Le Dernier Voyageur du Bus

Le dernier passager du bus

La lampe de poche était minuscule, pas plus grande que mon index, accrochée à une cordelette tressée. Je ne lavais pas tout de suite remarquée. Cest dabord lhomme qui mavait frappée.

Cétait une nuit de mars, sur la ligne onze, du terminus « Quai des usines » et retour. Bus vide, lampadaires dehors, odeur de gazole, de caoutchouc, et un peu de café du thermos. Jexerçais sur cette ligne depuis quatre ans. Cela faisait quatre ans aussi que jaimais davantage la nuit que le jour.

La nuit, il ny a presque personne dans le bus. Des jeunes éméchés sortant dune boîte du boulevard Saint-Germain ils montaient toujours en bande, criaient, laissaient tomber leurs bouteilles et descendaient après deux arrêts. Les infirmières de lhôpital en poste de nuit elles sasseyaient discrètement, fermaient les yeux et dormaient jusquà leur arrêt. Des vigiles. Des chauffeurs de taxi dont la voiture était tombée en panne. Tous entraient, sortaient, et je les oubliais vite.

Mais lui, je ne lai pas oublié.

Un homme de plus de soixante ans. Petit, trapu, une parka sombre à capuche. Il posait toujours sa jambe droite un peu plus en avant que la gauche, comme sil avait lhabitude de marcher sur un sol bancal. Il choisissait systématiquement la même place : troisième rang, côté fenêtre, à droite. Il payait en espèces, jamais de monnaie à rendre. Il roulait jusquau terminus. Et repartait. Sans descendre.

Je lavais vraiment remarqué au début du mois de mars. Un ciel bas, la ville grise même la nuit. Et lui, dans cette grisaille, une sorte de point jaune qui séclairait entre ses mains.

Alors, jai commencé à compter. Cinq nuits daffilée. Deux sans lui. Puis à nouveau cinq. Toujours comme une horloge. Comme si voyager dans ce bus de nuit était son travail.

Il ne dormait pas, ne lisait pas, ne consultait pas de téléphone. Pas découteurs, pas de journal. Il regardait par la fenêtre et faisait tourner quelque chose dans sa main. Je voyais, dans le rétroviseur : une petite lueur, jaune, clignotait et séteignait. Comme une luciole perdue dans le bus, incapable de trouver la sortie.

Javais quarante-quatre ans. Pas encore tout à fait quarante-cinq, mais déjà résignée à ce que personne ne me demande mon âge ils regardaient simplement et devinaient. Mains larges, la peau dure sur les phalanges à force de tenir le volant, ongles coupés court, demi-lune nette. Le dos un peu penché à droite vieux réflexe : se pencher pour ouvrir la porte du bus, appuyer sur le bouton. Déformation professionnelle. Parfois même à la maison, je me surprenais à avoir lépaule droite plus basse.

Douze ans seule. Mon fils, Pascal, avait grandi, il avait vingt-deux ans, vivait avec sa copine à lautre bout de Paris. Il appelait le dimanche, quand il noubliait pas. Je ne le relançais pas. Non parce que je ne voulais pas, mais parce que chaque fois que jappelais, il répondait : « Maman, quest-ce qui sest passé ? » avec une inquiétude dans la voix, jamais de la joie. Un appel de maman voulait dire souci, aujourdhui. Juste pour parler, cela ne se faisait plus. On avait désappris.

Mon ex-mari était parti quand Pascal avait dix ans. Il était parti avec Sylvie de la comptabilité, prenant les manteaux dans lentrée et la bouilloire il voulait absolument ma bouilloire. Lappartement avait été divisé : lui, un deux-pièces ; moi, un studio dans le quinzième, troisième étage. Javais décidé alors tant pis. Je tiendrais bon. Et puis javais fini par voir quil ny avait rien à endurer sans lui, ce nétait pas pire. Juste plus silencieux. Et ce silence avait duré douze ans.

