Grand Divorce
Voilà exactement quatre années que les Boulay tenaient bon dans leur mariage. Malgré tous leurs efforts pour faire semblant de croire à lamour éternel, ils nont pas réussi à enraciner la leur dans le jardin de la félicité conjugale. Un divorce se profilait à lhorizon.
Alors, cest aussi simple que ça, vous divorcez et puis cest tout ? demanda la meilleure amie de Solange Boulay lorsquelle linvita à noyer son stress dans des sandwichs italiens ronds.
Oui, répondit Solange. Que veux-tu quon fasse dautre ? On en a longuement discuté. Ce sera mieux pour nous deux
Je ne parle pas du divorce en soi, reprit lamie en levant les yeux au ciel, mais de la fête ! Il faut marquer le coup, célébrer la fin comme il se doit, finir lhistoire en beauté.
Tu sais, je suis déjà assez nerveuse, pas besoin den rajouter, souffla Solange, piquant un morceau de pizza aux fruits de mer après avoir englouti une part à lananas.
Mais ce nest pas de toi que je parle, chérie, cest de ton divorce ! Vous avez fait un mariage somptueux, je paye encore les frais du buffet ! Pourquoi ne pas faire un divorce démesuré ? Louer un restaurant, un cortège, un maître de cérémonie, un grand adieu aux ponts brûlés ? Ça me plairait !
On fait ça en France ?
Mais bien sûr quon le fait ! Faut oser !
Mais je nai plus un sou. On va devoir séparer les draps et couper la housse de couette en deux
Jai une amie, elle peut tout organiser contre un sac de pommes de terre. Les cadeaux couvriront le reste. Mais pour linstant, pensons à ton enterrement de vie de femme mariée ! Il faut un truc à la maison, bien sage, histoire de bien dire adieu à la vie conjugale.
Cest-à-dire ? On essaie de réunir les filles, mais au final personne ne vient, parce que tout le monde a un mari et des enfants ?
Parfait, cest lidéal !
Le lendemain, Solange et sa camarade débarquèrent au centre commercial, dans la crêperie où travaillait Julie, lorganisatrice. Julie les accueillit, debout derrière la caisse, tout en prenant les commandes des clients.
Tu nous aides ? exposa lamie de Solange.
Facile ! Jimagine déjà le tableau, lança Julie, les yeux levés vers le plafond. La future « ex-mariée » en robe noire, prête à jurer que « plus jamais au grand jamais ». Le futur ex en jogging ridicule, quil va enfin pouvoir porter toute la journée, prononce un non solennel. Toute la troupe se dirige ensuite vers le Mont-de-Piété pour déposer les alliances. Les invités scandent : « Sucré !», « Salé ! » Enfin bon, je vais peaufiner, dit Julie, avant de crier, assez fort pour leur casser les oreilles : Commande soixante-quatre, prête !
Contre toute attente, le mari de Solange approuva lidée, contrairement à leurs parents.
Ces lubies modernes, râlèrent les deux familles. À notre époque, on divorçait en silence et on se détestait toute la vie. Pas question de payer pour ce cirque !
Une semaine plus tard, tout était organisé. Selon le scénario de Julie, la fête débutait par un rachat de départ. Le mari devait quitter lappartement en relevant des défis : jeux, chansons, où chacun devait soit laider, soit payer une rançon pour quil parte le plus vite possible sans sarrêter. Treize étages à descendre, alors Arnaud eut droit à lascenseur. On y entassa ses affaires restantes et son témoin.
Grâce à un cousin de Julie qui bossait chez les gendarmes, on invita un photographe de la police scientifique pour immortaliser chaque moment. Après ce divorce, neuf participants furent « enregistrés » sur le registre des célibataires.
Direction la mairie ! sexclama Julie solennellement quand tout le monde fut en bas.
Selon la tradition réinventée des Boulay, les futurs divorcés sinstallèrent ensemble dans la voiture afin de repartir séparément plus tard. Les invités reçoivent des tickets de métro, quelques pièces en euros pour payer le bus, et la voiture du photographe où, pendant le trajet, on faisait des jeux de rôles policiers et des interrogatoires farfelus. Larrivée à la mairie se fit en chantant « Je suis libre » de Johnny Hallyday.
