Copie de lépouse
Tu es sûre que ça ne va pas te gêner ? demanda Chantal, debout sur mon seuil, un sac sur lépaule et ce demi-sourire perdu que je ne lui connaissais pas. Je sais que ce nest pas évident. Je comprends bien.
Arrête, Chantal, enfin. Entre, voyons. Je me suis effacée pour lui tenir la porte. La chambre est libre, Luc ne voit pas dinconvénient. Tout va bien.
Luc ne voit pas dinconvénient Chantal a répété la phrase, avec une intonation étrange. Ni de lironie. Plutôt de la surprise. Comme si « il ne voit pas dinconvénient » lui semblait porteur dautre chose.
Il ne soppose jamais à grand-chose, de toute façon, ai-je dit en partant vers la cuisine. Déchausse-toi, les chaussons sont à gauche.
Voilà comment tout a commencé.
Javais cinquante-deux ans, Chantal, ma plus ancienne amie depuis notre vie détudiantes à Lyon, en avait cinquante et un. On ne sétait pas vues vraiment depuis presque cinq ans, mais on sappelait, parfois on prenait un café dans le vieux centre, et jétais convaincue de bien la connaître. Assez, en tout cas, pour que ma porte souvre sans réfléchir. Chantal sortait dun divorce. Son bail prenait fin. Les dossiers pour son nouvel appart traînaient. Deux à trois semaines, maximum un mois, le temps de se retourner.
Nous vivions à Reims grande ville sans en être une, où tous les quartiers se ressemblent un peu et où les boulangers connaissent la voix des habitués. Javais un appartement trois pièces, troisième étage sur une rue tranquille. Luc, mon mari, travaillait chez Vinci, rien de spectaculaire mais un bon poste. Moi, jenseignais léconomie en BTS. Mariés depuis vingt-trois ans. Notre fille habitait Paris. Lappartement était spacieux, organisé depuis des lustres, on ny changeait plus rien, comme un lieu taillé à sa mesure.
Chantal a débarqué avec une grosse valise et un carton. Discrète, ordonnée. Les trois premiers jours, je ne la voyais presque pas : elle partait tôt, rentrait tard, mangeait peu, parlait moins encore. Le premier soir, Luc a demandé, laconique :
Elle reste longtemps ?
Un mois, jai répondu.
Un mois, il a repris, laccent exactement comme Chantal sur le palier.
Je ny ai pas fait attention. Jétais du genre à ne pas mattarder sur les détails. Ou à croire que je ny faisais pas attention.
Le premier vrai signal sest produit la deuxième semaine. Ce matin-là, je suis allée dans la salle de bain et jai retrouvé mon flacon de parfum sur le rebord du lavabo, au lieu de la tablette de gauche. « Gardénia » bouteille vert sombre et capuchon argenté, achetée depuis trois ans dans une parfumerie rue de Vesle. Jai rangé le flacon, jai oublié.
La troisième semaine, une nouvelle chose minterpella.
Ce matin-là, nous avons pris le petit déjeuner à trois. Je prépare toujours mon café à ma façon : une goutte deau froide, puis le café chaud mais jamais bouillant sinon il est amer. Luc le sait et me complimente à chaque fois. Mais ce jour-là, Chantal sest occupée du café, car jétais accaparée par mon portable. Et Luc, après avoir goûté, a dit :
Ah. Pas mal du tout.
Jai copié sur Élodie, a souri Chantal. Elle fait toujours comme ça.
Je lai regardée. Elle ma souri. Tout cela semblait innocent, même charmant. Jai souri aussi.
Mais quelque chose sest accroché. Un bout dinquiétude, enfoui, inexpliqué.
La semaine reprit son tourbillon et la petite inquiétude fondit dans le quotidien, les cours, les copies corrigées. Je rentrais et Chantal en profitait toujours pour ranger ou nettoyer. Luc sy habitua très vite, bien plus que je ne laurais cru.
Cest elle qui a fait la soupe ce soir, annonça-t-il un soir comme une bonne nouvelle. Aux haricots blancs, très bon.
Je la fais moi-même, la soupe aux haricots, ai-je dit.
Oui, cest ressemblant, a-t-il convenu.
