La copie de lépouse
Tu es sûre que ça ne tennuiera pas ? demanda Élodie, debout sur le seuil avec son sac en bandoulière et ce sourire un peu flottant quAgnès ne lui connaissait pas. Je comprends que ce nest pas très pratique, vraiment. Je comprends.
Laisse donc, Élodie. Entre, je ten prie. Agnès sécarta pour lui tenir la porte. La chambre damis est libre, François ne voit pas dinconvénient. Tout va bien.
François ne voit pas dinconvénient, répéta Élodie, et dans sa voix il y avait un étonnement discret, rien d’ironique. Comme si ce « ne voit pas dinconvénient » pesait plus que les mots.
Il voit rarement dinconvénients, répondit Agnès déjà en se détournant vers la cuisine. Déchausse-toi. Les chaussons sont à gauche.
Cest ainsi que tout commença.
Agnès avait cinquante-deux ans, Élodie, son amie depuis la fac, en avait cinquante et un. Cinq ans déjà quelles ne sétaient pas véritablement vues, si ce nest pour quelques appels ou un café dans le centre de Nantes. Agnès croyait connaître Élodie suffisamment pour lui ouvrir sa porte sans hésiter. Élodie venait de divorcer. La location de son appartement avait pris fin. Les papiers pour le nouveau logement traînaient. Deux ou trois semaines, au maximum un mois. Juste à attendre, à se poser.
Elles vivaient à Saint-Brieuc une ville pas trop grande, pas trop petite, avec ses quartiers qui se ressemblent tous un peu, ses commerces où les habitués sont reconnus à la voix. Agnès avait un appartement de trois pièces, au troisième étage, donnant sur une rue calme. François, son mari, travaillait comme chef de chantier, pas du genre à se mettre en avant mais avec une bonne situation. Agnès enseignait léconomie dans un lycée technique. Vingt-trois ans de vie commune. Leur fille vivait depuis longtemps à Paris. Lappartement respirait la stabilité, tout y était à sa place, nul besoin de changer quoi que ce soit.
Élodie arriva avec une grande valise et un carton. Elle s’installa sans bruit, presque de manière invisible. Trois jours durant, Agnès ne lentendit guère : Élodie partait tôt, rentrait tard, grignotait à peine et parlait moins encore. Le premier soir, François demanda seulement :
Cest pour longtemps ?
Un mois, répondit Agnès.
Un mois, répéta-t-il, avec la même intonation étonnée quÉlodie sur le pas de la porte.
Agnès ny prêta pas attention. Elle se considérait dailleurs comme quelquun qui ne sencombre pas des détails, ou le croyait.
Le premier signal, pourtant, survint à la deuxième semaine. Un matin, Agnès entra dans la salle de bains et remarqua que son flacon de parfum « Caprice », flacon vert bouteille et bouchon argenté acheté rue du Maréchal-Foch depuis trois ans nétait plus à sa place habituelle sur létagère mais posé sur le bord du lavabo. Certainement elle-même lavait déplacé, crut-elle, et elle le remit à sa place.
À la troisième semaine, elle releva dautres choses.
Un matin, ils déjeunaient tous les trois. Agnès préparait toujours le café à sa façon : un filet deau froide dabord, puis la chaude, jamais bouillante pour ne pas rendre le café amer. François le savait bien et complimentait souvent sa méthode. Mais ce matin-là, cest Élodie qui prépara le café, car Agnès était restée accrochée au téléphone. François goûta et dit simplement :
Mmm. Parfait.
Jai copié sur Agnès, sourit Élodie. Elle le fait toujours comme ça.
Agnès la fixa une seconde. Élodie lui sourit, tout était cordial et innocent. Elle sourit à son tour.
Mais intérieurement, quelque chose protesta. Sans mot, sans cause très claire.
