Don du ciel…
Je me souviens dun matin gris, tapissé de lourds nuages bas qui balayaient langoureusement le ciel de la campagne bordelaise. Au loin, le tonnerre grondait avec cette résonance sourde annonçant la première tempête du printemps. Lhiver venait de céder sa place, mais la chaleur printanière navait pas encore vraiment pris possession des terres. Les rafales de vent, fraîches et capricieuses, soulevaient la poussière, balayant les feuilles mortes de lautomne. Quelques fines pousses de gazon affrontaient timidement la terre durcie, tandis que les bourgeons hésitaient encore à révéler leurs merveilles.
Toute la nature semblait languir, réclamant la pluie salvatrice. Lhiver, cette année-là, avait été chiche en neige, impitoyable et sèche. Le sol, privé de repos et de rosée, attendait avec impatience la bénédiction de laverse. Seule la pluie, bientôt, laverait la poussière, désaltérerait les racines, éveillerait la vie. Alors seulement naîtrait le vrai printemps, foisonnant, généreux, semblable à une jeune femme rayonnante de tendresse et de passion.
Ce serait alors la renaissance des pelouses émeraudes et des parterres de fleurs éclatantes ; les feuilles palpiteraient de vie et les arbres offriraient leurs doux fruits. Les oiseaux, tout à leur joie, sempresseraient de bâtir leurs nids parmi les branches en fleurs. Oui, la vie continuerait.
Jacques, viens déjeuner ! appela Élodie. Ton café va refroidir.
Les senteurs de café fraîchement moulu et dœufs brouillés flottaient depuis la cuisine. Il fallait se lever Mais après la pénible conversation de la veille, les sanglots dÉlodie, la nuit blanche, les pensées lourdes, cétait difficile.
Mais il le fallait la vie continuait.
Élodie aussi semblait épuisée, les yeux rouges, soulignés de cernes sombres. Elle tendit sa joue pâle à Jacques pour un baiser, lui adressa un sourire affaibli.
Bonjour, mon amour Il va y avoir de lorage, je le sens. Mon Dieu, ce que jespère cette pluie ! Quand le véritable printemps arrivera-t-il ? Écoute un peu, jai pensé à ces vers :
Jattends le printemps comme la délivrance
Des froidures, de lerrance,
Le printemps, je lattends pour léclaircissement
De mes doutes, de mes tourments.
Il me semble que son arrivée
Mettra toute chose en clarté,
Il me semble, vraiment, quelle seule
Peut tout rendre plus honnête,
Plus simple, plus sûre, plus fidèle.
Où es-tu, printemps ? Viens enfin !
Jacques lenlaça, embrassa sa tête penchée. Ses cheveux dégageaient un parfum de prairie et de marguerite. Il sentit son cœur se serrer de compassion. Ma pauvre Élodie, ma bien-aimée, pourquoi Dieu nous met-il ainsi à lépreuve ? Lespérance avait été notre soutien tout ce temps.
Mais la veille, le professeur renommé, en qui reposait toute cette espérance, avait brisé les derniers rêves.
Je suis navré, mais vous ne pourrez pas avoir denfants. Votre séjour non loin de la centrale nucléaire, Jacques, porte ses conséquences. Hélas, la médecine ny peut rien. Je regrette de ne pas pouvoir vous aider davantage.
Élodie sécha résolument ses larmes, fit voler ses cheveux blonds.
Jacques, jai beaucoup réfléchi. Nous devons adopter un enfant. Il y a tant dâmes malheureuses dans les orphelinats. Accueillons un petit garçon, donnons-lui une famille. Tu es daccord ? Nous avons tant attendu, tant désiré.
Ses larmes recommencèrent à couler. Jacques la serra contre lui ; ses propres yeux sembuaient.
Bien sûr que je suis daccord Ne pleure pas, mon amour, ne pleure plus
À cet instant, le tonnerre éclata avec une force à faire vibrer la maison. Et la pluie se mit à tomber, drue, torrentielle. Les cieux semblaient souvrir ! Enfin, nos prières étaient exaucées !
La longue averse fit tomber la nuit sur la campagne, ponctuée de grondements et déclairs qui semblaient lécher le toit. Jacques et Élodie, enlacés, contemplaient la fenêtre ouverte par où sengouffraient les perles froides et lodeur vivifiante de lorage.
