Le dernier voyageur du bus

Le dernier passager du bus

La lampe de poche était minuscule, pas plus grande que mon index, pendue à une petite corde tressée. Je ne lai pas remarquée tout de suite. Ce qui ma frappé en premier, cétait lhomme.

Une nuit de mars, sur la ligne numéro onze, terminus “Place Gambetta” et retour. Un bus vide, les lampadaires filaient dehors, une odeur de gasoil, de caoutchouc, et un peu celle du café de mon thermos. Je faisais ce trajet depuis quatre ans. Et chaque année, la nuit me plaisait davantage que le jour.

La nuit, presque personne dans le bus. Les fêtards saouls rentrant de la rue Saint-Denis toujours en bande, ils poussaient des cris, faisaient tomber des bouteilles et descendaient deux arrêts plus loin. Des infirmières après leur service elles entraient discrètement, fermaient les yeux et dormaient jusqu’à leur arrêt. Quelques vigiles. Des chauffeurs de taxi en panne. Tous entraient, repartaient, et soubliaient aussitôt.

Mais lui, je men suis souvenu.

Un homme de soixante ans passés. Petit, trapu, dans une veste noire à capuche. Sa jambe droite souvrait un peu plus vers lextérieur, comme sil était habitué à marcher sur un sol inégal. Toujours la même place troisième rang à droite, près de la fenêtre. Il payait en liquide, sans jamais demander la monnaie. Allait jusquau bout de la ligne. Puis repartait. Sans descendre.

Je lai remarqué pour la première fois au début du mois de mars. Le ciel pesait, Paris paraissait gris même la nuit. Et lui, assis dans cette ville grise, paraissait comme un petit point jaune, à manipuler quelque chose dans ses mains.

J’ai commencé à compter. Cinq nuits de suite. Deux sans lui. Puis de nouveau cinq. Impeccable, presque comme un planning. Comme si prendre le bus de nuit était devenu son emploi.

Il ne dormait pas, ne lisait pas, ne consultait pas son téléphone. Pas découteurs, pas de journal déplié. Il était là, regardait dehors, bricolant son minuscule objet. Je voyais dans le rétro son faible halo jaune qui clignotait, séteignait. Comme un ver luisant piégé dans le car sans savoir sortir.

Javais quarante-quatre ans. Pas encore quarante-cinq, mais depuis longtemps on ne me demandait plus mon âge, un coup dœil suffisait. Paumes larges, dureté de la peau polie par le volant, ongles coupés courts. Mon dos penchait un peu à droite une déformation due à lhabitude dactionner la porte du bus. Même chez moi, javais remarqué que mon épaule droite sabaissait souvent.

Douze ans seul. Mon fils Damien avait grandi, vingt-deux ans, vivait avec sa copine à lautre bout de Paris. Il appelait le dimanche, sauf quand il oubliait. Je ne lui rappelais pas. Non pas que je ne voulais pas mais si jappelais dabord, jentendais toujours : « Ça va maman ? » avec une inquiétude et non la joie dans la voix. Un appel de maman équivalait à un souci. Cest quon a perdu lhabitude, voilà tout.

Mon ex-femme était partie lorsque Damien avait dix ans. Partie pour Sylvie de la comptabilité, avait pris ses manteaux et la bouilloire allez savoir pourquoi la bouilloire. On avait séparé lappartement : elle gardait le T2, moi le studio rue Lamartine, troisième étage. Javais pensé : bon, tant pis. On va tenir. Finalement, je nai pas eu à tenir, cétait même mieux sans elle. Simplement, plus calme. Et ce calme a duré douze ans.

Depuis, le mot “amour” me faisait simplement penser à “licorne” joli, mais imaginaire. Les copains racontaient leurs histoires je hochais la tête. Je zappais les films romantiques à la moitié. Pas par rancune juste parce que je ny croyais pas. Comme au Père Noël : tu y crois, puis un soir tu vois ton père déguisé en peignoir et barbe blanche, et tu comprends.

Le service de nuit, lui, mallait bien. Pas besoin de sourire aux usagers. Pas besoin de supporter les mémés avec leurs chariots, ni les élèves qui bloquent lallée. Pas besoin dentendre quelquun sénerver au téléphone ou avaler un kebab au fond du bus. La nuit, il y a juste la route et le silence. Un silence sur-mesure, ajusté à mes épaules.

