Le jeune mendiant entre dans la salle de bal comme sil nétait venu que pour une seule personne.
Autour de lui, les lustres étincellent sur les robes de soie, les chaussures vernies, les murs dorés et les visages qui se ferment aussitôt quils aperçoivent ses pieds nus et sales sur le marbre. Mais le garçon nobserve pas les invités. Il fixe droit la jeune fille en fauteuil roulant, immobile dans sa robe rose pâle, assise près de son père.
Le père, vêtu dun smoking en velours vert émeraude, se dresse aussitôt devant sa fille.
« Ne la touche pas. »
Le garçon sarrête, haletant, sa chemise déchirée collée à ses frêles épaules. Il a peur, mais sans hésitation.
La jeune fille se penche légèrement pour lentrevoir derrière le bras de son père.
Des murmures sélèvent dans la pièce.
Alors, le garçon lève la main terreuse et dit à voix basse :
« Laissez-moi danser avec votre fille »
Le visage du père se durcit.
Mais le garçon conclut :
« et je lui rendrai lusage de ses jambes. »
La salle de bal se fige.
Les yeux de la jeune fille sagrandissent. Son père manque de lécarter, mais déjà, elle tend la main.
Le garçon la saisit délicatement.
Un instant, rien ne se passe.
Puis ses doigts frémissent.
Son souffle se bloque.
Son autre main se détache doucement de laccoudoir du fauteuil.
Le père le voit, et murmure :
« Non »
Les doigts de la jeune fille se serrent autour de ceux du garçon.
Un hoquet lui échappe.
Son père demeure pétrifié.
Il la vu.
Ce nest pas de lespoir.
Ce nest pas un rêve.
Cest un mouvement.
Dabord le poignet, puis les épaules.
La jeune fille regarde ses propres jambes comme si elles appartenaient à quelquun dautre.
« Je je lai senti. »
Sa voix est un souffle.
Autour, les murmures épaississent. Les verres restent suspendus, les musiciens perdent le fil du morceau.
Le père est devenu blême.
Il sagenouille près de sa fille, la voix fêlée pour la première fois.
« Apolline ma chérie que ressens-tu ? »
Des larmes emplissent ses yeux.
« De la chaleur »
Le garçon tremble aussi, comme si ce qui passe à travers lui lui coûtait tout.
Mais il ne lâche pas prise.
Au contraire, il sapproche encore.
« Viens danser avec moi. »
Une femme près de la piste étouffe un cri.
Un homme souffle : « Ce nest pas possible »
Mais Apolline nentend rien.
Dix ans que les médecins répétaient à son père daccepter lévidence.
Dix ans quils certifiaient que les nerfs étaient morts.
Dix ans que son fauteuil définissait son identité, bien avant son prénom.
Et maintenant, voilà quun gosse des rues lui propose doublier tout cela.
Apolline le fixe.
« Je vais tomber ? »
Pour la première fois, il sourit.
« Pas si tu me fais confiance. »
Le père semble prêt à seffondrer.
Il voudrait larrêter.
La protéger dune nouvelle déception,
de la cruauté du monde,
des fausses promesses,
dun énième spécialiste,
dun autre mensonge.
Mais sa fille a déjà choisi.
Apolline sappuie sur les accoudoirs.
Ses bras tremblent violemment.
La salle retient son souffle.
Encore une fois.
Et puis
Ses genoux bougent.
Un cri traverse la salle.
Les yeux du père sembrument aussitôt.
Apolline vacille, ses jambes hésitent comme si elles découvraient leur rôle.
Le garçon serre ses mains dans les siennes.
« Regarde-moi, » souffle-t-il. « Personne dautre. Juste moi. »
Elle sexécute.
Une, deux secondes.
Et alors
Apolline se lève.
La salle explose.
Les invités sécrient. Du verre se brise. Un violoniste laisse choir son instrument.
Mais Apolline nentend plus rien.
Elle pleure trop fort.
Son père sécroule à genoux devant elle, les mains sur la bouche, secoué de sanglots quaucun orgueil narrête.
« Ma petite »
Entre deux larmes, Apolline rit.
« Papa je me tiens debout »
Puis elle se tourne vers le garçon.
Et soudain, son sourire sefface.
Car du sang coule de son nez.
Puis de la commissure de ses lèvres.
Il chancelle.
Apolline le rattrape avant quil ne tombe au sol.
Le père accourt.
« Que lui arrive-t-il ?! »
Le garçon relève la tête, chancelant.
Sa voix est faible, toute petite.
« Certains dons » murmure-t-il, « se paient cher. »
Le père le fixe.
Soudain, quelque chose change dans ses yeux.
Pas la reconnaissance du garçon
Mais celle du regard.
De la ligne du menton.
Dune femme quil a aimée autrefois
et abandonnée lorsque sa famille lui a ordonné de le faire.
Sa voix vacille, vide :
« Qui qui est ta mère ? »
Le garçon sort, de ses doigts tremblants, un médaillon dargent usé sous sa chemise déchirée.
Le père cesse de respirer.
Car il na offert ce médaillon quà une seule femme, dans toute sa vie.
Et quand lenfant finit par parler
La salle de bal comprend que le miracle de la jeune fille debout
nétait que le commencement.
« Ma mère, » souffle le garçon, « est en train de mourir à linfirmerie des domestiques, en bas »
Son regard plonge droit dans celui du père.
« Et avant de partir »
Ses lèvres se mettent à trembler.
« elle voulait que son fils danse avec sa sœur. Juste une fois »Un silence terrible sabat sur la salle. On nentend plus que les pleurs réprimés dApolline et le souffle court du garçon.
Le père chancelle, ses genoux faiblissent, ses mains cherchent appui sur le marbre, puis sur lépaule de sa fille. Un moment, il reste ainsi, entre deux abîmes : vivre, ou réparer.
Apolline sagenouille auprès du garçon, relève sa tête avec une douceur infinie.
« Comment tappelles-tu ? » articule-t-elle, la voix aussi fragile quun secret.
Il sourit faiblement, la voix à peine un souffle : « Lucien. »
Le père tombe à genoux devant Lucien, la gorge serrée. Il ose enfin regarder ce fils quil ignorait, et dans ce regard, toute la honte et la tendresse dun homme brisé.
Lucien ferme les yeux, sa main vacille, mais avant que la nuit ne tombe, Apolline lenlace, le serre fort contre elle. La chaleur de ses jambes encore frémissantes, la vie qui revient à flots dans son corps, traverse le garçon, allège son fardeau.
Un frisson parcourt la salle.
Puis, comme guidée par une force ancienne, Apolline se tourne vers son père.
« Va, » murmure-t-elle, « va vers elle. Dis-lui quelle nest plus seule. »
Le père hésite, puis court, bouscule les mondains pétrifiés, disparaît dans lescalier, son cœur échappé de sa cage.
Apolline plaque la main sur la poitrine de Lucien, sent son souffle sapaiser, le rouge sécher sur sa bouche. Elle le relève doucement, sans craindre de tomber, et linvite à danser au centre de la piste, devant tous, frères et sœurs enfin réunis.
Les musiciens, bouleversés, reprennent leur violon. La valse balbutie puis monte, timide, mais splendide.
Ensemble, Lucien et Apolline tournent sous la lumière pâle, deux enfants que la nuit na pas vaincus.
Et sous les lustres, cette nuit-là, tous les regards apprennent le miracle :
Au bal de lor et de lorgueil, le plus précieux don était celui que lon croyait perdu : la famille retrouvée, la dignité rendue, et par-dessus tout, lespoir qui marche, à nouveau, sur ses propres jambes.