Depuis, le mot « amour » me faisait le même effet que « licorne ». Cest beau, mais ça nexiste pas. Mes amies me parlaient de leurs maris jécoutais, jacquiesçais. Les films romantiques, je les arrêtais avant la fin. Non par amertume. Par incrédulité. Comme le Père Noël : on y croit enfant, puis on découvre le déguisement du papa et on comprend la réalité.

Le service de nuit mallait bien. Pas besoin de sourire aux passagers. Pas besoin de subir les grands-mères à caddies et les collégiens bloquant le couloir avec leurs sacs. Pas besoin dentendre quelquun hurler dans son portable ou mâcher son kebab sur la banquette du fond. La nuit, il ny avait que la route et le silence. Et cette tranquillité mallait taillée à mes mesures, comme une veste bien coupée.

Mais ce passager-là brisait la quiétude. Pas par ses mots. Par sa présence. Comme un petit galet dans la chaussure une broutille, mais on ny pense que ça.

Deux semaines, je me suis contentée dobserver. Javais pris lhabitude de son passage, comme celui des lampadaires. « Parc Monceau » il montait. « Quai des usines » il restait assis. Retour jusquau Parc il descendait. Un signe de tête, comme entre connaissances. Je répondais.

Et chaque nuit, la lueur jaune et discrète entre ses doigts.

Lucie, tu penses quil est sans-abri ? demanda Marthe à la régie avant la relève.

Marthe était régulatrice depuis huit ans. Costaude, rousse, elle attachait ses cheveux en chignon à laide dun stylo. Elle savait tout sur tout le monde qui divorçait, qui buvait, qui ny touchait pas encore. Je lui faisais confiance.

Les sans-abri ne paient pas le ticket, ai-je soufflé. Mais lui paie. À chaque trajet. Avec la monnaie exacte.

Peut-être fou ?

Il est calme. Regarde la fenêtre. Ne parle à personne. Ne marmonne pas, ne se balance pas. Juste un mec normal. Qui prend le bus, cest tout.

Marthe a réfléchi. Elle ma servi son thé du thermos citron et menthe, comme chaque soir.

Sa femme la peut-être mis dehors ? Tu sais, parfois ça arrive. Une dispute, la femme crie « dégage ! » et lui, il prend le bus de nuit pour attendre que ça passe.

Tous les soirs ? Un mois ? Ce nest pas une dispute, cest un divorce.

Marthe a haussé les épaules.

Tu sais, Lucie lamour, cest quand on tattend avec la bouilloire sur la table. Tout le reste, cest de la littérature. Et les bus de nuit.

Jai souri. Personne ne mattendait avec la bouilloire à la maison. Seul le chat Gustave gros, roux, lair supérieur. Et lui, seulement pour la pâtée.

Mais la question mest restée. Où allait cet homme ? Jusquau terminus, retour, cinq nuits la semaine depuis un mois. Qui fait ça ? Pourquoi ?

Peut-être insomniaque. Peut-être un début dAlzheimer. Ou un vieux réflexe douvrier, incapable de rompre le trajet usuel vers le boulot.

Tout cela semblait logique, mais au fond, ce nétait pas vrai. Car dans son regard, dans le rétro, je lisais une certitude tranquille. Un homme qui savait parfaitement où il allait.

Jai décidé de demander.

***

Je ne lai pas fait tout de suite. Trois jours de préparation. Cest absurde je transportais chaque nuit cet homme, mais jhésitais à poser une question. Parce que chez nous, à Paris, on vit côte à côte, jamais ensemble. On ne dérange pas la vie des autres, on ne demande rien, on nintervient pas. Les frontières sont nettes. Depuis quatre ans, je les respectais. Et je men étais bien accommodée, moi qui navais envie de moccuper de personne.

Ce passager, pourtant, mobsédait. Et je men voulais dêtre happée.

Il est monté, comme toujours, à larrêt « Parc Monceau », minuit quarante. Pièces dans la boîte. Troisième rang à droite, fenêtre. Assis. Il a sorti de sous sa veste un petit objet au bout dune cordelette, serré entre ses paumes.

Le trajet sest fait en silence. Les lampadaires défilaient dehors, vitrines closes, arrêts déserts. Paris semblait abandonnée, comme une scène désertée après la pièce. Juste lui et moi comédiens restés dans le décor.