Je nai pas cherché à savoir laquelle était la meilleure. Lui non plus.
Chantal travaillait à distance à lépoque, un poste administratif, dont je nai jamais compris tous les détails. Elle passait ses journées dans la chambre damis, sortait vers midi, cuisinait un plat simple, et le soir elle réapparaissait coiffée, habillée non en peignoir mais en jean ou robe, bien mise. Je remarquai, dans cette attention, tout ce que je ne faisais plus : pour moi, le soir rimait avec pantalon mou et vieux pull. Mais elle, dans mon salon, elle rayonnait.
Un soir, Luc sest assis à côté de Chantal devant la télé. Je rangeais mes cours dans la chambre. Leurs voix, calmes et continues, me parvenaient au travers du mur. Chantal riait, dun rire qui ressemblait au mien, en plus léger. Je me surpris à comparer et je repoussai lidée. Un rire na pas didentité. Et pourtant.
Quelques jours plus tard, à nouveau, le doute revint. Chantal changea de coiffure. Avant, un carré strict, stylé. Désormais, elle laissait pousser ses cheveux, les ondulait en arrière, façon naturelle. Exactement comme je le fais depuis des années. Je lai remarqué face au miroir dans lentrée : deux reflets sur la glace, moi devant, Chantal derrière. Cette ressemblance, subtile, me frappa.
Tu portes bien les cheveux ainsi, ai-je lâché.
Vraiment ? Jai eu envie dessayer, je tai vue faire, répondit-elle en arrangeant une mèche.
Encore ce « à cause de toi ». Encore ce petit mimétisme. J’ai souri et suis partie à la cuisine. Dedans, je ne souriais pas.
Jai appelé ma fille le dimanche.
Maman, comment ça va chez vous ?
Ça va. Chantal est à la maison, tu te souviens ?
Ah oui. Elle y vit toujours ?
Oui, ses papiers traînent en longueur.
Bon. Et papa ?
Parfait. Ils sentendent bien tous les deux.
Silence.
Cest bien ? Ou pas ? demanda ma fille.
Cest bien, ai-je dit.
Après, je suis restée longtemps à la fenêtre, le thé froid à la main. « Sentendre », ce mot neutre, je lavais prononcé avec prudence, comme on cherche ses appuis.
Cinquième semaine. Chantal me demande la recette de ma tarte.
Celle aux pommes et à la cannelle, dimanche dernier.
Je nai jamais noté, je la fais à vue.
Explique-moi ? Je veux essayer.
Je détaille tout. Elle note précieusement. Trois jours après, la tarte sort du four. Luc goûte, déclare « très bon ». Je ne sais plus alors sil dit cela parce que la tarte est bonne, ou parce quil ne fait désormais plus la différence.
Le soir, jouvre le placard du couloir et tombe sur une veste grise ceinturée. Presque la jumelle de la mienne. Chantal a dû lacheter. Je suspends la mienne juste à côté et observe longtemps les deux vestes, identiques, appariées.
Je ne demande rien. Pas par peur de la réponse. Mais parce que toute question me semble déplacée, ridicule peut-être.
Cette période était dense au travail : le BTS attendait une inspection, jenchaînais réunions et dossiers tard le soir. Luc restait de plus en plus dans le salon le soir, souvent avec Chantal. À travers la porte, leurs éclats de voix, doux mais évidents. Lorsque jentrais, les échanges continuaient, mais jétais incluse comme accessoire, pas comme actrice principale.
Un soir, je finis par glisser à Luc :
Tu ne trouves pas que Chantal me copie un peu ?
Il lève sur moi des yeux sincèrement interloqués.
Qui ? Chantal ?
Oui Sa coiffure, sa veste, mes recettes, mes parfums
Tu sais, les copines sinfluencent entre elles. Cest banal.
Peut-être. Jacquiesce. Peut-être.
Luc replongeait déjà dans son téléphone. Sujet clos.
Plus tard, dans le noir, jai repensé à la phrase. Les copines copient. Cest la norme. Moi aussi, jai dû lui emprunter des choses autrefois. Jai répété ce mot, « normal », pour my attacher. Mais il ne tenait pas.
