains, écoutant les enfants raconter leur journée. Rien dautre ne compterait plus.
Dès la fin de la fameuse réunion, Hélène fila sans répondre et se promit de couper la sonnerie du téléphone.
La réunion datait dune semaine. Et ce matin, lannonce dun nouveau concours. Hélène, pour la première fois, sentit monter la colère. Non ! Assez ! Si cest un concours denfants, ce sont les enfants qui feront, sinon Elle proposa son idée à quelques autres parents qui, lassés, acceptèrent sur-le-champ.
La fête, une semaine plus tard, fut la première occasion dappliquer la résolution. Hélène, en chemin vers lécole, était dexcellente humeur. Si cela échouait, tant pis : plus jamais elle ne se laisserait accuser de « mauvaise » mère, ni naccepterait de voir son opinion et celle de ses enfants piétinée.
Comme dhabitude, lhérisson de Paul trônait sur la dernière étagère, à peine visible derrière les constructions faites par les parents. Hélène avança, déplaça quelques œuvres et posa fièrement le hérisson au premier plan.
Hélène, pourquoi faites-vous cela ? Madame Dubois la dévisageait, pantoise.
Pour que tout le monde voie la création de mon fils, qui la faite seul, répondit Hélène calmement, ajustant soigneusement la petite étiquette.
Elle vit bien le rouge de la maîtresse, qui nosa pourtant pas toucher au hérisson sous son regard. Paul ouvrit de grands yeux en voyant sa création ainsi mise en avant ; il enfla dorgueil en entendant les compliments lancés, cette fois, non pas à lui mais à son hérisson.
Peu à peu, la salle se remplit. Éclats de voix, bruits de chaises, préparatifs. Puis, tout le monde descendit dans la salle de musique.
Sur le chemin, Hélène échangea un clin dœil complice avec le père de Barbara et suivit Paul au rez-de-chaussée. Ils soccuperaient bien de la salle sans elle.
Le spectacle fut très réussi. Paul récita parfaitement la poésie apprise avec Oriane et dansa la valse avec Barbara. Hélène sétonna de ses jolis mouvements : la génétique de la grand-mère danseuse, sûrement ! Elle songea à linscrire à un atelier danse. Mais ses pensées furent interrompues par Madame Dubois, venue annoncer les résultats du concours. Les enfants montaient lun après lautre, recevant un diplôme et un petit paquet de chocolat. Paul et plusieurs autres, qui avaient tout fait seuls, furent oubliés.
Et maintenant Mme Dubois sapprêtait à clore la cérémonie, mais Hélène prit soudain la parole.
Sil vous plaît, les parents aimeraient dire quelque chose, vous permettez ?
Quelques rires, quelques hochements de tête. Hélène savança, une pile de diplômes en main, et fit signe à la mère de Lisa dapprocher avec la boîte prévue.
Dabord, un grand merci à nos maîtresses pour leur énergie, leur implication et toutes les initiatives pour nos enfants et pour nous, les parents ! Merci, un tonnerre dapplaudissements !
Le public sexécuta, puis Hélène reprit :
Ensuite, nous voudrions féliciter les garçons et filles qui ont participé sans monter sur le podium. Ils ont tout autant de mérite ! Applaudissez-les !
Hélène lut la liste et distribua les diplômes aux enfants oubliés, chacun recevant aussi du chocolat. Rires, remous, cette fois tout le monde était heureux. Puis, elle déclara :
Mais il manque encore des gagnants à ce concours ! Cette fois, ce sont les parents les plus habiles !
Elle remit le premier chupa-chups au président du comité des parents, qui en resta bouche bée.
Hélène, quel est le but de tout cela ?
Laisse, tu nes pas la seule gagnante ! Hélène lui fit un clin dœil et continua la distribution.
Ce jour-là, aucun des parents réputés pour leurs doigts de fée ne repartit sans diplôme ni sans friandise.
