13 novembre
Paris
Je ne sais pas pourquoi jaccepte toujours si facilement les choses, mais cette fois, jai vraiment dépassé mes limites. Tout a commencé il y a un an, quand mon petit frère, Paul, sest invité chez nous, soi-disant pour une semaine. Je revois encore le regard de mon épouse, Élodie, ce soir-là, lorsquelle est rentrée du travail épuisée avec les bras chargés de sacs. Paul venait de débarquer, valise élimée à la main, odeur de train Corail et de vieux tissus sur le paletot. Je savais que ce nétait pas une bonne idée, mais comment lui refuser il venait de divorcer, il avait perdu son boulot… Il dormait sur le canapé de sa chambre de bonne, mais il lavait louée pour pouvoir payer lappartement étudiant de son fils à Reims. Bref, sa vie était un sac de nœuds.
Il na vraiment nulle part où aller, Élodie. Juste une semaine, le temps de trouver du travail dans la capitale, javais tenté de la rassurer.
Élodie a soupiré et ma lancé ce regard fatigué, celui quelle réserve quand elle sait quon va discuter, mais quelle devine déjà la conclusion.
Très bien, Serge, une semaine. Mais préviens-le: ici, on se lève à 6h, on se couche à 23h, et il nest pas question que ce soit lauberge espagnole, a-t-elle déclaré en enlevant ses bottes, ses cheveux en bataille à cause de la bruine parisienne.
Paul sest montré, bruyant et massif comme à son habitude, le lendemain soir. Il a voulu la prendre dans ses bras (“Allez, fais pas ta sauvage, Élodie!”), elle a évité, gênée. Moi, jaurais pu en rire, mais dinstinct, javais déjà le pressentiment quon entrait dans une zone de turbulences.
Les trois premiers jours, Paul a respecté notre rythme. Il dormait jusquà midi sur le canapé du séjour, puis sortait chercher du boulot”, mais revenait chaque soir comme une tornade. Il mangeait pour trois; une ratatouille de six litres, censée durer quatre jours, était avalée en vingt-quatre heures. À table, il plaisantait “Lair de Paris, ça coupe les jambes et décuple lappétit!” Ça amusait Élodie une, deux fois puis plus du tout.
Au bout dune semaine, lors dun dîner, elle lui a gentiment demandé:
Paul, alors, tu as avancé tes recherches?
Paul a baissé les yeux, accentuant son air de martyr, et ma regardé, à moi:
Tu sais, cest complexe Sur le Net, ils écrivent 2000 euros, planning flexible, et tu arrives: cest pour être démarcheur ou livreur. Franchement, avec mon BTS électricien, je ne peux pas accepter nimporte quoi. Mais là, jai une piste dans une boîte sérieuse Ils doivent me rappeler lundi.
Jai senti Élodie bouillir. Mais elle a lâché prise. Deux jours, cest pas le bout du monde.
Sauf que lundi est devenu mercredi, puis vendredi, et le coup de fil nest jamais venu. Paul a arrêté de sortir. Il restait vissé au canapé, la télé trop forte, des miettes partout, un parfum de bière qui, mélangée à son déo premier prix, collait aux rideaux. Je retrouvais la scène soir après soir : la vaisselle sale traînait sur la table basse, le linge propre disparaissait à vue dœil.
Chaque fois que nous abordions la question de la recherche demploi, il maugréait que la RH était malade, quil fallait attendre la semaine prochaine.
Et cest ainsi quune semaine sest transformée en un mois. La neige laissait place à la pluie, et ma vie domestique sétait changée en soupe de nerfs. Élodie osait à peine traverser le salon en pyjama, Paul trônait là, semparant sans scrupule de mon gel douche, égarant mon livre préféré de Simenon, ou changeant de chaîne au moment où Élodie sinformait des actualités.
Un soir, Élodie a craqué:
Serge, il faut quon parle. Ça ne peut plus durer. Il na pas lintention de partir! Je nen peux plus de retrouver ce grand gamin vautré sur notre canapé, de cuisiner deux fois plus, et de voir filer notre compte joint en courses. Même notre facture deau explose, tu ten rends compte? Et le loyer, Paul ne participe pas
Jai balbutié, honteux:
Il ma dit quil navait plus accès à sa banque à cause danciens crédits. Je le savais depuis deux jours. Il a promis de se rattraper dès quil aurait un boulot Il faut juste encore attendre un peu, avec le printemps, ça va sarranger
Mais attendre est devenu notre mantra. Les mois ségrenaient. Paul trouvait toujours une justification pour ne pas travailler: une lombalgie, ou “trop risqué avec ma hernie; je peux pas porter des charges”. Pourtant il levait sans problème une bouteille de bière, disparu le vieux cognac offert à mon anniversaire (“Ça sévapore, ces alcools !”, disait-il, narquois). Le ton est monté; Élodie a menacé: soit Paul partait dans la quinzaine, soit elle demandait la séparation et mettait en vente lappartement.