Les jours senchaînèrent et cette gêne se dilua dans les copies à corriger et lemploi du temps chargé. Mais elle se surprit à constater la maison étrangement calme et en ordre. Élodie, apparemment, avait le temps de nettoyer et de ranger. François sy habitua plus vite quAgnès ne laurait pensé.
Elle a cuisiné, ce soir, annonça-t-il un soir, comme sil rapportait une bonne nouvelle. Un potage aux haricots. Délicieux.
Jen fais aussi, potage aux haricots, fit remarquer Agnès.
Oui, approuva-t-il. Ça y ressemble.
Elle ne demanda pas de comparaison. Il ne fit pas de commentaire.
Élodie télétravaillait, traitait quelque chose en rapport avec ladministratif, Agnès navait pas cherché à entrer dans les détails. Toute la journée, Élodie restait dans la chambre damis derrière son ordinateur, ne sortait que pour préparer le déjeuner et, le soir venu, paraissait toujours coiffée, habillée comme pour sortir pas en vêtements de détente, contrairement à Agnès qui filait son pantalon mou et un vieux pull, lhabitude aidant. Ainsi, Élodie paraissait plus soignée quelle dans son propre salon.
Un soir, François sinstalla près dÉlodie pour regarder une émission à la télé. Agnès rangeait des copies dans la chambre à coucher ; à travers la cloison elle entendait les voix, le ton détendu. François expliquait quelque chose, Élodie riait un rire qui ressemblait au sien, mais plus doux. Agnès eut cette pensée absurde et sempressa de lécarter. Rire contre rire, et après ?
Mais les jours suivants, cette idée simposa. Sans quelle puisse la repousser.
Bientôt, Élodie changea de coiffure. Fini la coupe courte tendance : elle laissait désormais pousser ses cheveux, les coiffait en arrière avec ce désordre étudié caractéristique dAgnès. Elle le remarqua dans le miroir de lentrée, où leurs deux reflets se retrouvaient : elle elle-même plus près, Élodie en arrière. Et entre les deux, cette confusion étrange rappelant un cliché ancien pris au même endroit.
Ça te va, cette coiffure, dit Agnès.
Tu trouves ? Élodie ajusta une mèche devant la glace. Jai eu envie en te voyant.
Encore « en te voyant ». Encore ce mimétisme discret. Agnès sourit et sen alla dans la cuisine. Mais elle ne riait plus vraiment.
Ce dimanche-là, elle appela sa fille, Mathilde, à Paris.
Maman, comment ça va là-bas ?
Ça va. On a Élodie à la maison, tu te souviens ?
Elle habite toujours chez vous ?
Oui, ses démarches traînent encore.
Et papa ?
Il va bien. Il sentend bien avec Élodie.
Silence.
Cest une bonne ou une mauvaise chose ? osa Mathilde.
Une bonne, répondit Agnès.
Mais à la fin de lappel, elle resta longtemps, thé froid à la main, devant la fenêtre. « Ils sentendent bien », une phrase neutre, mais là, elle lavait prononcée avec plus de réserve que de conviction.
La cinquième semaine, Élodie demanda la recette de son fameux gâteau.
Celui aux pommes et à la cannelle, dimanche dernier.
Je fais au feeling, jai pas décrit.
Tu peux lexpliquer ? Je vais tenter.
Agnès expliqua en détail. Élodie nota sur son téléphone. Trois jours plus tard, elle apporta son gâteau. François goûta, dit « très bon », et Agnès ne sut plus entendre si cela valait pour le gâteau ou si lui-même faisait la différence entre celle qui lavait fait.
Ce soir-là, en ouvrant larmoire de lentrée, Agnès découvrit une parka gris clair, ceinte, presque identique à la sienne. Forcément, Élodie sen était acheté une aussi. Agnès les suspendit côte à côte et fixa un moment ces deux manteaux semblables, suspendus lun à lautre.
Elle ne demanda pas dexplications. Non par peur de la réponse, mais parce quaucune question ne semblait raisonnable.