Jai attendu le terminus. « Quai des usines », trois minutes de pause, comme sur lhoraire. Jai coupé la lumière de la cabine, gardé les veilleuses. Lambiance jaune, nuageuse. Je suis sortie de mon poste.

Il était resté assis. Immobile. Dans ses mains toujours ce petit objet.

Excusez-moi je peux vous poser une question ?

Il a levé la tête. Voix grave, éraillée, comme si une miette de pain restait prise dans la gorge.

Je vous écoute.

Vous voyagez toutes les nuits, jai remarqué. Un mois déjà. Toujours jusquau bout et retour. Pour aller où ainsi ?

Il a hésité. A plongé ses yeux dans les miens, sans peur ni irritation. Juste en pesant la réponse.

Puis il a parlé :

Chez ma femme.

Je nai pas compris. Jai jeté un œil à lhorloge une heure vingt-cinq.

Chez votre femme ? À cette heure ?

Raymonde fait la nuit, à lusine « Chantecler », contrôle qualité. Moi, je fais le trajet à ses côtés. Enfin pas avec elle, mais tout près. Quand le bus passe devant lusine, je lui fais signe à la fenêtre.

Il a levé la main. Sur sa paume : la micro-lampe à la cordelette. La lumière jaune. Plastique usé, jauni par la pression des doigts, chaque nuit, depuis un an.

Voilà comment, a-t-il dit.

Je me suis assise face à lui. Les jambes lourdes après six heures de conduite.

Donc vous prenez le bus chaque nuit, allez au terminus, clignotez vers la fenêtre de votre femme, et refaites le trajet retour ?

Oui.

Toutes les nuits ?

Cinq nuits, elle bosse cinq sur sept. Deux jours, je reste à la maison. Mais les nuits de travail, je suis là.

Jai gardé le silence. Lui aussi. Lusine Chantecler était dehors trois étages en brique, vestige des années soixante-dix. Du plâtre arraché, des tuyaux rouillés. Mais au troisième, quelques fenêtres allumées. Équipe de nuit.

Pourquoi ? ai-je osé.

Il ma regardée comme si javais demandé pourquoi on respire.

À votre place, vous ne le feriez pas ?

Non. Certainement pas. Mon ex naurait jamais bougé de la cuisine pour venir mouvrir la porte quand je rentrais les bras chargés de courses. Je me souviens encore dêtre rentrée une fois, des sacs dans les deux mains, un troisième dans les dents, coincée devant la porte sans pouvoir sortir les clés. Jai sonné. Il a ouvert, ma regardée, a demandé : « Pourquoi tu traînes autant ? » Il na rien pris, na pas quitté le chemin, sest retourné, la télé plus importante.

Et lui il traversait tout Paris chaque nuit pour faire clignoter sa lampe à la fenêtre.

Je mappelle Gérard, dit-il enfin. Gérard Perrault. Mais on mappelle Gégé.

Lucie, ai-je lancé. Juste Lucie.

Il a hoché la tête, le regard tourné vers la fenêtre.

Raymonde et moi, vingt-cinq ans ensemble. Mariés en 2001, elle en avait trente-trois, moi, trente-six. Un peu tard, oui On sétait ratés avant. Moi, jétais outilleur, elle faisait le contrôle qualité, même usine. Cest là quon sest connus. Retraité depuis quatre ans la pénibilité. Elle, elle continue. Il y a trois ans, elle a pris les nuits : majoration de quarante pour cent, on économise pour la maison de campagne. Six ares à Montmorency. Un cabanon, une haie, des pommiers. Elle rêve de fraises, Raymonde.

Il disait cela sans apitoiement, sans emphase. Simplement, comme un emploi du temps ou la météo.

Le premier mois, jai pas dormi. Je fixais le plafond, je pensais : « Et elle, là-bas ? La nuit, il fait froid. Elle marche seule jusquà lusine deux cents mètres depuis larrêt de bus. Et si elle tombe ? Si un mauvais laccoste ? Et je peux même pas appeler ils leur confisquent les portables au boulot.

