Le goût de la liberté – Nous avons fini les travaux de rénovation l’automne dernier, – commence son…

Le goût de la liberté

On a terminé les travaux à lautomne dernier, raconte Anne-Marie Duchamps, la voix flottant comme une brume sur la scène de sa mémoire.

On a longtemps hésité pour les papiers peints, disputé jusquà lépuisement sur la couleur des carreaux de la salle de bains, et en riant, on se souvenait de ce vieux rêve de la « F3 » à Paris.

Voilà, avait jubilié mon mari, Henri, lors du repas de fin des travaux, maintenant, on pourra marier Clément ! Il ramènera sa femme ici, ils auront des enfants, et ce sera un vrai foyer vivant, plein de cris et de vie.

Mais les éclats de son rêve ont fondu comme neige au soleil. Notre fille aînée, Solange, est revenue à la maison avec deux grosses valises et deux enfants accrochés à sa jupe.

Maman, je nai nulle part où aller, a-t-elle soufflé, effaçant dun mot tous nos projets.

La chambre de Clément a été cédée aux petits. Clément, heureusement, na pas protesté, haussant simplement les épaules :

Cest pas grave, jaurai bientôt la mienne.

« La mienne », cétait le T1 de ma mère à Montreuil. Celui quon avait refait récemment, que nous louions à un jeune couple. Chaque mois, une somme modeste mais précieuse tombait sur mon compte : le matelas de sécurité pour nos vieux jours.

Un soir, jai croisé Clément et son amie Aline passant devant cet immeuble, levant le menton, échangeant des mots animés, pleins délan.

Je devinais leurs calculs, mais je nai rien proposé.

Un matin, jai entendu :

Anne-Marie, Clément ma fait sa demande ! On a même trouvé la salle ! Imaginez ! Ils ont une véritable calèche, une harpe vivante, une terrasse dété ! Les invités iront dans le jardin…

Mais où comptez-vous vivre après la fête ? ai-je osé, Ce mariage va vous coûter une fortune deuros !

Aline ma regardée comme si javais évoqué la météo sur la lune.

On vivra chez vous, pour linstant. Après… on verra.

Chez nous, ai-je soupiré, il y a déjà Solange et les petits. Ce sera un dortoir, pas un appartement.

Aline a fait la moue.

Oui, bon. On ira dans une vraie résidence étudiante, là au moins, personne ne fouillera dans notre cœur.

Son pique ma blessée. Pourtant, ai-je vraiment envahi leur vie ? Jaurais voulu les retenir dun faux pas.

Quelques jours après, jai parlé à Clément. Ultime tentative.

Fiston, pourquoi ce cirque ? Épouse-la discrètement et mettez de côté pour lapport ! Ma voix tremblait.

Clément fixait la fenêtre, visage fermé.

Maman, pourquoi fêtez-vous chaque anniversaire dans ce restaurant chinois, « Le Dragon Doré » ? On pourrait rester à la maison, ce serait moins cher.

Je nai pu répondre.

Voilà, il a souri, vous avez vos traditions, nous voulons les nôtres.

Son parallèle entre notre dîner modeste tous les cinq ans et leur extravagance coûtant 50 000 euros ma fendu le cœur.

Je lisais dans ses yeux non le fils, mais le juge. Celui qui prononce : vous êtes des hypocrites, tout permis pour vous, rien pour moi. Il avait oublié que nous payions encore le crédit de sa voiture. Et le fameux matelas de sécurité ? Il ny pense jamais.

Maintenant, il veut une fête, et quelle fête !

Évidemment, ils men ont voulu, lui et Aline, surtout pour le refus des clés du studio de grand-mère.

***

Une nuit, rentrant tard dans le dernier bus presque vide, jai fixé mon reflet dans la vitre noire : une femme fatiguée, vieillie avant lheure, tenant un cabas plein de provisions. Dans ses yeux, la peur.

Et soudain, une clarté douloureuse : jagis toujours par peur.

La peur dêtre un fardeau. La peur dêtre abandonnée. La peur du futur.

Je noffre pas la garantie du studio à Clément parce que jen ai besoin, mais parce que jai peur : la donner, ce serait tout perdre.