Cette période fut tendue au lycée technique : inspections à préparer, dossiers à rassembler. François passait de plus en plus de soirées au salon, Élodie également. Agnès écoutait leurs conversations sourdes derrière la porte. Lorsquelle entrait, on lintégrait, mais elle sentait quelle nétait plus centrale, juste une présence parmi les autres.
Un soir, après sêtre couchée, elle osa glisser à François :
Tu ne trouves pas quÉlodie mimite ?
Il releva les yeux, sincèrement surpris :
Qui ? Élodie ?
Oui. Sa coiffure, son manteau, ses recettes, mes parfums
Ce sont des trucs courants entre copines, non ? Cest normal.
Sans doute, admit-elle.
Mais il regardait déjà son téléphone. Sujet clos.
Elle resta dans le noir, répétant en elle que cétait normal. Peut-être quelle aussi, à lépoque, avait copié quelque chose sur Élodie. Cest normal, répétait-elle, cherchant à sen convaincre. Mais le mot sonnait faux.
Les jours suivants, Agnès observa plus attentivement, et vit ce quavant elle laissait passer. Élodie penchait la tête, à droite, exactement comme Agnès en écoutant François. Élodie disait « cest bien ça », traînant sur le mot, exactement le ton dAgnès. Élodie buvait son thé sans sucre pourtant Agnès se souvenait quautrefois, Élodie ajoutait deux cuillères. À présent, non.
Ce nétait plus un hasard. Cétait autre chose.
Elle appela sa collègue, Claire, amie de longue date.
Claire, tu as déjà eu limpression que quelquun se mettait à devenir toi, littéralement ?
Comment ça ?
Physiquement, mentalement, dans ses expressions, ses habitudes
Ce quon appelle la jalousie tranquille, répondit Claire. Quelquun voudrait ta vie, mais ne peut pas la prendre. Alors elle la grignote, un morceau à la fois.
Agnès ne répondit pas.
Tu connais quelquun comme ça ?
Je ne sais pas, mentit Agnès.
Mais elle savait. Bien sûr.
La confrontation avec Élodie ne vint pas delle. Un soir, alors quelles partageaient un thé, Élodie dit :
Tu es vraiment quelqu’un de posé, Agnès. Je tadmire, tu sais. Un appartement, un mari, un travail. Toi, au moins, tout tient droit.
Jai mis vingt ans à ce que ça tienne, répondit Agnès.
Je sais, acquiesça Élodie. Et tu le montres. François aussi
Elle sarrêta.
Quoi, François ?
Il tapprécie beaucoup. Il ma dit que tout allait bien entre vous. Que vous vous comprenez.
Agnès posa sa tasse.
Tu parles avec lui de nous ?
Parfois. Il te complimente, cest tout.
Cest gentil, répondit Agnès. Mais en elle, cela sonnait à lenvers.
Pourquoi cette gêne ? Son mari disait du bien delle à sa meilleure amie, a priori rien de suspect. Mais quelque chose nallait pas. Elle le savait désormais. Ce sixième sens féminin, quelle samusait à railler, sétait réveillé.
Fin de la sixième semaine, Élodie demanda si elle pouvait utiliser un peu de son parfum « Caprice ».
Je suis à sec, dit-elle. Je naurai pas le temps den racheter dici demain. Ça ne te dérange pas ?
Bien sûr, répondit Agnès.
Le soir même, ouvrant le flacon, elle constata quil en restait moins du tiers. Elle se souvenait distinctement quil était à moitié la semaine précédente.
Elle rangea le flacon dans son armoire à pharmacie, verrouilla celle-ci avec une petite clé depuis longtemps inutile, puis se regarda dans le miroir : voilà quelle planque son parfum. Que devient-elle ?
Mais elle ne rouvrit pas larmoire.
Ce soir-là, François rentra dexcellente humeur ce qui, dernièrement, coïncidait généralement avec la présence dÉlodie à la maison. Il avait acheté un fraisier, sans raison particulière.