Brisé, jai tenté de parlementer avec Paul sur le balcon. Il sest renfrogné, ma lancé un regard noir, puis a prétendu avoir enfin un plan: il allait louer une chambre à Nanterre dès sa première fiche de paie (il avait soi-disant trouvé un poste de vigile). Élodie a soufflé, daccord pour patienter ces deux semaines. Mais la semaine suivante, Paul est rentré, bras plâtré, prétendant être tombé dun escalier.
Tu ne vas pas jeter un handicapé dehors? a-t-il plaisanté en montrant son avant-bras dans le plâtre.
À partir de là, la situation est devenue invivable. Paul commandait tout, toujours avec le sourire du bon vivant, mais imposait son diktat. Élodie, tu peux me couper du pain? Il mest impossible douvrir le pot de confiture Ou dautres requêtes franchement déplacées auxquelles, un soir, Élodie mit très sèchement fin.
Je me réfugiais de plus en plus au travail, acceptant toutes les heures supp possibles. Élodie, elle, restait le moins possible à la maison, marchant des heures au parc Monceau pour éviter l’atmosphère délétère. Chez nous, le canapé était devenu le trône du “Roi Paul”.
Huit mois plus tard, le plâtre enlevé, Paul rééduquait son bras, passant ses journées à tout réorganiser à sa sauce, recevant même des amis peu recommandables en notre absence (cest notre voisine du dessus, Madame Lefèvre, qui ma tout raconté). À toute remarque, il sénervait :
Je suis de la famille! Vous me devez bien ça! Ce nest pas comme si je dormais dans votre chambre! De toute façon, il y a trois pièces ici (il comptait la cuisine évidemment).
La coupe déborda un vendredi de novembre, pile un an après larrivée de Paul. Je rentre plus tôt, migraine persistante, et je tombe sur le salon transformé en boui-boui façon bar PMU: bouffe à même la table, bouteille de vodka entamée, canapé-lit défait, et Paul qui enlace une femme complètement inconnue Perrine, une blonde peroxydée à la voix de fumeuse.
Ah, la maîtresse de maison! Viens donc trinquer, Élodie! lance Paul en tendant son verre, hilare.
Élodie na pas bronché ; elle a juste murmuré, glacialement:
Dehors. Tous les deux. Cinq minutes pour rassembler vos affaires.
Paul a commencé à sénerver, le visage rouge :
Non mais, tes sérieuse? Je ne vais pas me retrouver à la rue pour tes lubies ! Ici cest aussi chez moi, Serge est daccord! Tes qui, toi ?!
Il la menacée du poing. Élodie, imperturbable, a sorti son portable :
Jappelle la police.
Vas-y! Tu verras ! Jsuis un invité, jsuis de la famille ! Serge ma invité !
Elle a composé le numéro, voix calme et posée:
Allô, bonsoir. Jai besoin dun équipage chez moi, avenue de Clichy. Deux personnes étrangères à la famille, situation tendue, menaces, alcool Je suis copropriétaire, ils ne sont pas domiciliés ici. Daccord, jattends.
Perrine bondit sur ses escarpins et sort, visiblement très sobre dun coup. Paul, lui, saffale sur le siège, ricanant nerveusement.
Je reçois un appel dÉlodie à ce moment-là. Elle me prévient, déterminée. À ce stade, je sens quil nest plus question de tergiverser.
Les policiers ne tardent pas: deux agents jeunes, manifestement déjà lassés de leur nuit. Élodie leur montre tous les titres propriété, son passeport. Paul hurle, jure que son frère va débarquer. On le somme de plier bagages:
Monsieur, vous navez pas le droit de vivre ici sans laccord des deux propriétaires. Madame exige votre départ. Soit vous partez, soit cest au poste, pour identification. À vous de choisir.
Paul, blême, comprend quil est allé trop loin. Il fourre tout ce quil trouve dans son vieux sac de sport, râle, claque la porte dun coup dépaule. Je rentre à cet instant.
Serge, fais quelque chose, ta femme me fout dehors ! Tas pas de cœur!
Je le regarde dans les yeux, fracassé mais décidé :
Paul, ça suffit. Tu es mon frère, mais tu as abusé de notre gentillesse, tu as menti, volé, humilié Élodie. Aujourdhui, ma priorité, cest mon couple. Adieu, Paul.
Il insulte, gifle la valise et part dans les escaliers, la police sur ses talons.
Nous refermons la porte. Je change moi-même la serrure le lendemain. Paul essaie de me joindre trois, quatre fois pour un virement dépannage. Je bloque les numéros sans hésiter. La tension retombe. On nettoie tout, on jette le vieux canapé imprégné, on aère une semaine entière Enfin le calme.
Je comprends à présent que poser ses limites ne signifie pas être mauvais, mais se préserver. On ne doit jamais laisser quelquun, même un proche, sinstaller chez soi jusquà soublier, nous vampiriser, abîmer ce que lon a construit avec tant defforts. Défendre son foyer, cest aussi défendre ce en quoi on croit.
Je retiens que la solidarité ne doit pas tuer la dignité de chacun. Désormais, chez moi, cest la paix qui règne. Et cest tout ce qui compte.