Et ce passager, lui, troublait le silence. Pas par ses paroles par sa présence. Comme un petit caillou dans la chaussure : rien de grave, mais on sen souvient.

Deux semaines à simplement observer. Je me suis habitué à lui, comme à un lampadaire sur mon itinéraire. “Square Bougainville” il montait. “Place Gambetta” il restait assis. Retour jusquau “Square Bougainville” il descendait. Me saluait dun signe, comme un vieux voisin. Je lui rendais.

Et toutes les nuits un point lumineux, jaune, faible, dans ses mains.

Louise, tu penses quil est SDF ? a demandé mon amie Carole à la régie, avant ma tournée.

Carole était cheffe de régulation depuis huit ans. Carrure large, cheveux auburn relevés en un chignon tenu par un stylo. Elle savait tout sur tout le monde qui divorçait, qui buvait, qui allait commencer. Moi, je lui faisais confiance.

Les sans-abri ne paient pas leur ticket, ai-je répliqué. Or, lui paie. Toujours. Pièces exactes.

Un fou, alors ?

Non, il est calme. Il regarde juste par la fenêtre. Ne gêne personne. Ne marmonne pas, ne se balance pas. Un type normal. Il fait juste ses trajets.

Carole a réfléchi en me servant son thé au citron et à la menthe rituel de chaque service.

Peut-être que sa femme la viré ? Ça arrive. Il se dispute, elle crie “dehors !”, du coup il traîne dans le bus en attendant que ça passe.

Toutes les nuits ? Depuis un mois ? Non, ce nest pas une dispute, cest un divorce.

Carole a haussé les épaules.

Tu sais, Louise, lamour, cest quand on tattend avec la bouilloire sur la table. Le reste, cest du romantisme de pacotille et des bus de nuit !

Jai souri. Personne ne mattendait chez moi avec une bouilloire. Javais juste mon chat, Gaston roux, bien en chair, lair hautain. Et encore, seulement pour qu’on le nourrisse.

Mais la question est restée. Où allait donc ce monsieur ? Jusquau terminus, cinq nuits par semaine, depuis des semaines… Qui fait ça ? Et pourquoi ?

Peut-être était-il insomniaque, ou atteint de démence. Ou alors, son rythme resté collé dune autre vie celle où il bossait de nuit, et où il continuait par routine.

Tout cela paraissait logique. Et en même temps, cétait faux. Javais croisé son regard, net, calme, concentré. Les yeux dun homme qui savait exactement où il allait.

Jai décidé de le lui demander.

***

Je nai pas pu le faire tout de suite. Trois nuits à tergiverser. Cest absurde je conduis ce type chaque soir et jhésite à lui poser une question ! Mais à Paris, on vit lun à côté de lautre, pas ensemble. Pas de curiosité, pas dintrusion, chacun sa vie. Jétais rodé à cette règle depuis quatre ans, parce que la vie des autres ne me concernait pas.

Ce passager, pourtant, mintriguait. Et jen étais agacé.

Ce soir-là, il monte comme dhabitude à “Square Bougainville”, il est minuit quarante. Pièces dans le coffre. Il se dirige vers sa place, au troisième rang à droite, pose sa veste, sort ce fameux objet.

On roule en silence : lampadaires, vitrines fermées, arrêts déserts. Paris semblait désertique, comme un décor après spectacle. Juste lui et moi, acteurs qui restent trop tard.

Jai attendu darriver au terminus. À “Place Gambetta”, trois minutes darrêt prévues. Jéteins les lumières, je laisse juste les veilleuses. Lumière dorée et douce. Je sors de la cabine.

Il est là, à sa place, immobile. Lobjet sur la ficelle dans la main.

Excusez-moi, ai-je dit. Jaurais une question.

Il lève la tête. Voix basse, un peu cassée.

Je vous écoute.

Vous prenez ce bus chaque nuit. Depuis un mois. Jusquau bout et retour. Pourquoi ?

Il se tait, me jauge. Puis répond :

Pour rejoindre ma femme.

Je ne comprends pas. Je regarde lheure : une heure vingt du matin.

À votre femme ? Maintenant ?

Ma femme, Marianne, travaille de nuit. Usine “Société Générale Mécanique”, contrôle qualité. Moi, je prends le bus pour passer devant lusine, lui faire un signe à la fenêtre.