Les jours suivants, je devins plus attentive, volontairement. Je vis ce que je navais jamais vu : Chantal, en parlant à Luc, penchait la tête légèrement à droite, mon geste favori quand jécoute sérieusement. Elle disait « cest justement ça » en traînant sur le mot, comme moi. Elle buvait son thé sans sucre ; je me souvins pourtant quavant, elle en mettait toujours deux. Plus maintenant.
Ce nétait plus du hasard. Autre chose était à lœuvre.
Jai appelé Nina, une collègue avec qui on partage de tout, pas seulement le travail.
Nina, tu as déjà eu limpression que quelquun se met littéralement à devenir toi, à tes côtés ?
Dans quel sens ?
Il timite. Lapparence, les gestes, les habitudes.
On appelle ça de lenvie silencieuse, dit-elle sans réfléchir. Jai lu un article : les gens veulent la vie des autres, mais ny accèdent que par petits morceaux. Alors ils la prélèvent, petit à petit.
Je nai rien répondu.
Ça tarrive en ce moment ?
Peut-être pas vraiment ai-je éludé.
Mais je savais que oui.
La vraie discussion avec Chantal nest pas venue de moi. Un soir, seules toutes deux à la cuisine, elle me dit :
Tu as quelque chose de complet, Élodie. Je tobserve et je me dis : voilà comment il faut vivre. Appartement, mari, travail. Tout est en place.
Jai mis vingt ans à organiser mon « en place », ai-je soufflé.
Je sais, Chantal acquiesça. Ça se sent. Et Luc aussi
Elle sarrêta.
Et Luc ?
Il te valorise. Il a dit que tout allait bien entre vous, que vous vous comprenez.
Jai posé ma tasse.
Tu parles de moi avec lui ?
Parfois. Juste dans la conversation. Il dit beaucoup de bien de toi.
Cest gentil, ai-je dit sans le penser.
Pourquoi cela me gêne, je ne laurais pas su lexpliquer. Un mari fait léloge de sa femme devant une amie, quoi de plus normal ? Mais ce nétait pas normal. Quelque chose clochait. Mon instinct de femme, celui que je plaisantais autrefois, marchait à plein régime juste incapable de trouver les mots.
Fin de la sixième semaine, Chantal demande à utiliser mon parfum.
Mon flacon est vide, je naurai pas le temps den racheter demain. Deux fois, cest tout ?
Bien sûr, ai-je répondu.
Le soir, je retrouve la bouteille à moitié entamée alors que la semaine passée, il restait largement plus. Jai rangé le flacon au fond du placard, fermé avec un petit cadenas vieux de dix ans. Puis je me suis regardée dans le miroir : voilà que jen suis à cacher du parfum à une amie. Quest-ce que ça dit sur moi ?
Mais je nai pas ouvert le flacon.
Luc est rentré plus tôt ce soir-là, lair détendu comme souvent maintenant quand Chantal était là. Il avait acheté un fraisier. Sans raison particulière.
Il faut bien se faire plaisir, non ? a-t-il lancé.
Chantal a exulté, exactement comme moi quand Luc ramenait un gâteau. Ni exagéré, ni trop peu. Juste comme il faut. Jobservais la scène depuis lembrasure, pensant quelle faisait tout parfaitement : féliciter le café, rire, incliner la tête, sémerveiller. Tout comme moi, juste plus appliquée, plus enthousiaste. Sans fatigue, sans la lassitude de vingt-trois ans.
Luc le remarquait. Peut-être sans sen rendre compte, mais il le remarquait.
Je suis entrée, jai mangé une part, elle était bonne, ils parlaient de sujets mêlés, tout semblait normal. Mais javais en moi cette sensation fugace que je nai nommée que bien plus tard : limpression de rentrer chez soi et de voir que rien na bougé, mais que chaque chose a été déplacée dun centimètre.
Un déplacement professionnel est tombé sans prévenir. Le lycée avait besoin dun prof pour une formation de trois jours à Troyes. Je suis partie, laissant Luc et Chantal seuls quatre jours. Cette pensée m’effleura, mais je me suis raisonnée. Adultes, tout de même ! Je brodais, javais juste besoin de souffler.
Avant mon départ, discussion avec Luc à la cuisine :
Je rentre vendredi soir. Chantal pourra aider pour le dîner, elle sait faire.
