Le droit de prendre son temps Le SMS du médecin arriva alors que Nina était à son bureau, achevant …

Le droit de ne pas se presser

Le message de la généraliste est arrivé alors quYvonne était assise à son bureau, dans un open space feutré, en train de terminer un mail pour un client lyonnais. Son téléphone a vibré juste à côté de la souris, secouant le silence dun frisson étrange.

« Résultats prêts, venez avant dix-huit heures. »

Il était 15h45 sur lécran de lordinateur. Il fallait traverser trois arrondissements dici la polyclinique, attendre la file, un cabinet étroit, puis revenir Son fils, François, lui avait promis de « passer si possible », et sa directrice avait, ce matin, glissé à demi-mot quil faudrait préparer un rapport additionnel. Dans son sac, coincé contre ses pieds, sempilaient les papiers pour sa mère Louise, quYvonne devait porter ce soir.

Tu repars encore en soirée ? demanda Claire, sa voisine de bureau, qui avait aperçu son regard glisser vers la montre.

Jai pas le choix, répondit Yvonne, machinalement, alors quune moiteur lui gagnait la nuque et quune fatigue fourmillait en elle, battant sous le col de sa blouse.

La journée de travail sétirait, pâteuse, comme une pâte à crêpes ratée. Entre mails, coups de fils, et les bulles grisâtres du chat déquipe. Vers quatorze heures, la directrice se pencha depuis son bureau.

Yvonne, tu pourrais me dépanner ce week-end ? Un partenaire réclame la synthèse avant lundi, or samedi je pars pour Annecy. Trois ou quatre heures tout au plus, tu pourrais faire ça de chez toi.

Les mots « tout au plus » sont restés en suspens, comme un décret. Sa collègue à droite sétait aussitôt absorbée dans un tableau Excel. Yvonne ouvrit la bouche pour lâcher le « bien sûr » habituel, mais le téléphone vibra dans sa poche. Un rappel dappli : « Ce soir : marche 30 minutes ». Une alerte quelle sétait programmée elle-même, en juillet, après une énième crise dhypertension. Elle balayait dhabitude la notification sans y jeter un œil.

Mais là, non. Elle regarda la ligne, comme si cétait une petite créature qui attendait une caresse.

Yvonne ? relança la directrice.

Yvonne inspira. Sa tête bourdonnait, mais, tout au fond, se formait un sentiment ferme et doux-amer : si elle acceptait, elle veillerait encore tard, son dos crierait, et dimanche viendraient lessive, cuisine, visite à Louise.

Je ne peux pas, articula-t-elle. Elle fut la première surprise de la sérénité de sa voix.

Les sourcils de la directrice se haussèrent.

Comment ça ? Tu as toujours

Ma mère, précisa Yvonne, nommant ce prétexte qui servait à excuser ses retards, mais jamais ses refus. Et le médecin ma conseillé déviter de trop en faire. Pardon.

Elle sabstint de préciser que ce conseil datait dil y a longtemps, à la sauvette. Mais il avait bien été prononcé.

Un silence tomba. En elle, tout se contracta : elle attendait le soupir exaspéré, la pseudo-leçon de solidarité ou despoir collectif.

Bon, céda la directrice, sapprêtant à insister, puis renonçant. Je trouverai quelquun dautre. Travaille.

Lorsque la porte se referma, Yvonne remarqua que son dos était trempé. Ses doigts serrant la souris tremblaient. La culpabilité traversa son esprit, agile comme une petite souris : elle aurait pu dire oui, enfin, juste trois ou quatre heures le samedi

Mais à côté de la honte, quelque chose dautre sinstallait, timide et étrange : un soulagement. Comme si elle avait déposé un cabas trop plein et sétait assise, dos relâché.

Le soir venu, au lieu de se précipiter faire des courses pour le fameux rapport, Yvonne quitta la polyclinique sans courir vers larrêt de bus. Elle sarrêta, le temps de retrouver sa respiration, et, soudain, sentit combien ses jambes pesaient.

Maman, je passerai demain, dit-elle au téléphone, après avoir récupéré les analyses et patienté dans la file.

Tu ne viens pas ce soir ? la voix de Louise était légèrement plaintive, comme toujours.

Je suis fatiguée, maman. Il est tard, je dois rentrer, manger normalement pour une fois. Tes médicaments sont achetés, ne ten fais pas, je te les apporte demain matin.