Il lève la main : la petite lampe de poche sur la cordelette. Lumière jaune. Le plastique est usé, blanchi par les doigts.

Avec ça.

Je me mets sur le siège den face, mes jambes lourdes de six heures de conduite.

Donc vous montez chaque nuit, vous faites tout le trajet, vous faites clignoter la lampe à votre femme à travers la fenêtre de lusine et repartez ?

Cest exactement ça.

Toutes les nuits ?

Cinq nuits par semaine. Son planning, cest cinq jours, deux jours de congé. Quand elle est à la maison, jy reste. Les autres soirs, je suis là.

Silence. Dehors, lusine un vieux bâtiment de brique, tagué, tuyaux rouillés. Mais au troisième étage, des fenêtres allumées. La nuit.

Pourquoi ? ai-je demandé.

Il me regarde comme si je demandais pourquoi on respire.

Vous ne lauriez pas fait, vous ?

Non. Jamais. Mon ex ne quittait pas la cuisine pour mouvrir quand je rentrais chargée de courses. Je me souviens dune fois, les sacs de Carrefour me sciant les mains et les dents, car je portais les clés dans la bouche. Jai sonné. Il a ouvert et juste dit : “Ten as mis du temps !” Pas un mot de plus, pas un geste pour aider.

Et lui, il traverse Paris chaque nuit juste pour faire clignoter sa lampe à travers la fenêtre.

Je mappelle Gérard, dit-il. Gérard Masson. Mais on mappelle Gégé.

Louise, ai-je répondu. Louise.

Il hoche la tête, regarde lusine.

Avec Marianne, vingt-cinq ans ensemble. Mariés en 2001, elle avait trente-trois ans, moi trente-six. Coincidence, mais aucun de nous nétait casé avant. Jétais outilleur. Elle, contrôleuse qualité, même boîte. Cest comme ça quon sest connus. Je suis parti à la retraite il y a quatre ans, en départ anticipé pour pénibilité. Elle a continué. Il y a trois ans, elle est passée au service de nuit majoration de quarante pour cent, on met de côté pour le jardin ouvrier. Un cabanon à Argenteuil. Un grillage, trois pommiers elle rêve de fraises.

Il dit ça simplement, sans plainte.

Au début de son service de nuit, impossible de dormir. Je fixais le plafond, pensant à elle. Il fait noir, froid, elle marche deux cents mètres seule, depuis larrêt. Et si elle glissait ? Si quelquun limportunait ? Et impossible dappeler, le portable doit rester au vestiaire, cest le règlement.

Il se tait. Frotte machinalement son genou.

Finalement, jai réfléchi le onze passe devant lusine. Je monte, je fais le trajet, elle voit que je suis là. Pas physiquement à côté, non. Mais elle sait.

Et elle a compris ?

Pas au début. Je lui faisais signe une semaine avec la lampe, elle ne sen doutait pas. Il y a tant de reflets et de lumières dans un bus la nuit ! Ensuite, je lui ai dit à la maison : “Marianne, cest moi, la petite lumière qui remue dans le bus, chaque nuit.” Elle a vérifié, ma appelé le matin : “Gégé, cétait toi avec ta lampe ?” Oui, cétait moi. Elle a versé une larme. Elle a dit : “Continue.”

Jai senti ma gorge se serrer, comme si un morceau de mie y était resté ridicule, mais rien dautre ne me venait à lesprit.

Et laller-retour, pourquoi ?

Où voulez-vous aller en pleine nuit, à Gambetta ? Cest la zone, des grilles, du macadam, les lampadaires séteignent un sur deux. Je reviens chez moi, et à six heures, je repars laccueillir.

Avec le petit-déjeuner ?

Bien sûr. Porridge, elle adore avec des raisins secs. Et du thé, menthe du balcon séchée lhiver, fraîche lété.

Je pense à la bouilloire de Carole : “Lamour, cest quon tattend avec la bouilloire.” Ici, cest bien plus : une lampe de poche, un bus de nuit, un porridge au lever du soleil. Vingt-cinq ans, de la menthe sur le balcon et un rêve de fraises. Voilà une vraie vie à deux.

Temps de repartir. Je reprends le volant. Gérard Masson à sa place, la lampe sur la cuisse. Je conduis le bus vide dans la ville et je réfléchis : douze ans seul, jamais personne à qui jai fait signe avec une lampe. Jamais reçu non plus. Mon ex a emporté la bouilloire. Moi, je suis resté avec Gaston le chat et les trajets nocturnes. Gaston mattend, mais surtout sa boîte de pâtée.