Je le force à grandir mais jalimente ses illusions, subventionnant sa vie : et sil échoue, le pauvre garçon sera brisé.

Jattends de lui des actes dadulte, mais je le traite encore en enfant, incapable de comprendre ou davancer.

En vérité, Aline et Clément rêvaient juste dun beau départ, une calèche, une harpe, oui, c’est fou et excessif, mais enfin ! Ils ont droit à leur folie ! À leurs frais.

Le lendemain, jai appelé nos locataires : il était temps quils trouvent ailleurs. Un mois après, jai sonné Clément.

Venez. Parlons.

Ils sont arrivés tendus, prêts au combat. Jai posé le thé sur la table et… un trousseau de clés du studio de maman.

Prenez-les. Nen faites pas trop : ce nest pas un cadeau. Le studio est à vous pour un an. Dici là, choisissez : soit vous prenez un crédit, soit vous restez ici, mais à dautres conditions. Je perds un an de loyer, tant pis. Disons que cest mon investissement. Mais pas dans votre fête. Dans votre chance de faire famille, pas cohabitation.

Aline a ouvert ses grands yeux. Clément regardait les clés, sans comprendre.

Et Solange ? a-t-il balbutié.

Solange aura aussi sa surprise. Vous êtes adultes. Maintenant, votre vie, cest votre fardeau. Nous ne serons plus votre décor, ni votre tirelire. Juste vos parents, aimants, mais plus sauveteurs.

Silence assourdissant.

Et le mariage ? a osé Aline, la voix tremblante.

Le mariage ? jai haussé les épaules, faites comme vous voulez. Si vous trouvez pour la harpe, quil y ait une harpe.

***

Clément et Aline sont partis, et le vertige ma prise. Peur viscérale : et sils ny arrivaient pas ? Et sils ne me pardonnaient jamais ?

Et pourtant, pour la première fois depuis des années, je respirais à pleins poumons. Parce que, enfin, javais dit « non » ! Non pas à eux, mais à mes peurs. Et jai lâché mon fils vers la vraie vie, complexe, adulte et libre.

Quelle quelle soit

***

Regardons la scène à travers les yeux du fils.

Avec Aline, nous rêvions dune noce féerique. Mais le divorce de ma sœur a enterré nos envies. Quand maman a dit que la fête ne valait pas les frais, tout sest cassé.

Alors pourquoi, chaque anniversaire de mariage, vous allez au restaurant ? ai-je lâché. Restez à la maison, cest moins cher !

Jai vu la pâleur sur son visage ; je voulais qu’elle ait mal. Jétais vexé jusquau fond du cœur.

Oui, ils mont offert une voiture. Est-ce ma demande ? Non ! Et maintenant, ils me reprochent les mensualités. Je nai rien demandé.

Ils ont rénové lappartement, soi-disant pour nous. Mais on ne peut pas y habiter.

Le studio de grand-mère relique sacrée, réserve plus précieuse que le mariage du fils unique !

Que faire ? Comment prouver aux autres et à nous-mêmes quon existe, que notre couple compte ?

Un soir, Aline a murmuré, les yeux baissés :

Clément, je nai rien à toffrir. Mes parents ne peuvent pas aider. Ils ont un prêt.

Tu moffres toi-même, jai répondu, pour la rassurer. Mais au fond, jétais en colère. Pas contre elle. Contre linjustice. Pourquoi tout repose sur mes parents ? Pourquoi leur aide est-elle si amère, chaque euro, un clou de plus dans le cercueil ? Ce genre de soutien brûle de culpabilité.

Non-dits flottants dans lair comme des nuages. Et puis le téléphone sonne. Maman, voix étrange, ferme :

Venez. Il faut parler.

Nous y sommes allés, comme au supplice. Dans le bus, Aline serre ma main :

Elle va refuser de nous aider pour le mariage, cest sûr.

Peut-être bien, je hoche la tête.

***

Sur la table, le trousseau de clés du studio. Je lai reconnu tout de suite. Les clés de mon enfance.

Prenez-les, dit maman.