On se fait un plaisir, annonça-t-il.
Élodie sen réjouit, exactement comme laurait fait Agnès ni plus, ni moins. Juste. Agnès observa la scène depuis le seuil de la cuisine et songea quÉlodie était parfaite en tout : pour la louange du café, pour le rire, pour toute réaction, toujours dosée, prête, sans lassitude, sans vingt-trois ans de vie commune.
Et François le remarquait, peut-être sans le formuler. Mais il le remarquait.
Agnès mangea du gâteau, conversation légère, bonne ambiance. Mais en elle persistait ce sentiment indéfini : comme quand on rentre chez soi et que tout est en place, mais légèrement déplacé. Juste assez pour troubler.
La formation tomba à limproviste. Le lycée devait désigner quelqu’un pour aller suivre un séminaire à Rennes, la ville voisine. Quatre jours. Le proviseur la sollicita vendredi, elle accepta lundi. Lidée de laisser François et Élodie seuls la traversa, mais elle se recadra tout de suite : des adultes, il ne se passerait rien, elle sen voulait même dy penser.
Avant de partir, elle avertit François.
Je rentre vendredi soir. Élodie pourra taider pour les repas, elle sait faire.
On se débrouillera, répondit-il. Ne tinquiète pas.
Je ne minquiète pas, assura-t-elle.
Elle le fixa longuement. Il avait lair calme, comme dhabitude. Après vingt-trois ans, elle savait lire les visages. Il avait lair léger. Comme si rien nencombrait ses pensées.
Elle partit le mercredi matin. Dans le train, elle parcourut ses documents, sirota du café dans un gobelet carton, regarda la campagne bretonne défiler. Les cours furent moins moroses que prévu. Le soir, elle téléphona à François. Conversation brève.
Alors, tout va bien ?
Oui. On a mangé. Tout roule.
Élodie est rentrée ?
Oui, elle est dans sa chambre.
Bonne nuit, alors.
Bonne nuit.
Rien danormal. Aucune faiblesse. Elle peina à trouver le sommeil à lhôtel, perdue dans ses pensées. Les cours. Sa fille. Acheter une nouvelle tasse lancienne était fêlée. Puis retour d’Élodie à l’esprit. Deux manteaux gris-argent dans lentrée. Le parfum.
Le jeudi après-midi, le proviseur lappela :
Agnès, finalement, le dernier jour, cest de la redite. Tu rentres dès ce soir si tu veux, inutile de rester.
Elle était chez elle vers 21h30. Le train était arrivé tôt, un taxi la ramena le trajet fut rapide.
Elle ouvrit la porte avec sa clé, certaine quà cette heure, François dormait sûrement déjà.
Mais il ne dormait pas.
Dans le salon, deux bougies brûlaient sur la table basse. Vaisselle dressée, verres à vin, petits pots. Ça sentait la cuisine et le parfum « Caprice ». Le flacon était sous clé Élodie sen était-elle acheté un avec tout ? François était assis sur le canapé, Élodie à côté, vêtue dune robe bleue quAgnès ne connaissait pas, coupée comme celles quelle affectionnait, dans ses couleurs. Cheveux ondulés. Mains jointes sur les genoux. Ils discutaient. Quand Agnès franchit le seuil, ils se figèrent.
Le silence dura trois secondes.
Tu es en avance, dit François.
Je vois, répondit Agnès.
Elle posa son sac, retira son manteau méthodiquement, gestes maîtrisés, saccrochant à la mécanique des habitudes.
Cest juste un dîner, Agnès, tenta Élodie. Il restait à manger, on a
Oui, je vois bien, un dîner. Avec des bougies.
Un nouveau silence.
Intime, ajouta Agnès avec une voix impassible, sétonnant elle-même de sa maîtrise.
François se leva.
Il ne faut pas dramatiser
François, larrêta-t-elle calmement. Ne me dis pas ce que je dois penser.