Je nétais pas amer. Juste étonné. Car, finalement, ça existe. Pas au cinéma, dans un vrai bus le onze, direction “Square Bougainville” “Place Gambetta”. Un homme, une lampe usée, la ville de nuit, et une femme qui guette le signe.

À “Square Bougainville” il descend. Salue dun geste familier.

Je lai regardé marcher, tranquille, jambe droite un peu ouverte, dans son blouson sombre. Un retraité banal. Et pourtant extraordinaire.

***

La nuit daprès, jai volontairement ralenti devant lusine. Pas à larrêt, mais là où la route longe les fenêtres du troisième étage. Hors horaire, mais qui viendra vérifier à deux heures du matin ?

Gérard Masson sort sa lampe. Trois brefs éclats. Trois longs. Trois brefs. Précis, efficace, gestes douvrier outilleur qui a manipulé des petits objets toute sa vie.

Je regarde dans le rétro. Puis vers lavant : au troisième étage, la fenêtre la plus à gauche, un point de lumière vacille. Petit, jaune. Et lui aussi, trois fois court, trois fois long, trois fois court.

Elle lui répond.

Je reste bouche bée. Je vois ces deux lumières, dans la nuit entre deux immeubles. Cent mètres de bitume. Un mur, du verre, la nuit de mars. Et par-dessus tout deux points jaunes qui se trouvent.

Cest juste une lampe. Juste une fenêtre. Deux personnes qui se disent bonsoir avec un code entre deux rangées de lampadaires. Mais je sais que je vois là quelque chose de rare. Tellement intime quon a envie de détourner la tête.

Au terminus, je sors de la cabine.

Cest votre code ? ai-je demandé.

Gérard Masson sest approché de la porte, la lampe rangée.

Le nôtre. Ce nest pas du morse, je ne suis pas radio. Juste inventé. Trois courtes, cest comme un battement de cœur. Trois longues, cest une étreinte. Trois courtes, cest je relâche. Marianne a ri la première fois. “Tes un romantique, Gégé.” Mais non, juste, je mennuie loin delle. Même derrière la cloison. Elle la retenu tout de suite. Et depuis, chaque nuit

Depuis longtemps ?

Cela fait déjà un an. Eté, hiver, pluie, neige. Souvenez-vous en janvier, il faisait moins dix ? Le bus avait du retard. Jai poireauté quarante minutes, les pieds gelés. Jai tenu, jai fait mon signal. Elle ma dit au matin : “Vue. Sept minutes de retard. Je comptais !”

Un an. Cinquante semaines. Plus de deux cents trajets. Pour quelques bribes de lumière.

Avant, jaurais dit “un fou”, un illuminé, ou juste un type qui sennuie. Mais là, je me tais. Mes mots paraissaient bien ternes à côté de cette lampe.

Je regagne mon siège. Gérard Masson, toujours à la même place, le visage apaisé. Chaque nuit, il fait pareil et il sen contente pleinement.

Les nuits passent, je regarde encore : personne ne ment ici. Elle attend vraiment à la fenêtre. Une femme aux cheveux châtain, tressés. Une lampe, petit éclat jaune.

Elle lattend. Vraiment. Chaque soir. Elle sarrête à la fenêtre, laisse tomber ses dossiers, et lattend.

Deux jours plus tard, le bus tombe en panne. Un souci de frein ou de compresseur inutile de men mêler, léquipe dintervention sen charge. La régie me confie un minibus de dépannage, un petit Heuliez bringuebalant, sièges étroits, chauffage tout pour le conducteur.

Gérard Masson monte comme dhabitude. Il note labsence du bus, sarrête, puis monte. Il doit sasseoir près de moi, faute de places libres à cause des outils.

Ce nest pas très confortable : le moteur tonne, le châssis vibre, tout résonne à chaque nid de poule. Mais Gérard garde sa lampe en main, regarde droit devant lui avec lair de rouler en limousine.

Au terminus, je descends pour respirer. Lui aussi. Nous restons là, devant la porte du Heuliez. Nuit davril, froid, buée blanche. Au sommet de lusine, les fenêtres brillent encore.

Il fait le signal. Elle répond. Comme toujours.