Plus tard, elle apprit que son initiative avait provoqué un certain émoi Car, durant le spectacle, un second présentoir était apparu, rempli de créations 100% enfants, sous une banderole calligraphiée par Oriane : « Moi, tout seul ! »
Pour lheure, Hélène récupéra Paul, laida à remettre ses chaussures, puis ils senfuirent ensemble jusquà la maison, pressés de retrouver Oriane.
Maman ?
Oui, mon chéri ? demanda-t-elle à regarder son fils serrant son diplôme.
Puisque jai eu un diplôme, ça veut dire que mon hérisson était bien ?
Bien sûr ! Tu as entendu tout le monde, non ? Et cest le meilleur parce que TU las fait. Même Oriane, cette fois, ne ta pas aidé.
Mon hérisson il est un peu tordu, pourtant.
Et alors ? Il est unique, parce que cest toi.
Paul garda le silence, essayant de suivre le pas vif de sa mère. Puis il redemanda :
Maman, tu es fière de moi ?
Hélène sarrêta net, Paul la dépassa dun pas. Elle le rattrapa par la main et sagenouilla devant lui.
Je suis très fière de toi ! Tu deviens indépendant ! Je suis fière que tu nas pas insisté pour que je fasse le bricolage à ta place. Je suis fière parce que tu comprends que jai peu de temps et tu maides. Je sais que, hier, ce nest pas Oriane, mais TOI qui as fait la vaisselle. Merci, Paul. Je suis fière car tu grandis pour devenir un homme vrai !
Et cest quoi, un homme vrai ?
Hélène réfléchit.
Cest celui qui résout ses soucis mais qui sait remercier quand on laide. Celui qui pense que tout le travail, quil soit soi-disant pour les hommes ou pour les femmes, peut être partagé, du moment que cela aide. Comme toi, avec la vaisselle. Grâce à toi, Oriane a fini son devoir et a réussi son contrôle de chimie. Tu lui as offert du temps, et cest le plus précieux.
Comment on fait, alors ?
Je texpliquerai plus tard. Mais Hélène se releva, serrant sa main.
Mais quoi ?
Je crois quon a bien mérité un petit festin, non ?
Oh oui !
Alors il nous faut un gâteau ?
Ouiiii !
Assise à la cuisine, avec son thé à la verveine, Hélène regardait ses enfants papoter gaiement, Gustave somnolant dans un coin, et songeait à quel point il suffit de peu de choses pour rendre un enfant heureux : lui dire quil compte, que sa voix et ses actes sont importants.
Son téléphone resterait, mode silencieux, caché au fond du sac. Le lendemain, elle quitterait le groupe parents sur le portable, demandant à la maman de Lisa de lui résumer les infos essentielles. Elles en riraient, repensant aux têtes déconfites lors de la distribution des bonbons.
Deux ans plus tard, Paul serait élève en internat militaire, et le fameux hérisson, bancal mais unique, lattendrait sur létagère de la cuisine, auprès de la superbe théière quOriane rapporterait un été de Paris, où elle ferait ses études.
Hélène, seule avec Gustave, serait dabord un peu perdue. Mais le temps viendrait où elle rencontrerait un homme bien différent de son premier mari. Plus petit, un peu rond, gai, Eugène Dumont lui offrirait la douceur dont elle avait tant rêvé, dans ces années de solitude. Il y aurait des soirées tranquilles, des barbecues au jardin, des roses plantées par Hélène, des voyages à la mer Mais, plus important, Eugène saurait vite conquérir laffection des enfants. Pour Hélène, ce serait une révélation : aimer des enfants qui ne sont pas les siens, cest possible. Et Oriane, revenue pour les vacances, admirerait sa mère et Eugène, marchant dans le parc main dans la main, tapant du pied dans les feuilles dorées, nourrissant les écureuils, et surtout, rentrant à la maison infuser un bon thé à la verveine, simplement heureux dêtre ensemble dans le silence paisible. Parce que parfois, il nest même pas nécessaire de parler, si quelquun, assis tout près, sait déjà tout vous entendre, rien quavec le cœur.