Silence. Élodie baissait les yeux.
Agnès passa à la cuisine, se servit un verre deau, jeta un œil au géranium sur la fenêtre elle oublia quelle devait larroser mercredi. Mercredi, elle nétait pas là. Il était pourtant arrosé.
« Élodie la fait ». constata-t-elle.
Revenue au salon, elle reprit doucement :
Élodie, tu pourras trouver où dormir demain ?
Élodie leva les yeux.
Agnès, je comprends que ça donne une
Tu pourras ? répéta-t-elle, sans hausser le ton.
Oui, souffla Élodie.
Bien.
Agnès prit sa valise et monta senfermer dans sa chambre. Non pas à clé, simplement refermée pour ne pas entendre. Allongée toute habillée, elle observa le plafond. Des bruits légers : sans doute on débarrassait la table. Puis des pas, puis la porte de la chambre damis se ferma.
François ne vint pas dans la chambre. Elle lentendit sallonger sur le canapé du salon. Cela parlait bien plus que des mots.
Le lendemain, elle se leva tôt. Prépara du café, le buta devant la fenêtre. La ville se réveillait tranquillement. Vendredi. Une passante promenait son chien. Des pigeons sur limmeuble den face. Une matinée banale.
François passa devant la cuisine vers huit heures.
Il faut quon parle, dit-il.
Oui.
Agnès, entre Élodie et moi… rien.
Peut-être.
Non, rien du tout.
François, répondit-elle sans se retourner. Tu ne comprends pas où je veux en venir. Je ne parle pas de ce quil y a eu ou pas. Mais de ce que jai vu ces dernières semaines.
Que veux-tu dire ?
Une personne qui prend ma place petit à petit. Ma coiffure. Mon parfum. Mes recettes. Mon manteau. Mes gestes. Et mon mari qui apprécie. Parce que cest moi, mais en version rafraîchie. Sans fatigue. Sans routine. Sans vingt-trois ans.
Il resta muet.
Ce nest pas une question, ajouta-t-elle. Cest un constat.
Tu exagères, finit-il par dire.
Peut-être, dit-elle. Je dois partir travailler. Ce soir, il ne doit plus rester d’affaires dans la chambre d’amis.
Agnès
Une dernière chose, dit-elle en mettant son manteau. La naïveté, ce doit être ma spécialité. Jai fait confiance. À vous deux.
Elle sortit. La porte se referma dans un léger souffle.
Au lycée, deux cours à enchaîner. Elle répondit aux élèves, prit le thé avec Claire. Claire ninsista pas, se contenta dun regard compréhensif. Certains regards valent mieux que des mots.
De retour à la maison vers 15h30, la chambre damis était vide, impeccable, sans trace. Élodie était partie sans laisser derrière elle que peu de choses une petite brosse blanche oubliée dans la salle de bains quAgnès jeta aussitôt.
François était là, lisant sur son portable. Il dit :
Partie.
Je vois.
Et maintenant ?
Elle accrocha son manteau, passa à la cuisine, tripota quelques ustensiles sans idée précise de ce quelle voulait préparer. Mais il fallait agir.
Agnès, il la suivit. On est ensemble depuis vingt-trois ans. On peut pas juste
On peut, répondit-elle. Attends. Laisse-moi du temps.
Combien ?
Je ne sais pas. Quelques jours.
Ces « quelques jours » sétalèrent sur une semaine. Ils cohabitèrent, étrangers dans leur propre appartement. Poliment. Chacun ses horaires, ses repas, ses nuits séparées. François chercha à discuter, Agnès répondait sobrement, non par rancœur, mais faute de mots : elle craignait de tout balancer, que rien ne puisse ensuite être rattrapé.