Il sest tu. A frotté son genou dans la pénombre.

Et puis, je me suis dit ya le bus. Le onze passe devant lusine. Jai quà monter, faire le trajet. Quelle voie que je suis là, à côté. Pas physiquement, mais presque.

Et elle a vu ?

Pas tout de suite. Une semaine, jai clignoté dans le vide. Elle pensait que cétait juste le bus, les reflets. Puis une nuit, je lui ai dit : « Raymonde, regarde dehors quand le onze passe. Je te fais signe. » Le matin, elle ma appelé : « Gégé, cétait toi, la lumière ? » Jai dit oui. Elle a pleuré. Et ma demandé dinsister. « Fais-le encore. »

La gorge ma serrée, bêtement, comme une miette au fond du gosier. Difficile à expliquer autrement.

Et ensuite, le retour ?

Où voulez-vous que jaille à une heure du matin, au quai ? Il ny a rien. Un grillage, la chaussée, lampadaires morts. Je rentre je dors, et à six heures je me lève pour laccueillir.

Au lever du travail ?

Oui. Je lui prépare le petit-déjeuner, son porridge elle aime les flocons davoine avec des raisins. Son thé à la menthe du balcon. En hiver, la menthe séchée, en été, fraîche.

Je pensais à la théorie de Marthe et de sa bouilloire. « Lamour, cest quand on tattend avec la bouilloire. » Mais là, il y avait plus que la bouilloire. Il y avait une lampe de poche, un bus de nuit, et du porridge au raisin à six heures. Il y avait vingt-cinq ans et de la menthe sur la rambarde. Une maison dont ils rêvaient ensemble.

Trois minutes de pause, je suis revenue à ma cabine. Gérard est resté à sa place, la lampe entre les doigts.

Je lai ramené à travers Paris endormie, et jai réfléchi. Douze ans de solitude, jamais fait signe à personne. Jamais reçu non plus. Mon ex a gardé la bouilloire, et moi le chat et la ligne de nuit. Enfin, le chat Gustave, qui attend moins moi que sa pâtée.

Mais je nétais pas triste. Juste surprise. Oui, cela pouvait exister. Pas au cinéma, ni dans les livres sur la ligne onze, « Parc Monceau » « Quai des usines ». Un homme bien vivant, sa lampe usée, traversant la ville pour que sa femme voie la lumière.

À « Parc Monceau », il est descendu. Un signe de tête, comme toujours.

Je lai regardé rentrer ; pas pressé, la jambe droite un peu plus large. Un vieux monsieur. Pas comme les autres.

***

La nuit suivante, jai freiné exprès devant lusine. Pas à larrêt, un peu plus loin, là où la route longe le troisième étage. Ce nétait pas le planning, mais à deux heures du matin, qui allait vérifier ?

Gérard a sorti sa lampe. Trois flashes courts. Trois longs. Trois courts à nouveau. Rapide, régulier, comme sil battait la mesure. Des gestes précis réflexe doutilleur habitué à manier de petites pièces.

Je surveillais dans le retro. Puis, à travers le pare-brise, jai vu : au troisième étage, à lextrême-gauche, une lueur dans la fenêtre. Faible, jaune. Trois courts, trois longs, trois courts.

Elle lui répondait.

Jai eu le souffle coupé. Jétais à mon siège conducteur, devant ces deux petites lumières une dans le bus, lautre dans la fenêtre de lusine. Une centaine de mètres de nuit entre elles. Mur de brique, vitres, air de mars. Et malgré tout cela, deux faisceaux jaunes se rejoignaient.

Juste une lampe. Juste une fenêtre. Deux personnes qui communiquent dans la nuit. Mais jai tout de suite compris : là, je voyais du vrai. Pas ce quon diffuse à la télé et quon zappe. Du vrai. De quoi donner les larmes aux yeux, et on détourne la tête tant cest intime.

Au terminus, je suis sortie de la cabine.

Cest un code à vous ? ai-je dit.

Gérard Perrault attendait à la porte, lampe rangée.