Gérard, vingt-cinq ans, cest une vie entière. Marianne en a-t-elle marre ? demandai-je.

Il ne soffusque pas. Sourit, frotte ses mains rougies de froid.

Bien sûr quon est fatigués. Elle et moi, on nest plus jeunes. Elle, bientôt soixante, moi passé. Les genoux, le dos, les dents pas la peine de demander ! Mais ce nest pas pareil que lusure. On sest habitués.

Tu veux dire “lassés” ?

Non. Habitude, ça veut dire quon ne peut plus sen passer. Jai déjà arrêté de fumer trois mois de galère. Mais arrêter Marianne ? Non, je veux pas. Ya des habitudes qui bouffent, et dautres qui soutiennent. Marianne, elle me tient.

Et vous, vous la tenez ?

Jespère, dit-il. Allez savoir. Elle me dit pas : “Tu es mon roc”. Elle me dit : “Gégé, tas acheté le pain ? Ferme la fenêtre.” Mais je lentends à sa façon de respirer. Près de moi, elle souffle mieux. Quand je pars, elle se raidit, elle lève le bouclier.

Je me tais. Le lampadaire grésille au-dessus de nos têtes, le seul allumé de la zone.

Lamour, cest pas quand le cœur fait des bonds, dit-il. Cest quand il sait où aller. Sans réfléchir. Moi, je monte dans ce bus chaque nuit sans me demander pourquoi. Cest comme respirer. Essayez de retenir votre souffle vous ny arrivez pas. Moi, cest pareil impossible de ne pas prendre ce bus.

Si vous tombez malade ? Si le bus sarrête ?

Je prendrai un taxi. Mille euros rangés pour ça derrière le miroir. Si plus de bus jirai à pied. Quatre kilomètres, une heure. Je lai fait en novembre, le bus était en panne. Elle ma demandé le matin : “Pourquoi tu boitais ?” Je boitais pas, jétais juste éreinté.

Il a ri, rauque. Et là, jai compris : voilà un homme qui sait à quoi il vit. Pas dans un sens grandiloquent, mais petit, discret, précieux : la lampe, le bus, le porridge, le pain, la fenêtre à fermer. Et je lai envié. Non pour lamour, mais pour la certitude.

Toute la vie, jai cru que lamour, cétait énorme, spectaculaire, des mots dits au crépuscule. Ici, cest un petit objet usé, un homme silencieux, un rituel nocturne. Et cest plus vaste que tout ce que jai connu en quarante-quatre ans.

On remonte dans le Heuliez. Je lance le moteur, chauffage vrombit, souffle court sur la vitre. Gérard range la lampe, pose la main sur sa poitrine je le vois dans le rétro.

On roule sans un bruit. “Square Bougainville”, il descend, me salue comme dhabitude. Je le regarde partir la jambe droite écartée, pas rythmé, mains dans les poches. Un retraité, ordinaire et extraordinaire.

Chez moi, jenlève mon manteau, je nourris Gaston, je mallonge. Je sors mon téléphone. Dans mes contacts, “Damien”. Il est trois heures cinquante-cinq. Trop tôt pour appeler. Mais mon doigt reste sur lécran, la lumière bleue luit dans la nuit, je mendors avec le portable en main.

***

Le lendemain, jappelle à quatorze heures. Damien sétonne.

Maman, tout va bien ?

Oui, tout va bien. Je tappelle comme ça, pour rien.

Silence. Je limagine dans sa cuisine, perdu, ne sachant pas quoi faire de sa main libre.

Tu es sûre que tout va bien ?

Parfaitement. Et toi ? Et Clara ?

Ça va, boulot, boulot Mais, tout va bien ?

Damien, dis-je. Il fallait que je te le dise. Tu comptes pour moi. Cest tout. Je voulais que tu le saches.

Un silence. Long. Je le vois devant moi : il naime pas trop parler des sentiments, pas comme mon père ni mon grand-père.

Toi aussi, maman.

Sec, un peu bourru. Dans la famille, les hommes nexprimaient jamais leur tendresse. Mais ça ma suffi. Un sourire, je raccroche.

Puis je mets mes chaussures, je descends à la quincaillerie du coin, “Tout Pour la Maison”, qui sent la lessive et le plastique neuf. Au fond, je trouve le rayon des lampes. Il y en a vingt, de toutes tailles bâtons ou miniatures pour porte-clés.