Elle repensa à tout : à laccueil dÉlodie, à ce réflexe douvrir sa porte « parce que cest normal ». À ce moment précis où linstinct lavait avertie, sans nom. « Jalousie discrète », comme disait Claire. Ce mimétisme progressif, sans malveillance sans doute, qui venait combler un vide chez quelquun dautre. Un parfum, une recette, et tout un univers subtil volé morceau par morceau.
Mais ce nétait pas Élodie qui la blessait le plus. Cétait François.
Il aurait pu tout ignorer. Ou lui en parler. Ou refuser de tomber sous le charme de cette double version, « laméliorée », comme elle disait. Mais il le remarquait. Il apportait un gâteau, sasseyait, riait, dressait la table en son absence. Peut-être sans même penser.
Au début de la deuxième semaine, elle appela sa fille.
Maman, tu ne vas pas ?
Quoi ?
Ta voix… différente.
Je pense quavec ton père on va se séparer, dit-elle. Pour la première fois, à voix haute.
Longue pause.
À cause dÉlodie ?
Pas seulement. Élodie a juste mis au jour ce qui était là.
Cest-à-dire ?
Je ne sais le dire. Il sest habitué. Je aussi. On ne se voyait plus vraiment. Elle est venue, elle est devenue moi en mieux. Et il a aimé ça.
Maman…
Laisse, je tassure. Je ne pleure pas. Je texplique.
Tu vas rester seule ?
Un temps, oui. Et cest… normal.
Le mot enfin sinstalla. « Normal », parce qu’elle le choisissait.
La décision tomba un dimanche soir avec François.
Je pense quil faut quon prenne de la distance.
François resta longtemps silencieux.
Définitivement ?
Je ne sais pas. Jai besoin dair. De retrouver qui je suis seule, sans nous, sans ici.
Cest à cause des bougies ? Cétait quun dîner, Agnès.
François, répondit-elle doucement. Ce nest pas les bougies. Elles nétaient quun détail. Bien avant il y avait ces signes, je voyais et je me taisais, en me répétant « normal » alors que ce ne létait plus.
Je ne vois pas ce que jai pu mal faire.
Rien en particulier. Mais tu as cessé de me voir. Tu ne tes même pas rendu compte quune étrangère devenait ta femme. Si tu mavais vue tu laurais remarqué.
Il ne répondit pas. Impossible.
Lappartement, on le vendra peut-être. Ou je te rachèterai ta part. Pas tout de suite. On sarrangera.
Tu vas aller où ?
Sûrement louer quelque chose. Ici ou ailleurs.
Recommencer à cinquante-deux ans Dans sa voix simmisçait de la pitié, mais pour qui, elle lignorait.
Oui. Repartir à cinquante-deux ans. Dautres lont fait plus tard encore.
Sur le chemin de la cuisine, elle entra dans la salle de bains. Sortit le flacon de « Caprice » verrouillé. Elle hésita, puis le porta à la poubelle. Pas jeté, mais posé, comme on pose ce qui ne sert plus.
Et retourna à la cuisine. Mit de leau à bouillir.
Les jours suivants furent méthodiques. Elle appela une agence immobilière, consulta un notaire. Passa voir Claire, raconta, sobrement. Claire hocha la tête, sans pathos. Les bonnes personnes savent écouter ainsi.
Dans la cuisine de Claire :
Tu en veux à Élodie ? demanda-t-elle.
À Élodie ? Pas vraiment. Presque pas. Jen veux surtout à moi-même de ne pas avoir vu, davoir dit « normal » quand ça ne létait pas.
Ce nest pas une faute que dêtre confiante.
Naïve, plutôt… marmonna Agnès.
Non, confiante. Ce nest pas pareil.
Peut-être.
Et François ?
Oui, je lui en veux. Mais cette colère séteindra.
Et tu vas faire quoi ?
Louer un appartement. Changer de coupe, de parfum. Elle retint un sourire. Sûrement pas « Caprice ».
Excellente idée, approuva Claire.
Et apprendre à aimer ce qui est à moi, pas ce qui est habituel.
Ça prend du temps.