Oui, à nous. Ce nest pas du morse, je ne suis pas télégraphiste. On la inventé. Trois courts ça bat comme le cœur. Trois longs comme une étreinte. Trois courts je lâche. Raymonde a rigolé la première fois. Elle a dit : « Tu es un poète, Gégé ! » Mais je ne suis pas poète. Juste, elle me manque, même quand elle est juste derrière le mur. Elle a retenu le code en une soirée. Et chaque nuit, on se fait signe.

Depuis longtemps ?

Un an. En toute saison. Même en janvier quand il faisait moins vingt vous vous souvenez ? Le onze avait du retard. Jai attendu quarante minutes à larrêt, les orteils glacés. Mais jai attendu. Et jai fait mon signal. Elle a dit, le matin : « Tu avais sept minutes de retard, je comptais. »

Un an. Cinq nuits sur sept. Plus de deux cent cinquante trajets tout ça pour une lumière de quelques secondes dans la nuit.

Autrefois, jaurais dit : cest de la folie. Un maniaque. Ou juste un solitaire en manque doccupation. Mais ce soir-là, je me suis tue. Aucun mot ne tenait, face à sa petite lampe.

De retour derrière le volant, je surveillais Gérard qui paraissait paisible, presque fier. Chaque nuit la même chose, et cela lui suffisait.

Les nuits suivantes, jai observé, douté. Peut-être se mentait-il à lui-même. Raymonde ne regardait plus à la fenêtre, la lumière nétait quun reflet. Peut-être cétait de linertie, et rien de plus. Un rituel vide.

Mais la quatrième nuit, jai vu : le bus longeait lusine, et une silhouette féminine se collait contre la vitre, là-haut. Cheveux châtain noués en tresse. Lampe jaune, ténue. Identique à celle de Gérard.

Elle attendait. Sincèrement. Chaque nuit, elle se levait de son poste, venait à la fenêtre.

Une semaine plus tard, le bus est tombé en panne. Compresseur, ou peut-être la direction je n’ai pas cherché. Jai appelé lassistance. Marthe ma affecté un vieux minibus hors dâge, sièges étroits, chauffage limité au poste de conduite.

Gérard est monté comme dhabitude. Il a hésité à la vue du boucan, puis sest placé au premier rang, la banquette encombrée doutils et de pièces de rechange, donc tout près de moi.

Le trajet était inconfortable. Moteur hurlant, suspension dure, tout vibrait à la moindre bosse. Mais Gérard tenait sa lampe comme sil voyageait en carrosse.

Au terminus, je suis descendue souffler. Il a fait pareil. Nous étions devant les portes, dehors. Nuit davril fraîche, souffle visible. Les fenêtres du dernier étage brillaient au-dessus de nos têtes.

Il clignota. Elle répondit. Comme toujours.

Gérard, vingt-cinq ans de vie commune, cest une vie entière. Raymonde nest pas lassée ?

Il na pas été vexé. Il a souri, frottant ses doigts rougis par le froid.

Fatiguée, bien sûr. On ne rajeunit pas. Elle veille, jai mal au dos, mal aux genoux Mais cest autre chose. Ce nest pas lasser. Cest on ne peut plus sen passer.

Ça veut dire que ça devient mécanique ?

Non. Ça veut dire que cest vital. Fumer, jai arrêté. Trois mois denfer. Mais Raymonde, ça, je ne veux pas. Vous comprenez ? Il y a des habitudes qui abîment, et celles qui vous tiennent debout. Elle, elle me tient.

Et vous, elle peut compter sur vous ?

Jespère, il a soufflé. Je nen sais rien au fond. Elle ne dit pas : « Gégé, tu es mon roc. » Elle dit : « Pense au pain, Gégé » ou « Ferme la fenêtre » Mais je lentends à la voix. Quand je suis là, elle respire plus fort. Quand je méclipse, elle se crispe, se protège. Comme si elle sortait le bouclier.

Je me suis tue, simplement à lécoute, sous un des rares réverbères fonctionnels de la zone industrielle.