La pesanteur du chagrin fondait peu à peu, diluée par cette première pluie de printemps. Ils auraient voulu que la pluie ne sarrête jamais Cette pluie tant attendue, symbole de la vie, du renouveau !
Quelques jours plus tard, nous étions devant limposante porte de la Maison denfants de Bordeaux. Le rendez-vous était fixé. Nous venions choisir notre fils tant désiré. Nous ne lavions pas encore rencontré, mais déjà nous laimions, dun amour germé au fil des années dattente, despérance.
Nos cœurs battaient follement. Jacques appuya sur la sonnette. La porte souvrit, on nous attendait.
Lentretien avec la directrice, Madame Fournier, datait déjà de quelques jours. À présent, une sœur nous guidait vers les enfants susceptibles de devenir notre petit garçon. Dans la première pièce, nous aperçûmes une fillette assise dans une grenouillère humide sur une toile cirée moite.
Son chemisier était sale, un filet de morve séchée sous le nez, ses immenses yeux bleus fixaient tristement les adultes. Labandon, le manque de soin, linutilité se lisaient sur ce visage. Le cœur me fit mal. Voilà donc lorphelinat ! Désolant asile de lenfance rejetée.
Dans la pièce suivante, les tout-petits attendaient dans des lits en fer, alignés comme dans une exposition. Chacun faisait lobjet dun bref commentaire : âge, origine, parents. Les draps propres, les joues lavées, tout était en ordre.
La sœur soulevait les enfants, les montrait sous tous les angles. Jacques pensa, un peu amer : on se croirait au marché. Il ne reste quà demander le prix au kilo…
Jacques, revenons voir la petite fille, chuchota Élodie. Il serra son épaule.
Sœur, pourrions-nous revoir la fillette aux yeux bleus de la première pièce ?
Mais vous cherchiez un garçon Cette petite ne vous conviendra pas. Elle nétait pas préparée à votre visite.
Peu importe, nous voulons la voir encore.
La sœur hésita, puis acquiesça en silence et fit demi-tour.
Attendez ici, je vais prévenir Madame Fournier, dit-elle en désignant des chaises.
Élodie se serra contre Jacques :
Prenons cette fillette, Jacques, jai senti mon cœur battre plus fort en la voyant.
Moi aussi elle te ressemble. Mêmes yeux, même chevelure, et quelle tristesse dans ce regard.
La sœur revint avec la directrice, visiblement pensive.
Vous ne choisissez pas une enfant facile. Cela risque dêtre difficile pour vous
Pourquoi donc ? Elle ressemble tellement à Élodie, voyez ! Son portrait craché !
Soutenu par ce sentiment, Jacques franchit la porte
Lenfant avait été lavée, vêtue de propre, la toile sale remplacée. De la couleur animait ses joues, elle semblait plus vive. Lorsquils sarrêtèrent à son chevet, elle sourit, découvrant des fossettes, et tendit les bras en tentant de se lever.
Le souffle coupé, Élodie agrippa la main de Jacques : les petits pieds de la fillette étaient retournés vers larrière. Sans hésiter, Jacques la prit dans ses bras ; elle posa son nez humide sur sa joue et se calma.
Les larmes montèrent aux yeux de Jacques ; Élodie fondit en larmes sur son épaule. Madame Fournier se détourna, sessuyant les yeux.
Venez dans mon bureau. Sœur, conduisez la petite Amélie. Elle partit dun pas décidé. Jacques et Élodie, la main dans la main, la suivirent.
On leur raconta quAmélie était née dans un village perdu de Dordogne, dune famille nombreuse déjà âgée, qui navait pas souhaité la garder. Née avec des jambes déformées, elle fut présentée à ses parents ; son père refusa de la ramener à la ferme. Les efforts pour les convaincre quune opération pouvait réparer la malformation se heurtèrent au refus : il navait ni argent ni désir d’élever un enfant “anormal”. Déjà la marmaille était nombreuse et la soupe maigre
Cest ainsi quAmélie atterrit à la Maison denfants.