Une fois les mentions de divorce apposées et la cellule familiale dissoute, tout le monde sortit dehors. Julie brandit une grande cage et proposa dattraper des pigeons sur la place. On chantait, on riait, on félicitait les jeunes divorcés. Les hommes félicitaient de tout cœur Arnaud, lui souhaitant de belles années dindépendance, leurs épouses quant à elles grondaient, mais allaient plus tard attraper le bouquet fait de quittances délectricité et de gaz.
Quelle fête ! Ils devaient attendre cette séparation depuis longtemps, lança un invité dune autre cérémonie.
Non, jai entendu dire quils divorçaient, expliqua-t-on en retour.
À voir le bonheur irradier les Boulay, plusieurs couples décidèrent ce jour-là de reporter leur propre passage devant Monsieur le Maire.
Une fois le cadenas coupé sur le Pont des Arts comme il se doit et les alliances déposées chez le bijoutier pour financer la fête, le cortège se dirigea vers le restaurant. Là les attendait un orchestre funèbre, le menu du jour à prix réduit, et des crêpes au miel. Le banquet était sponsorisé par la « Crêperie du Coin », où Julie officiait toujours à la caisse. Le gâteau aussi était à base de pâte à crêpes.
On dirait une veillée funèbre, soupira tristement Solange en revoyant lambiance.
On enterre le bonheur conjugal, répondit la maîtresse de cérémonie en proposant aux « pas-si-jeunes » leur dernier slow.
La musique de Chopin se lança.
Finalement, cest plutôt réussi, souffla Solange à Arnaud pendant quils tournaient au centre de la salle.
Cest clair, acquiesça-t-il. Je nai jamais vu nos familles aussi complices.
Au détour de leur ronde, Solange aperçut leurs pères se serrant dans les bras, mi-joyeux, mi-en-larmes, alors quils sétaient toujours détestés.
Sur la table sempilaient les cadeaux : draps une place, places de concert, haltères, vaisselle pour solitaire, des bons pour du yoga, la gym, du cabaret En fin de soirée, on remit aux ex un jeu de clés dhôtels différents aux quatre coins de Paris, des coupons de réduction pour la « Crêperie du Coin » et un bon pour deux trajets en voiture du commissariat.
Le feu dartifice clôtura cet enterrement de vie conjugal, pendant que le gâteau était vendu en parts. Les invités, ravis, rentrèrent chez eux auprès de leurs enfants, conjoints, ou seuls, et les Boulay chacun prit la route de sa nouvelle vie.
Trois semaines plus tard, lalbum photo était prêt. Arnaud passa chez Solange pour récupérer sa pince à ongles oubliée.
Elles sont chouettes, ces photos, remarqua Solange en feuilletant avec lex-mari les clichés noir et blanc, pleins de sourires et de traces dempreintes digitales.
Oui, pas mal, répondit-il avant de demander : Tu changes de nom ?
Non, jai pris lhabitude. Et Delarose, ça ne sonne pas tellement mieux
Cest vrai, sourit Arnaud. Bon, jy vais ?
Attends hésita-t-elle. Tu veux venir dîner à la crêperie ? Nos coupons expirent aujourdhui, ce serait dommage de ne pas en profiter.
Cest dommage, confirma Arnaud. Et tu sais que la crêpe, cest le symbole du renouveau. Peut-être que cest notre chance On dirait un rendez-vous ?
Tu crois Tu crois que ce nest pas une erreur, après un divorce aussi bruyant ? Jai entendu dire quils en ont parlé aux infos
Je ne sais pas, mais qui va nous juger ? On est libres maintenant. On peut se revoir si on veut. Dailleurs, la semaine prochaine, le témoin et la témoin divorcent. On est invités. Tu veux quon y aille ensemble ?
Jy réfléchirai, répondit Solange en souriant. Jai justement un set de draps reçu deux. Ce sera parfait comme cadeau.
Ce divorce, tout en réjouissances et larmes, me fit comprendre que, parfois, tourner une page en riant vaut bien mieux que la tourner seul dans lamertume. La vie est trop courte pour ne pas célébrer ses nouveaux départs, même les plus inattendus.