Elle se préparait à lorage, mais au lieu de cela, la ligne grésilla dun soupir résigné.

Fais comme tu veux. Tu nes plus une gamine.

« Plus une gamine », pensa Yvonne, mi-amusée. Cinquante-cinq ans, deux enfants majeurs, crédit presque remboursé, et, pourtant, limpression de devoir sans cesse démontrer quelle est à la hauteur fille, mère, employée.

Lappartement était calme. François avait écrit sur le groupe familial quil ne passerait pas : « gros rush au boulot ». Yvonne lança la bouilloire, coupa quelques tomates. Sa main effleura laspirateur le sol réclamait son nettoyage. Mais, à la place, elle sassit à la table, laissa tiédir le thé, ouvrit enfin le roman commencé cet été.

Au fond, la voix des « il faut » bourdonnait : étendre le linge, laver les casseroles, relire un rapport, chercher une maison de retraite décente pour Louise. Mais elle était moins envahissante. Sur la surface feuilletée de la fatigue, une lézarde fragile souvrit, laissant passer une brise : « ça peut attendre. »

Elle lisait lentement, revenait sur les phrases oubliées. Parfois, elle levait simplement les yeux vers la fenêtre, sans urgence. Les phares des voitures glissaient, rares piétons filaient, des chiens marchaient tranquillement à côté de leurs maîtres.

Cest comme ça, souffla-t-elle, à voix basse, pour elle-même. Cest pas grave que le sol ne soit pas net.

Et la pensée ne lui parut plus scandaleuse.

* * *

Le lendemain, tout reprit, à croire que ce « hier » sétait dissous. À neuf heures précises, le téléphone vibra, une note dangoisse dans la voix de Louise.

Tu viens avant midi, hein ? Le docteur passe à onze heures pour la tension.

Jarrive, fit Yvonne, en enfilant son jean dune main et en glissant le tensiomètre dans le sac de lautre.

François appela.

Maman, salut. Dis, pour lappart, on a un truc à régler on se fait un point ce soir ? Sa voix était pragmatique, presque professionnelle, comme sil négociait avec une relation.

Daccord. Après dix-neuf heures, fit-elle, déjà debout. Je file chez mamie.

Encore ? marmonna son fils.

Oui, répondit-elle calmement.

Dans le bus, quelquun se querella avec le chauffeur, dautres sacrifiaient des sachets en plastique comme de gros oiseaux perdus. Yvonne, serra le tensiomètre contre elle, sassoupit légèrement et se réveilla déjà devant limmeuble de Louise.

Sa mère lattendait, en robe de chambre, mine habituelle renfrognée.

Tu es en retard. Le médecin va arriver, et cest le bazar ici, elle désigna la chambre, où un tas de linge traînait sur une chaise.

Avant, Yvonne aurait tout de suite bouilli : « Je cours partout et tu me reproches le désordre ? ». Puis, la culpabilité et la fatigue auraient fait leur ronde.

Aujourdhui, elle se posa sur le seuil. Elle posa doucement son sac, inspira. Et elle vit davance toute la scène : les mots qui volent, les vexations, puis elle, redescendant, se frottant les yeux dans lascenseur avant dappeler ses enfants pour expliquer sa mauvaise humeur.

Maman, dit-elle tout bas. Je sais que tu tinquiètes. Mais commençons par préparer la table, après je rangerai. Je ne suis pas inépuisable.

Louise plissa les yeux pour répliquer, mais ce quelle lut dans le visage dYvonne ni cri, ni larmes stoppa le flot.

Bon, grogna-t-elle. Prépare ta machine.

Le médecin parti, Louise, jouant avec la ceinture de son peignoir, parla soudain autrement, sans la hargne quelle gardait pour le journal télévisé.

Tu sais, ce nest pas de la mauvaise volonté. Juste, la solitude, ça me fait peur.

Yvonne lavait les tasses. Leau était tiède, le produit piquait les mains. À la confidence de sa mère, une glace fondit et blessa en même temps dans sa poitrine.

Je comprends, fit-elle. Moi aussi, parfois, jai peur.

Louise grogna, feignant lexagération, et retourna au poste. Mais la pièce sadoucit, comme si une ficelle invisible avait été tirée moins brusquement entre elles.