Jen ai.
Claire resservit du thé. Derrière les carreaux, une bruine dautomne, humide, pas désagréable, seulement triste. Agnès songea quil y a peu, elle croyait tout défini : lappart, François, le boulot, l’itinéraire, les recettes, le parfum rangé toujours à gauche. Tout à sa place. Et puis, ce « tout à sa place » sétait révélé précaire.
Et elle ne ressentait pas ce vide redouté. Ni perte, ni effondrement. Plutôt une étrange légèreté, inconfortable, mais nouvelle. Comme ôter un vieux manteau quon porte trop longtemps, qui serre, que lon ne ressentait plus à force de lavoir supporté.
Tu sais, confia-t-elle à Claire, je ne sais pas du tout ce que sera la suite. Mais cest supportable.
Supportable, répondit Claire en souriant. Un mot juste.
Encore une semaine. Agnès trouva un studio lumineux dans un autre quartier de Saint-Brieuc, avec vue sur le parc. Cher, mais faisable. Elle visita, fit quelques pas sur le parquet qui grinçait, décida que lon pouvait y vivre.
Je le prends, annonça-t-elle à la propriétaire, une femme âgée, fatiguée.
Pour longtemps ?
On verra. Un an au moins.
La dame acquiesça.
Chez elle enfin dans ce qui était encore chez elle Agnès commença à trier. Sans hâte. À séparer le tien du mien. Livres, vaisselle, vêtements Certaines choses finirent dans des cartons pour Emmaüs. Une blouse intouchée depuis trois ans partit aussi. Elle donna le manteau gris ceinturé, acheta une parka bleu marine, totalement différente, se regarda dans la glace. Aucune ressemblance avec Élodie. Bien.
Avec Élodie, point de contacts. Un SMS, un soir : « Agnès, je comprends que je taie blessée. Pardonne si tu peux. » Agnès lut, rangea le téléphone. Pas parce quelle était rancunière ; elle nétait simplement pas prête à lui répondre.
François restait à lappart. Ils se parlaient si besoin, calmement, sans éclats. Il y avait désormais dans leur cohabitation une amertume apaisée. Elle devinait quil ignorait comment renouer. Savait-il vraiment ce qui avait été perdu ?
La veille du déménagement, Agnès entra dans une parfumerie. Longtemps, elle huma les testeurs, écoutant la vendeuse. Beaucoup de refus, puis elle trouva. Un flacon nommé « Cèdre Argenté ». Rien de fleuri, un bois chaleureux. Différent de tout ce quelle portait. Elle le choisit justement pour ça.
Beau choix, dit la vendeuse.
On verra, répondit Agnès.
Le déménagement prit la matinée. Claire aida, François aussi. Pas un mot de trop. Tout fut transporté. Dans le studio sur le parc, chaque chose trouva sa nouvelle place, celle quelle avait choisie.
Le soir venu, seule, Agnès ouvrit « Cèdre Argenté » et en mit sur son poignet. Lodeur, inconnue, n’était ni désagréable, ni familière. Simplement autre. Elle huma, réfléchit : il faudrait sy faire. Ou simplement accepter.
Dehors, le parc était presque nu, novembre s’accrochait aux derniers feuillages. Les lampadaires sallumaient tôt, toute la ville semblait différente. Agnès fit chauffer leau, chercha une tasse non fêlée, se posta à la fenêtre.
Le téléphone sonna : Mathilde.
Alors Maman, tu tinstalles ?
Jy travaille.
Tu as peur ?
Agnès fixa les lampadaires qui clignotaient.
Non, dit-elle. Tu sais, je nai pas peur.
Et pour la première fois depuis longtemps, ce fut vrai.
*
Dans la vie, il faut parfois se défaire de ce qui, croyait-on, devait rester. Changer, cest sautoriser à être soi, sans imitation ni habitude, et découvrir que le chemin recommence, peu importe lâge ou le décor.