On sen sortira, tinquiète.
Je ne minquiète pas.
Je lai observé attentivement. Luc avait lair serein, ordinaire. Vingt-trois ans à reconnaître les moindres rides de ce visage. Aujourdhui il était juste léger. Comme libéré dun poids.
Je suis partie mercredi matin. Mon carnet de notes dans le train, café gobelet, paysages de plaine. Formation ennuyeuse mais utile. Le soir, petits appels à Luc. Courts.
Tout va bien chez vous ?
Parfait. Dîné. Chantal est dans sa chambre.
Bonne nuit.
Bonne nuit.
Rien de plus. Je me suis couchée, sommeil difficile. Mes pensées vagabondaient : formation, Sophie, une nouvelle tasse à acheter, puis Chantal, les deux vestes grises, le flacon.
Jeudi après-midi, appel du proviseur.
Ça sera du rabâchage demain, rentre donc ce soir, ne perds pas ta journée.
Je suis revenue peu avant dix heures. Le train avait de lavance, le taxi fila dans les rues vides.
Jai ouvert la porte. Pas sonné, supposant Luc couché.
Il veillait.
La lumière des bougies dans le salon. Deux seulement, sur la table basse. De la vaisselle, deux verres de vin, des petits plats. Ça sentait bon, ça sentait le Gardénia flacon pourtant enfermé, donc Chantal en avait racheté.
Luc sur le canapé. Chantal à côté. Elle portait une robe bleue que je navais jamais vue, mais cétait exactement ma coupe préférée, mon bleu préféré. Cheveux ondulés. Mains croisées sur les genoux. Ils parlaient. En me voyant, ils se sont arrêtés.
Trois secondes de silence.
Tu es en avance, a dit Luc.
Je vois, ai-je répondu.
Jai posé mon sac, ôté mon manteau calmement, chaque geste mesuré.
Élodie, ce nest quun dîner, a expliqué Chantal. On a mangé, voilà tout
Un dîner, oui, je constate. Avec chandelles.
Silence.
Cest romantique, ai-je ajouté, tout à fait posément, surprise de ma propre neutralité.
Luc se leva.
Ne fais pas de
Luc, lai-je coupé doucement. Épargne-moi les phrases inutiles.
Il sest tu. Chantal fixait la nappe.
Jai gagné la cuisine. Bue un verre deau. Sur le rebord de fenêtre, mon pot de géranium, que jarrose chaque mercredi. La veille, jétais partie. Aucune plante nattendait, fleurs vivantes, arrosées.
Chantal a arrosé, ai-je pensé.
Jai rejoint le salon.
Chantal, dis-je, demain tu trouveras un autre hébergement ?
Chantal leva les yeux, penaude.
Élodie, je comprends que ça paraisse
Tu trouveras, demain ? jai répété, même ton, sans colère.
Oui. Je trouverai.
Très bien.
Jai pris mon sac et filé dans ma chambre, porte tirée sans clé. Allongée sur la couette, habillée, fixant le plafond. On a rangé la table en silence. Puis la porte damis a grincé.
Luc nest pas venu me rejoindre cette nuit. Jai entendu son pas sinstaller dans le salon. Plus parlant que tous les mots.
Le matin, je me suis levée tôt. Jai bu un café à la fenêtre. La ville séveillait lentement. Vendredi. Sur le trottoir, une femme promenant son teckel. Les pigeons gémissaient sur le toit den face. Matin normal.
Luc passe la tête vers huit heures.
Il faut quon parle.
Oui.
Élodie, entre Chantal et moi il ne sest rien passé.
Peut-être.
Non, vraiment. Rien du tout.
Luc, ai-je dit doucement, regardant toujours la ville, tu ne comprends pas de quoi je te parle. Je ne parle pas de ce quil y a ou non. Je parle de ce que jai vu ces six semaines.
Tu as vu quoi ?
Je lai regardé :
Jai vu quelquun qui devenait moi chez moi. Ma coiffure. Mon parfum. Mes recettes. Ma veste. Mes gestes. Et un mari à qui ça plaît. Parce que cest moi, sans fatigue. Sans vingt-trois ans de vécu.
Il se tut.
Ce nest pas une question. Cest juste ce que jai vu.