* * *

En fin daprès-midi, sur le retour, Yvonne sarrêta à la pharmacie au coin, où elle croisa Émilie, sa voisine du deuxième, celle qui courait toujours avec poussette et cabas. Sauf quaujourdhui, pas de poussette et Émilie avait lair perdue.

Je narrive pas à me décider sur les vitamines pour mon mari, murmura-t-elle, accrochant un carnet contre sa poitrine. Le médecin a noté deux noms, il y a des promos partout, je comprends rien.

Avant, Yvonne aurait souri poliment, collé son nez sur son téléphone, prise par ses propres soucis. Mais là, elle reconnut ce flottement : sa mère aussi lui réclamait de noter les schémas de prise, de peur de se tromper. Elle-même, lhiver dernier, sétait retrouvée devant le même rayon, prise au piège des notices.

Montre, fit-elle.

Elles sécartèrent, Yvonne chaussa ses lunettes, lut le carnet, interrogea la pharmacienne, montra la boîte adaptée à Émilie.

Merci, souffla la voisine, soulagée. Je savais plus où donner de la tête. Je sais que vous gérez pour votre mère, alors bon, vous êtes rodée.

Yvonne sourit.

Rodée, cest vite dit. On apprend sur le tas.

En sortant, Émilie hésita.

Je pourrais vous demander parfois, si besoin ? Mon mari nest pas du genre à lire un mode demploi.

Il y a peu, Yvonne aurait répondu « Bien sûr, nimporte quand », puis aurait râlé de la voir débarquer à vingt-deux heures. Aujourdhui, elle hésita ; la pointe dangoisse monta : poser encore une obligation ?

Appelez, dit-elle, après un battement. Mais plutôt la journée, daccord ? Le soir, jai mes trucs.

Surprise dentendre « mes trucs » sortir si naturellement de sa bouche, comme une confidence sur la légitimité de ses soirées.

Émilie acquiesça, sans y trouver à redire. Cela réjouit Yvonne presque plus que la gratitude.

* * *

Le soir, Yvonne fit un dîner simple. Pas de montagnes de casseroles, comme si elle devait nourrir toute la famille juste elle, et peut-être, François. Quelques pâtes, un peu de poulet, trois cornichons. La cuisine paraissait encombrée ; la chemise de son fils traînait sur le dossier, un panier de linge sale attendait sous la chaise. Dix ans plus tôt, elle naurait jamais mangé tant que tout nétait pas rangé.

Là, elle poussa simplement le panier vers le mur du pied.

Quand François appela, sa voix était tendue.

Maman, cest compliqué pour lappartement. On a une offre de crédit, mais lapport demandé est élevé. Tu pourrais nous aider encore un peu ? Je sais, tu las déjà fait

Yvonne ferma brièvement les yeux. Ces conversations allaient toujours directement toucher cette vieille écharde « pas assez éduqué », « pas bien économisé », « raté la vie ». Au même endroit rampait la vieille douleur davoir donné son propre héritage au commerce raté de son ex-mari

Il te faudrait combien ? demanda-t-elle, sappuyant sur la table.

Son fils donna une somme. Pas astronomique, mais tout de même. Elle pouvait piocher dans lépargne destinée au « un jour » : vacances à Arcachon, frigo neuf, soins dentaires pour Louise.

Un bruissement de papier froissé passa en elle. Au fond du tiroir traînaient non seulement des chiffres, mais ces regrets dun autre temps : ne pas avoir tenté sa chance à Nantes à vingt ans, sacrifié son mémoire de droit sur lautel de la sécurité, être restée trop longtemps avec Pierre, partir tout de même trop tard.

Maman, tu sais, on te remboursera

Je sais, coupa-t-elle. Elle savait que largent ne reviendrait sans doute pas. Ça sétait toujours passé comme ça.

Elle laissa passer deux secondes, durant lesquelles François dut la trouver trop silencieuse. En ce court instant, elle revit tout leur passé : ses bottes denfant quelle payait à tempérament, les Noëls sans père, quand il se blottissait contre elle la nuit sil avait eu peur. Et ses propres rêves, rabougris année après année comme un pull oublié sur létagère du dessus.

Jaide, dit-elle enfin. Mais pas tout. La moitié. Lautre, vous devrez la trouver ailleurs.

