« Le Petit Garçon à la Moto en Jouet »
La cour était silencieuse, nimbée de soleil, troublée seulement par le gémissement désespéré dun enfant. Lherbe ployait sous ses pas précipités. Les vraies motos, alignées contre la vieille palissade, gardaient la scène telles des juges muets, carrossées de noir et bardées de chrome luisant.
Quelques gros motards se retournèrent, lair hébété, cherchant la source de ce vacarme inhabituel. Et ils laperçurent.
Un petit garçon déboulait en trombe, perdu dans un gilet de cuir trop large, serrant entre ses mains minuscules une moto en bois laquée. Comme si ce jouet était la seule chose qui empêchait son univers de seffondrer.
Il avait lair effrayé. Démuni. Lessivé par des sanglots déjà bien entamés depuis une éternité. Et soudain : chute magistrale. Paf ! Dans lherbe verte. Mais même face contre terre, pas question de lâcher la moto.
En reniflant, le petit réussit à se redresser à genoux. Tremblant, il tendit le jouet vers le plus impressionnant des motards un colosse barbu à la mâchoire carrée, type à qui même les sangliers laisseraient traverser la route sans broncher.
Sil vous plaît, monsieur. Achetez-la
Le motard fronça les sourcils et saccroupit face au garçon.
Qui a fabriqué ça ?
Le gamin hoqueta, essuyant ses joues sales dun revers de manche.
Cest mon papa
Le biker prit la moto délicatement. Et, dès quil la détailla vraiment, quelque chose se passa sur son visage. Car ce nétait pas nimporte quel jouet.
Le guidon délicatement courbé. Le minuscule réservoir sculpté. Le filet noir sur le côté. Il connaissait chaque détail ; il fabriquait exactement les mêmes modèles autrefois, bien avant que sa tendresse ne disparaisse derrière son cuir pour napparaître que pour une seule femme.
Une seule.
Sa gorge se serra. Il se pencha, la voix rauque.
Comment sappelle-t-il, ton papa ?
Le regard du garçon, noyé de larmes, plongea droit dans le sien.
Il a dit que si jamais il mourait je devais trouver le motard qui est mon père.
Toute la cour se figea.
Personne ne bougea dun poil.
Le biker resta statufié, le jouet suspendu dans les mains.
La lèvre de lenfant tremblait.
Il fouilla dans la doublure de son gilet, en retira une vieille photo pliée. Il la tendit dune main qui flageolait.
Le biker lattrapa.
Un regard.
Et tout le sang quitta son visage.
Sur la photo, une jeune femme quil avait passionnément aimée vingt ans plus tôt. À côté delle, un bébé tout neuf, emmitouflé dans une couverture ornée du même écusson de club quil avait un soir arraché, le cœur brisé.
Le biker retint son souffle.
Sa main faillit laisser tomber la moto en bois.
Autour de lui, une vingtaine de motards à blousons restaient figés comme des statues.
Pas un moteur.
Pas une blague.
Aucune chaîne cliquetante.
Rien.
Car aucun de ces hommes navait jamais vu Jean « le Tank » Mercier blêmir.
Ni face à un couteau.
Ni face à la taule.
Ni face au tonnerre dune brigade anti-bandits.
Mais là
Ses doigts noueux se crispèrent sur la photo.
Car la femme dessus, souriante, épuisée, tenant ce nourrisson emmailloté dans une vieille couverture de gang cétait Claire Dubois.
Lunique femme pour qui il avait songé à tout quitter.
La même qui avait disparue la nuit où il avait tourné le dos à la bande.
Jean essaya de regarder vraiment le petit.
Même ténacité dans les yeux sombres.
Même menton obstiné.
Même manière de ravaler ses larmes tout en secouant la poitrine à sen essouffler.
Lorsque Jean essaya de parler, sa voix était brisée.
Quel âge as-tu ?
Le garçon se frotta le visage dune manche déchirée.
Huit ans.
Jean ferma les yeux.
Huit ans.
Exactement huit ans depuis la disparition de Claire. Huit ans depuis quil avait enterré le peu de tendresse qui lui restait.
Derrière lui, un motard souffla, à peine :
Chef
Mais Jean nentendit rien. Ou peut-être ne pouvait plus.
Un long moment, il fixa la photo, puis la moto miniature, puis lenfant.
Comment tu tappelles, petit ?
Lenfant déglutit.
Léo.
Jean vacilla.
Parce que Claire radotait toujours que si un jour ils avaient un fils, elle voudrait lappeler Léo.
Jean se laissa tomber à genoux devant lenfant, les mains qui tremblaient franchement, désormais.
Qui ta dit de venir ici ?
Léo baissa les yeux sur le jouet.
Mon papa.
Un silence épais.
Jean crispait la mâchoire.
Ton père ?
Le garçon hocha la tête, reniflant de plus belle.
Il ma fait promettre
La voix de Jean tomba dans les graves.
Te faire promettre quoi ?
Léo fouilla à nouveau dans sa veste. Cette fois, il en sortit un vieux bracelet dhôpital, tout fané. Taille nouveau-né.
Jean lu ce quil y avait écrit : Bébé Mercier. Mâle.
Plus personne ne respirait dans la cour pavée. Un biker retira ses lunettes de soleil. Un autre tourna la tête.
Ce nétait plus une histoire de gang, mais de famille.
Jean releva les yeux vers Léo.
Et ton père, il est où ?
La lèvre de lenfant tremblait de plus belle. Il pointa du doigt la sortie, vers la vieille route goudronnée et lor du soir.
Là, garée sous la lumière dorée, une camionnette bringuebalante.
Jean pivota lentement vers le véhicule et se figea.
Au volant, toute pâle, une main pressant son flanc
Claire.
Vivante.
Mais couverte de sang.
Jean cessa de respirer.
Non.
La voix de Léo se brisa.
Elle a dit que si tu portais toujours lécusson
Jean baissa les yeux sur la broderie défraîchie cousue à son cœur, celle quil navait jamais décousue.
Puis il regarda la camionnette.
Les larmes de Léo finirent par couler pour de bon.
elle te dirait enfin pourquoi elle a dû mentir.
Et cest à cet instant précis que des SUV noirs surgirent au bout du chemin. Rapides. Beaucoup, trop rapides.
Tous les motards réagirent au quart de tour.
Les moteurs grondèrent. Les chaînes tintinnabulèrent. Les lames saiguisèrent.
Jean se redressa lentement, le regard vissé sur les véhicules menaçants.
Puis sur la femme quil navait jamais réussi à oublier.
Claire, penchée à la fenêtre ouverte, murmura alors la phrase qui fit jaillir les couteaux dans toute la fraternité :
Ils ne voulaient pas de ton fils
Une pause.
Ses yeux sembuèrent.
ils voulaient la lignée des Mercier.