Tu exagères, a-t-il soufflé.
Peut-être. Je pars bosser. Ce soir, je veux que la chambre soit libre.
Élodie
Une dernière chose, ai-je ajouté en mettant mon manteau. Jai été trop confiante. Avec toi aussi.
Je suis partie. La porte a claqué doucement.
Jai assuré mes cours. Corrigé des copies. Pris un thé avec Nina, assise en face qui comprenait sans rien demander. Certaines savent regarder en silence.
Quand je suis rentrée, la chambre dami était nickel, vide. Chantal était déjà partie, sans laisser de trace. Sauf un peigne blanc oublié sur létagère de la salle de bain. Je lai saisi délicatement et jeté.
Luc était assis au salon, scotché à son téléphone.
Elle est partie, souffla-t-il.
Je vois.
Et maintenant ?
Jai posé mon manteau, suis allée dans la cuisine, mis en marche la bouilloire, sans plan de menu, juste pour bouger.
Élodie, il me suivait, ça fait vingt-trois ans quon est ensemble. On ne peut pas
Cest possible pourtant. Laisse-moi souffler.
Combien de temps ?
Je ne sais pas. Quelques jours. Pour réfléchir.
Les jours sont devenus une semaine. La cohabitation, polie, distante. Repas séparés, nuits compartimentées. Luc a tenté la discussion, jai répondu sobrement. Pas par rancune, mais par incapacité à vraiment parler. Les mots étaient là, en vrac, et javais peur de tout lâcher.
Jai repensé, ressassé. Le début. Je lai accueillie, je nai pas vu le danger, par solidarité, par réflexe parce que cétait la norme. À quel moment avais-je senti la gêne, sans oser la nommer. Comme a dit Nina, de lenvie muette, un effritement doux. Lautre na pas agi par malignité, juste par manque, elle a grappillé une autre vie. Miette après miette via le parfum, la recette du gâteau.
Le plus douloureux nétait pas Chantal. Cétait Luc.
Il aurait pu ne pas remarquer. Ou me le signaler. Ou ne pas réagir à la « version améliorée » de moi. Mais il a réagi : en ramenant des gâteaux, en dînant avec elle, en préparant un dîner aux chandelles lors de mon absence. Pas méchamment. Mais il la fait.
Au début de la semaine suivante, jai appelé ma fille.
Maman, tu es bizarre, là.
Ah bon ?
Ta voix change.
Je crois que ton père et moi, on va se séparer, ai-je dit, pour la première fois tout haut.
Long silence.
À cause de Chantal ?
Pas seulement. Chantal a juste montré ce qui existait déjà.
Quest-ce qui existait ?
Je ne sais pas comment lexpliquer. On ne se voyait plus vraiment. On sétait tellement habitués Elle est venue, elle est devenue moi, en mieux. Plus attentive, plus fraîche, et il a aimé ça.
Maman
Laisse. Je ne pleure pas. Jexplique.
Tu vas rester seule ?
Un moment, oui. Ça ira.
Jai dit ce mot, « ça ira », et pour la première fois il na pas vrillé.
La vraie discussion avec Luc eut lieu le dimanche soir :
Je crois quon doit vivre séparément.
Il resta là, désemparé.
Tu en es sûre ?
Non. Mais jai besoin despace, de temps. De me retrouver en dehors de tout ça.
Cest à cause des chandelles ? Je te jure
Luc, repris-je patiemment, ce nest pas une histoire de chandelles. Cest juste la goutte de trop. Depuis des semaines, je vois, je me tais, je me répète « cest la norme » alors que ce nest pas le cas.
Je ne comprends pas ce que je tai fait, au fond.
Rien de précis. Mais tu as cessé de me voir. Tu aurais dû tinquiéter, voir que quelquun dautre devenait ta femme. Mais tu nas rien vu.
Il na pas répondu. Impossible à dire.
On mettra lappartement en vente. Ou je rachète ta part. Pas dans limmédiat. On verra.
Où vas-tu aller ?
Prendre un petit appart. Ici ou ailleurs.
Recommencer à cinquante-deux ans il avait un air de compassion, pour moi ou pour lui-même, je ne saurais dire.