Lamour, ce nest pas le cœur qui semballe, dit-il alors, cest le cœur qui sait où aller. On ny pense même pas. On agit. Jentre dans le bus chaque nuit, sans réfléchir. Cest comme respirer. Essayez, vous, de ne pas respirer impossible. Pour moi, cest pareil : je ne peux pas ne pas venir.

Et si vous tombiez malade ? Si le bus sarrêtait ?

Malade ? Taxi. Jai de quoi payer dans une enveloppe, deux cents euros de côté. Plus de bus ? Je viens à pied, quatre kilomètres, ça se fait en une heure. Je lai déjà fait, en novembre dernier. Bus cassé. Je me suis levé et jai marché. Le matin, Raymonde ma dit : « Pourquoi tu boitais ? » Je ne boitais pas. Jétais juste fatigué.

Il a ri doucement. Et moi, je me suis dit : voilà quelquun qui sait pourquoi il vit. Pas au sens grandiose dans le sens simple, du quotidien. Là où la lampe, le bus et la bouillie au raisin font lessentiel. Où il importe daller acheter le pain ou fermer la fenêtre. Jétais jalouse, non pas de son amour ni de sa femme de sa certitude.

Jai toujours cru que lamour devait être immense, flamboyant, sacrificiel. Des mots pour le coucher du soleil. Et je découvrais : une petite lampe usée au bout dune ficelle et un homme discret dans un bus de nuit, cétait plus que tout ce que javais rencontré en quarante-quatre ans.

Nous sommes repartis dans le minibus. Jai remis le moteur, le chauffage soufflait une brise tiède sur le pare-brise, Gérard glissa sa lampe sous sa parka, main posée contre le cœur. Je le voyais dans le rétro.

Trajet silencieux. À « Parc Monceau », il descendit, signa de la tête, comme toujours. Je lai suivi du regard : jambe droite en avant, pas régulier, mains dans les poches. Un retraité, tout sauf banal.

Rentrée à la maison, jai nourri Gustave, me suis couchée. Jai sorti mon téléphone. Dans les contacts, « Pascal ». Jai fixé lécran. Quatre heures moins cinq. Trop tôt. Mais le numéro brillait dans le noir, et je me suis endormie la main dessus.

***

Le lendemain, jai appelé, à quatorze heures. Pascal était surpris.

Maman ? Quest-ce qui se passe ?

Rien, mon grand. Juste comme ça, pour te parler.

Pause. Je sentais sa réflexion : ma mère, qui nappelle jamais sans raison, qui veut juste parler ?

Tu es sûre que tout va bien ?

Oui, tout va bien. Et toi, et Claire ?

Ça va. On travaille, comme dhab. Dis, quest-ce quil y a ?

Pascal, ai-je dit. Ça faisait longtemps… Je ne tavais pas dit. Tu comptes beaucoup pour moi. Voilà. Je voulais seulement que tu le saches.

Une longue pause. Je limaginais dans sa cuisine il avait cette manie de répondre à ses appels là-bas, debout près de lévier.

Et toi pour moi, maman.

Tout court. Un peu rugueux, comme tous les hommes de la famille mon père, mon grand-père. Les sentiments ? Des mots quils surmontent difficilement. Mais cétait suffisant. Jai raccroché, émue.

Puis je suis sortie au bazar du coin. Lendroit sentait la lessive, la colle, le plastique neuf. Je suis allée au rayon lampes. Il y en avait une vingtaine des massives, des porte-clés lumineuses.

Jen ai choisi une toute petite. Lumière jaune. Pas plus haute quun doigt. Pas de cordelette jen ferai une moi-même, comme Gérard. La caissière, une femme corpulente en tablier bleu, ma demandé :

Les piles, ça va avec ?

Oui, sil vous plaît.

De retour chez moi, jai appuyé sur le bouton. Le faisceau jaune a frappé le plafond. Gustave a bondi, couru sous le lit. Jai pointé la lumière sur le mur. Un rond doré, doux. Comme ceux que je voyais derrière le pare-brise du bus.