À vous de décider, dit la directrice. Élever cette enfant est une grande épreuve, de lourdes dépenses, il faut infiniment de patience et damour. Réfléchissez-y bien. Je vous donne ladresse du professeur ayant examiné Amélie, il vous expliquera tout. Réfléchissez, un mois Les enfants sattachent si vite, surtout ceux-là. Après, si vous renoncez
Un mois sécoula. Dès le premier jour, Élodie et Jacques furent résolus : ce serait Amélie. Le professeur Rocard, à Paris, confirma quavec des interventions répétées, on corrigerait la malformation ; il ne resterait même pas de cicatrices. Amélie marcherait et courrait comme toutes les petites filles.
Jacques fit ses comptes. Il y arriverait, en vendant lautomobile neuve, en sacrifiant la construction de la maison. On vivrait dans lappartement dune pièce L’essentiel nétait-il pas la santé de leur fille ? Ils patientaient, impatients, jusquà la fin du délai imposé.
Enfin, ils se retrouvèrent face à la porte familière. Le cœur battant, ils entrèrent dans le bureau de Madame Fournier. Jacques tenait un bouquet de pivoines roses, Élodie une grosse valise de cadeaux. La directrice avait la gorge serrée, les yeux brillants : un autre enfant malheureux trouverait une famille !
Tout le monde rejoignit la salle des petits. Amélie avait changé : les cheveux clairs bouclaient, les joues rosissaient, déjà les premières dents pointaient. Elle babillait en souriant. Jacques la souleva dans ses bras, Amélie lentoura de ses bras et se blottit contre lui.
Même geste vers Élodie. Les émotions montèrent aux yeux de tous. La journée sécoula parmi les conseils de puéricultrices, prêts à prendre soin delle, à la nourrir comme il fallait. Mais ils ne pouvaient encore la ramener.
Restait la délicate adoption à officialiser. Sur conseil de Madame Fournier, ils firent retirer lautorité parentale devant le tribunal. Plus aucun retour en arrière pour les parents biologiques
Enfin, la fillette arriva chez eux. Élodie quitta son travail pour se consacrer à Amélie. On commença la préparation à la grande opération à Paris.
Ils passèrent un mois à la clinique ; bientôt, Amélie montra à son papa Jacques comment elle mangeait toute seule, comment elle imitait le chat ou la chèvre. On ne pouvait regarder ses jambes sans verser une larme, et elle ne sortait que vêtue de pantalons longs. Sa démarche était hésitante, mais elle était vive, sociable, savait déjà prononcer les noms de chacun.
Elle navait dyeux que pour Jacques “mon papa”, disait-elle, si bien quÉlodie aussi sy mit. Pour Jacques, Amélie était sa lumière, “son petit soleil”.
Lannée suivante, dautres interventions eurent lieu à Paris ; que de souffrances pour la fillette, que de veille et dangoisse pour ses parents ! Tant de nuits où Élodie veilla auprès du lit dhôpital Et puis, enfin, le triomphe : des jambes droites, solides Amélie courait et sautait !
À cinq ans, ils linscrivirent à la maternelle. On y remarqua vite quelle dessinait remarquablement. La maîtresse suggéra dencourager ce talent. À six ans, Amélie fut admise à lécole darts plastiques. Ses dessins, des paysages lumineux et des scènes joyeuses, attiraient lattention lors des expositions. On sétonnait de son âge ; cétait une vraie révélation.
À sept ans, elle entra à lécole primaire. Dès le premier jour, elle devint leader de la classe. Excellente élève, vive, débrouillarde, entourée damis, elle poursuivait lécole dart et sinscrivit à un atelier de danse. Où elle allait, régnaient rires et gaieté. Pour ses parents, la fierté régnait aux réunions ; dAmélie, on nentendait que du bien. Nul ne se doutait par quelles épreuves cette enfant et ses parents délection, pas de sang étaient passés.
La chance ne les quitta plus. Depuis larrivée dAmélie, le commerce de Jacques, dabord fragile, prospéra. Cela permit le rêve dune vie : quitter Bordeaux pour Paris. Là, ils achetèrent un bel appartement, inscrivirent Amélie dans une école réputée.
Désormais, Amélie était en sixième, toujours brillante, suivant en parallèle lécole darts. Belle, aux yeux clairs, tresse soyeuse, dune douceur et gentillesse rares, elle était la coqueluche de tous. Ce fut, sans conteste, un don du ciel.