Oui, ai-je confirmé. À cinquante-deux ans. Certains commencent plus tard encore.
Je me suis levée pour aller dans la cuisine, chemin détourné par la salle de bain. Jy ai saisi le flacon de Gardénia. Jai hésité. Puis je suis allée à la poubelle, lai posé délicatement, comme on dépose un objet auquel on ne tient plus.
Jai mis la bouilloire en route.
Les jours suivants, jai agi méthodiquement : appel à lagence immobilière, rendez-vous chez un notaire, discussion rapide avec Nina qui écoute, sans juger.
Chez Nina, thé, pluie fine dautomne contre la vitre. Il ne faisait pas froid, seulement gris.
Je repense à il y a peu : ma vie était balisée, claire appartement, Luc, emploi du temps, recettes, flacon sur létagère de gauche. Or, « tout à sa place » sest révélé si fragile.
Mais je ne ressentais pas le vide ni la chute. Plutôt un flottement étrange, inconfortable, comme lorsquon retire un vieux manteau qui, en fait, serrait aux épaules sans quon y prenne garde.
Tu sais, dis-je à Nina, cest la première fois que je ne sais pas à quoi ressemblera ma vie. Et ce nest pas effrayant.
Ce nest pas effrayant, a souri Nina.
Encore une semaine passe. Je trouve un studio lumineux dans le quartier Saint-Remi, sur le parc. Cher, mais tenable. Je visite, circule pieds nus sur le parquet qui craque à certains endroits. Vivable, me dis-je.
Je prends, ai-je dit à la vieille propriétaire.
Pour longtemps ?
Je ne sais pas. Un an, pour commencer.
Elle a souri.
De retour chez moi, doucement, jai trié : livres, vaisselle, vêtements. Jeté une jupe trop petite, gardée pour « au cas où ». Décidé de donner la veste grise à Emmaüs. Acheté une nouvelle, bleu nuit, coupe différente. Aucun rapport avec celles de Chantal. Là, cétait bien.
Je nai plus eu de nouvelles de Chantal. Elle a envoyé un message un jour : « Élodie, je comprends, excuse-moi. » Jai laissé sans réponse. Pas par rancune. Juste, je nétais pas prête. Ou pas envie.
Luc restait à lappartement. Nos échanges étaient sobres, détendus, teintés dune mélancolie douce. Il ne savait pas comment retrouver ce quil avait perdu. Peut-être ignorait-il quoi, au fond.
La veille du déménagement, jai filé à la parfumerie Monoprix. Jai longtemps hésité, essayé des échantillons. La vendeuse a proposé, jai refusé, jusquà trouver un flacon : « Bois dArgent ». Odeur boisée, chaude, à lopposé de mes goûts passés. Pour cette raison, je lai choisi.
Un excellent choix, madame, ma-t-elle soufflé.
On va voir, ai-je glissé, un sourire léger.
Le déménagement a duré laprès-midi. Nina a aidé. Luc aussi, en silence, pas tendu, presque naturel. Les affaires ont trouvé place dans le studio sur le parc, à lendroit que javais moi-même décidé.
Le soir venu, seule, jai ouvert Bois dArgent, testé à lintérieur du poignet. Odeur neuve, pas désagréable, juste autre. Jai senti, puis reposé le bras. Il faudra sy faire, ou pas : simplement laccepter.
Au dehors, le parc était presque nu, novembre chantait ses dernières feuilles. Les réverbères éclairaient déjà le crépuscule. Jai fait chauffer de leau, cherché ma tasse intacte, et je me suis postée face à la grande fenêtre.
Mon portable vibra. Un appel de ma fille.
Alors, maman, tu tinstalles ?
Je minstalle.
Tu as peur ?
Jai regardé la lueur des lampadaires, le brun des arbres.
Non, ai-je dit. Tu sais je nai pas peur.
Ce que je comprends aujourdhui, cest que la confiance, chez moi, nest pas naïveté mais choix. Je nai rien perdu de précieux si ce nest lidée rassurante que tout était à sa place pour toujours. Il fallait que je comprenne que, parfois, recommencer, cest aussi apprendre à se connaître autrement. Je ne sais pas encore ce qui viendra, mais je sais que jai le droit doser. Voilà tout.