Jai essayé. Trois courts. Trois longs. Trois courts. Pas facile les doigts semmêlaient, bouton trop dur. Deuxième essai, trop long. Troisième, trop de courts. Mais la quatrième fois, parfait. Battement de cœur. Étreinte. Je relâche.

Je ne sais pas à qui je ferai signe. Peut-être à mon fils. Peut-être à moi-même. Peut-être dans le noir, comme Gérard avant que Raymonde sache. Une semaine dans le vide, et pourtant il na jamais arrêté. Parce quon ne pouvait pas faire autrement.

La lampe est entrée dans la poche de ma veste. Jétais rassérénée. Comme si maintenant, moi aussi, je connaissais un code. Rien quà moi.

Le soir, jai repris le service. Marthe a servi le thé citron et menthe, le même rituel.

Ton passager ? Il rôde encore ?

Il voyage, ai-je souri.

Tu sais pourquoi ?

Oui.

Alors ? Raconte !

Marthe, jai dit, tu avais tort. Lamour, ce nest pas la bouilloire sur la table. Lamour, cest traverser toute la ville, lampe de poche en main, chaque nuit, un an, même par moins vingt. Jamais une plainte.

Elle ma regardée comme si jétais folle. A ouvert la bouche, refermée. Puis :

Tu es tombée amoureuse, Lucie, de ton passager ?

Non, ai-je répondu. Je ne suis pas tombée amoureuse. Jai vu.

Elle na pas compris. Je nai pas insisté. Certaines choses ne sexpliquent pas. Elles se vivent, à deux heures du matin, à travers la vitre dun bus postal, quand la ville dort et que deux personnes se cherchent par éclats de lumière.

La nuit. La ligne. Le bus réparé, fidèle, odeur de gazole, de pneus et de café du thermos. Jai mis le contact. Laiguille tremblait, moteur ronronnait.

À « Parc Monceau », minuit quarante, Gérard est monté. Monnaie dans la caisse. Troisième rang, fenêtre. La lampe dans la main. La même routine, chaque nuit.

Je roulais sur les boulevards vides. Les feux clignotaient jaune mode nuit. Pas une voiture, pas un passant. Paris dormait. Nous, on roulait.

À « Quai des usines », jai stoppé. Un peu plus loin, à hauteur du troisième étage.

Gérard sortait la lampe. Trois courts, trois longs, trois courts.

Jai fixé la fenêtre. Une seconde. Deux. Trois.

Lueur. Un point faible au troisième étage. Trois courts, trois longs, trois courts.

Raymonde répondait.

Gérard remit la lampe en poche. Saffala sur son siège. Je voyais dans le rétro il souriait. Quelque chose me remuait la poitrine aussi. Pas de tristesse, ni de jalousie. Simplement, javais vécu un fragment dauthenticité.

Dans la poche de ma veste, ma lampe dormait, tiédie par mon corps. Je lai serrée.

Puis je lai sortie. Jai fixé la fenêtre de lusine, la lumière venait de séteindre, Raymonde repartait travailler. Jai observé la rue noire devant moi, les lampadaires, lasphalte mouillé, le ciel nu davril.

Jai appuyé.

Trois courts. Trois longs. Trois courts.

Le faisceau jaune a heurté le pare-brise, éclaboussé la chaussée. Personne na répondu. Ce nétait pas grave. Je venais de faire signe et je me sentais moins seule. Comme si quelque part, quelquun me voyait.

Dans le rétro, Gérard ma regardée. Il ma saluée dun signe de tête. Pas besoin de parler.

Jai rangé la lampe. Jai démarré. Je le ramenais chez lui au petit-déjeuner, à la menthe du balcon, à Raymonde qui rentrerait à six heures et dirait : « Gégé, tu as commencé deux secondes plus tôt cette fois. »

En mars, je ny croyais pas. En avril, javais une lampe dans la poche.

Et chaque nuit, au terminus du « Quai des usines », jenvoyais mon signal dans la nuit. Trois courts battement de cœur. Trois longs étreinte. Trois courts je relâche.

Odeur de gazole, de caoutchouc, et maintenant, un peu despoir.

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