Jen choisis une petite. Lumière jaune. Pas plus grande que lindex. Sans cordon, je ferai le lien moi-même, avec de la ficelle, comme Gérard. La caissière, un peu forte, blouse bleue, me demande :

Avec les piles ?

Oui, sil vous plaît.

De retour, jappuie sur le bouton. Un faisceau jaune au plafond. Gaston saute de la table et se planque. Jessaie sur le mur. Cercle de lumière. Chaleur douce.

Jessaie : trois courts, trois longs, trois courts. Difficile au début mes doigts ripent, le bouton est raide. Deuxième essai, trop longs. Troisième, jen fais quatre. Mais à la quatrième, jai pile le rythme. Cœur étreinte relâche.

Je ne sais pas à qui je ferai signe. À Damien ? À moi-même ? Parfois juste à la nuit, comme Gérard manié sa lampe au début, dans lespoir, sans attente.

La lampe reste dans ma poche. Et ça me rassure, comme si javais moi aussi mon propre code.

Le soir, je reprends mon service. Carole me verse le thé citron menthe, chaque tournée.

Alors, ton passager ? Il continue ?

Toujours, dis-je.

Tu sais pourquoi maintenant ?

Oui.

Et ? Ne me fais pas languir !

Carole, tu avais tort. Lamour, ce nest pas la bouilloire qui attend sur la table. Lamour, cest traverser Paris, chaque nuit, une lampe à la main. Un an. Quil gèle ou quil pleuve. Sans rien réclamer.

Carole me regarde comme si jétais dingue. Bouche ouverte, puis refermée.

Louise, tes tombée amoureuse de ton client ?

Non, répondis-je. Je suis tombé sur un truc vrai.

Elle na pas compris. Je nai pas insisté. Il y a des choses quon ne peut pas expliquer. Il faut les voir à deux heures du matin, depuis le siège dun bus de nuit, pendant que deux personnes se saluent à la lampe à travers la nuit parisienne.

La nuit. Le trajet. Le bus réparé, lodeur de gasoil, de caoutchouc, de café. Je démarre. Le moteur ronfle.

À “Square Bougainville”, minuit quarante, Gérard Masson entre. Pièces dans la caisse. Troisième rang, côté fenêtre. La lampe dans la paume. Tout comme chaque nuit.

Je conduis le bus dans les rues désertes. Feux tricolores sur clignotant jaune mode nuit. Pas une voiture. Aucun piéton. Paris dort. Nous, on roule.

À “Place Gambetta”, je freine. Juste après larrêt, là où les fenêtres du troisième étage sont les plus proches.

Gérard sort sa lampe. Trois courts, trois longs, trois courts.

Je regarde la fenêtre. Une seconde. Deux. Trois.

Un petit halo, jaune, là-haut. Trois courts, trois longs, trois courts.

Marianne a répondu.

Gérard range sa lampe. Sappuie au siège. Je vois dans le miroir : il sourit. Et, moi aussi, jai senti quelque chose bouger en moi. Pas de la tristesse, pas de lenvie. Juste davoir été dans la présence de quelque chose de vrai.

Je glisse la main dans ma poche. La mini lampe, chaude de ma chaleur. Je la serre, puis la sors. Je regarde la fenêtre où la lumière sest éteinte. Marianne sest remise au travail. La rue baigne dans le noir ; la pluie brille sous les lampadaires, le ciel davril sans étoile.

Jappuie sur le bouton.

Trois courts. Trois longs. Trois courts.

Le rayon jaune ricoche sur le pare-brise et fond sur lasphalte. Personne ne répond. Mais ce nest pas grave. Jai fait signe, et jai senti un peu de chaleur. Comme si, quelque part, quelquun me voyait.

Dans le rétroviseur, Gérard Masson me regarde. Il hoche la tête, sans rien dire.

Je range ma lampe. Je repars. Je le conduis chez lui vers le porridge du matin, la menthe du balcon, Marianne qui rentrera à six heures et dira : « Gégé, tétais en avance de deux secondes ce soir ».

En mars, je ne croyais plus à lamour. En avril, javais une mini lampe dans la poche.

Et chaque nuit, à “Place Gambetta”, je fais des signaux dans la nuit. Trois brefs le cœur bat. Trois longs je serre dans mes bras. Trois brefs je relâche.

Lodeur du gasoil, du caoutchouc et, désormais, un peu despérance.

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