Puis son discours : pas long, mais bouleversant. Un an. Des choix. Fin de leur rôle de « tirelire-décor ». Plus jamais le « on na nulle part où aller » ; adieu lespoir secret « les parents vont arranger ça ».

Jai pris les clés. Froides, lourdes, trop lourdes. Soudain, la révélation : brutale, bizarre.

On voulait tout cela, on rouspétait, mais on na jamais parlé franchement : « Maman, Papa, on comprend vos peurs. Discutons. Comment avancer, sans vous déchirer ? »

Non. On attendait quils devinent nos désirs et les réalisent, sans discussion, sans condition, souriant. Comme quand on était gosses.

Et la fête ? a murmuré Aline, perdue.

Votre mariage ? maman hausse les épaules, si vous trouvez pour la harpe, il y aura une harpe.

On est sortis dans la nuit. Je manipulais les clés dans ma poche.

Quest-ce quon fait maintenant ? demande Aline. Pas pour le logement. Pour tout.

Je ne sais pas, ai-je avoué. Maintenant, cest notre souci

Dans cette responsabilité effrayante, sifflante, se cachait une liberté sauvage. Et le premier pas ? Décider si calèche et harpe nous sont vraiment nécessaires. Les traditions font sourire, mais elles doivent senraciner dans plus quun jour extraordinaire

***

Alors, le bilan ?

La vie dadultes pour Clément et Aline a commencé le lendemain.

Enfin ensemble ! Ils habitent le même nid ! Ce nest pas à eux, pas encore, mais cest déjà ça. La studette est minuscule, mais douillette, toute fraîche. Et surtout, personne dautre ! Dabord, il y a eu des invités tous les jours. Évidemment ! La liberté !

Au bout dun mois, un délire commun : on veut un chien ! Mais un grand, hein !

Aline rêvait dun chien depuis toujours, mais maman ne voulait jamais. Pour Clément, autre histoire : il en avait un à lécole, mais le chien sest enfui. Catastrophe de jeunesse

C’est ainsi que la pièce manquante du bonheur a atterri dans lappart : un jeune retriever nommé Gaston.

Trois mois et la tornade : Gaston grignote les coins, mord les pieds des meubles et fait ses besoins partout.

Quand Anne-Marie est venue voir les jeunes, elle a failli sévanouir : personne ne lavait prévenue de ce nouveau colocataire.

Clément ! Aline ! Comment avez-vous osé ? Vous ne mavez même pas consultée ! Surtout, pourquoi ? Un chien pareil, ça se surveille ! Et vous, vous le laissez seul toute la journée ! Évidemment, il détruit tout ! Il y a des poils partout, ça sent ! Non, vraiment ! Rendez le chien ! Demain !

Maman, grogne Clément, tu nous as donné le studio pour un an, non ? Tu vas tout contrôler ? On te rend les clés, cest ça lidée ?

Certainement pas ! sexclame Anne-Marie, je tiens ma parole. Un an, cest un an. Mais attention : vous devez rendre lappartement comme vous lavez reçu. Cest compris ?

Compris, répondent Aline et Clément, unis.

Je ne viendrai plus jusque-là. Je ne veux pas voir ça, tranche Anne-Marie.

***

Elle a tenu parole. Plus de visites, coups de fil rares.

Quatre mois plus tard, Clément est rentré : lui et Aline se sont séparés.

Long récit de ses reproches : elle cuisinait mal, ne surveillait pas Gaston, le promenait à peine. Il a fallu rendre Gaston à léleveur, non sans mal : une semaine de tractations.

On avait acheté pour trois mois de croquettes lex-éleveur lexigeait. Et ce nest pas donné, la croquette canine !

Tu nes pas allé trop vite avec Aline ? demande Anne-Marie, cachant un sourire. Vous vouliez un mariage, calèche et harpe

Mais quelle fête, maman ? Je ten supplie ! Tu peux de nouveau louer le studio !

Pour quoi faire ? Tu ne veux pas y vivre ?

Non, je préfère rentrer. Sauf si ça te gêne ?

Je ne suis jamais gênée, répond Anne-Marie, surtout depuis le départ de Solange et les petits. Cest de nouveau le grand vide…

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