Maman son fils était déçu, elle lentendait.

François, sa voix avait pris un timbre dune fermeté inhabituelle. Je ne suis pas un distributeur. Ma vie, elle compte aussi.

Un silence tomba. Yvonne attendit la retombée du remords, qui dordinaire jaillissait aussitôt. Mais non. Oui, cétait étrange, malaisant, un peu honteux. Mais, contre toute attente, paisible.

Daccord, céda son fils, enfin. Tu as raison. On va se débrouiller. Ce que tu donnes, cest déjà énorme.

Ils échangèrent ensuite quelques mots sur leur boulot, la sœur, les séries qui passaient. Quand Yvonne raccrocha, le tic-tac de lhorloge dans la cuisine paraissait plus sonore.

Elle sassit sur le tabouret à côté du panier de linge, le fixa, et eut alors létrange sensation que, tout près delle, sasseyait une version delle-même Yvonne à trente-cinq ans, décoiffée, les épaules voûtées, pleine de culpabilité.

Bon pensa Yvonne à la jeune elle, oui, il y a eu des naufrages. Oui, des erreurs. Mais ce nest pas une raison pour sautoflageller pendant encore vingt ans.

Ce nétait pas la révélation dun vieux sage, juste une paix chuchotée. Elle plia un t-shirt, puis un second, puis laissa le reste. Elle se permit darrêter avant le bout.

* * *

Samedi, sans mission imposée, Yvonne se réveilla sans réveil. Son corps voulut bondir vite, il faut, vite, il faut mais elle resta couchée dix minutes, écoutant les bruits du palier.

Après le thé et un brin de rangement rapide, elle sortit un petit carnet du tiroir. Sa fille, Camille, le lui avait offert pour Noël, euphorique :

Maman, cest pour que tu notes tes envies à toi.

Yvonne avait souri, puis rangé le carnet. Il était resté vierge. Elle, des « trucs à elle » ? Avec la mère, le travail et les enfants

Mais maintenant, sur la page blanche, aucun plan grandiose napparaissait. Ni voyage transatlantique, ni reconversion éclatante. Juste, la fatigue de sinventer encore une ambition nouvelle.

Alors, elle écrivit soigneusement : « Je voudrais parfois me promener le soir, sans but. » Puis, plus bas : « Minscrire au cours dinformatique à la médiathèque du quartier. »

Ni anglais, ni poterie à Instagrammer. Simplement maîtriser ce quelle utilise chaque jour, ne plus dépendre de François pour prendre les rendez-vous médicaux en ligne.

Elle rangea le carnet dans son sac. En sortant, elle dévia de son itinéraire habituel, passa par une cour ombragée où elle nallait jamais. Quelques platanes anciens, deux femmes sur un banc qui discutaient de prix et de phlébite.

Yvonne marcha. Ni pressée, ni lente. Un pas à elle. Dans sa poitrine, une légèreté nouvelle, comme après avoir vidé une vieille armoire.

Elle ne savait pas encore comment vivre autrement. Elle céderait sans doute, crierait, regretterait. Mais entre ça et elle, désormais, il y avait une mince fente où glisser une question : « Et moi, jen ai envie ? »

De retour, elle entra enfin à la médiathèque quelle longeait, indifférente, depuis dix ans. Lodeur de papier. Derrière le comptoir, une bibliothécaire à gilet tricoté leva les yeux.

Je voulais me renseigner sur les ateliers pour adultes, en informatique.

Un sourire.

On en a. Le soir, deux fois par semaine. Groupe en constitution, je vous inscris ?

Oui, merci, souffla Yvonne.

En notant son âge 55 elle détecta non plus une fatalité, mais un jalon. Elle arrivait juste au point où elle avait le droit de ne plus courir.

Chez elle, la poêle restait sale, la chemise traînait toujours, une enveloppe de la mutuelle voisine dun e-mail non lu Nouvelles tâches .

Yvonne posa son sac, ôta son manteau, contempla la rue par la fenêtre, simplement. Elle savait quelle ferait la vaisselle, appellerait Louise, répondrait à sa cheffe. Mais entre tout cela, elle protégerait son interstice : une tasse de thé, une page de roman, un pas lent sous les lampadaires.

Et ce savoir-là lui parut plus précieux que tout le reste.

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